Le mot du jour franco-autrichien
 

Histoire de BULLES

de la BD aux textos

 

bulle d'Urbain V
(pape d'Avignon au XIVe siècle)
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niveau à bulle

 

coincer la bulle / chillen

 


texto / SMS :
encore des bulles
... et des perles !
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Pour marquer la sortie du nouvel album d'Astérix (Astérix et la Transitalique), il va être aujourd’hui (19 octobre 2017) question de bulles.

Des bulles (Sprechblasen) de BD (bande dessinée) bien sûr - dont les coins ne sont pourtant pas toujours arrondis - mais aussi de celles qu’utilisaient les grands personnages au Moyen-âge : des petites boules de métal attachées au sceau (Siegel) d’une lettre ou d’un parchemin. Le mot bulle a ensuite désigné le sceau et, finalement, le message lui-même. *

La Bulle d'Or de Nuremberg, par exemple, c’est le nom de l’acte impérial de 1356 réglant la Constitution du Saint-Empire romain germanique.

Aujourd’hui encore, une bulle pontificale est un décret important qui porte le sceau du pape. La dernière a été émise par François en 2015.

Le pape serait-il le dernier à buller ? Au sens traditionnel du terme, c’est-à-dire sceller un document d’une bulle, oui. Mais en langage familier, "buller" a pris un sens complètement différent et signifie "ne rien faire", "fainéanter", "glander" (familier). 

On dit aussi coincer la bulle. Ce synonyme permet de mieux comprendre l’origine de l’expression : elle est empruntée (au début du XXe siècle) à l’argot militaire. Pour que leur tir soit bien ajusté, les artilleurs utilisaient un niveau à bulle (Wasserwaage) : afin que l’affût (Lafette - les 2 mots sont dérivés de "fût" = Schaft, Stange) du canon soit bien à l'horizontale, la bulle d'air devait être coincée entre les deux repères figurant sur le petit tube rempli d'eau de l'instrument.

Le rapport avec la fainéantise et l'oisiveté (Müßiggang) est double : d’une part, ce travail de vérification n’était pas particulièrement pénible (anstrengend) et, en attendant le tir, les artilleurs avaient le loisir de se reposer ; d’autre part, l’horizontalité du niveau évoque celle de la personne allongée pour se reposer.

Deux équivalents allemands pour traduire "coincer la bulle" :

- une expression très classique : auf der faulen Haut liegen, avec la variante auf der Bärenhaut liegen.  Cette locution se rapporterait - à la suite d'une interprétation erronée du "Germania" de Tacite (58-120 après JC) - à la paresse des anciens Germains qui, plutôt que de combattre, préféraient se prélasser (sich aalen) sur des peaux d'ours et profiter de la vie.

- une expression récente et plus familière, empruntée au slang américain : chillen. Ce verbe - dont le sens propre est "refroidir", "réfrigérer" - est aujourd'hui utilisé dans le langage des jeunes au sens de abhängen, faulenzen, relaxen, die Seele baumeln lassen....

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* C’est de la bulle que vient le mot bulletin - à l’origine un bref message, ce que l’on appelait une brève en ancien français, et qui a donné le mot Brief en allemand.

Pas facile d’écrire une bulle, une brève ou une lettre, quand on "coince la bulle", vautré (lümmeln) sur un sofa ! Une position qui, apparemment, n’empêche pas la rédaction de textos (SMS) - les "brèves" du XXIe siècle - contenus dans des bulles, comme le texte des BD !

 

CHAT dans la GORGE

FROSCH im HALS

 


 

la ranula - ou grenouillette

 

crapaud qui coasse

"Theresa May fragilisée après le fiasco de son discours de reconquête -
A Manchester, la première ministre britannique, prise de quintes de toux et interrompue par un manifestant, a affiché sa vulnérabilité. (...) Sur le moment, le chat dans la gorge de Mme May a plutôt provoqué une vague de sympathie dans [l’assistance]." (article)

Avoir un chat dans la gorge, c’est éprouver dans le gosier (Kehle) un embarras qui gêne l’élocution ou empêche de parler. Mais pourquoi un chat et pas une grenouille comme dans la plupart des autres langues ? Einen Frosch im Hals haben fait écho à tener una rana en la garganta (en espagnol) ou to have a frog in throat (en anglais). Ce n’est donc pas un chat, mais une grenouille qui a provoqué les quintes de toux (Hustenanfall) de Mme May. Bizarre... d’autant plus que "Frogs / Froggies" est le sobriquet (Spitzname, Schimpfname) que les Britanniques donnent aux Français ! S'agirait-il d'une réaction allergique au Français Michel Barnier, négociateur en chef du "Brexit" pour l'Union Européenne ? 

En français, l’expression est assez parlante : on aurait la gorge qui gratte à cause du chat qui s’y agrippe, toutes griffes dehors (mit ausgezogenen Krallen) et les poils ébouriffés (mit gesträubtem Fell) ! Cette explication a beau être séduisante, elle n’en est pas moins erronée.

L’expression est, en réalité, née d’une confusion (Verwechslung) - ou peut-être d’un jeu de mots - entre le matou (Kater) et le maton, mot qui désignait à l’origine des grumeaux (Klumpchen) de lait caillé (geronnene Milch), puis des glaires (Schleim) qui obstruent la gorge, provoquant la toux, un enrouement (Heiserkeit) et/ou des difficultés d’élocution.

L’expression allemande a une explication scientifique : les ORL (oto-rhino-laryngologiste = HNO-Arzt) emploient le terme savant de ranula (diminutif du latin rana : la grenouille) pour désigner une grosseur (Geschwulst) remplie de salive qui se forme sous la langue, sur le plancher buccal (Mundboden), provoquant des problèmes de déglutition (Schlucken), d'élocution, ainsi qu'un enrouement (Heiserkeit).

Au XVIe siècle, le chirurgien Ambroise Paré décrit ce kyste et souligne que les patients qui présentent une telle lésion ont souvent la voix altérée et "coassent" (quaken) comme une grenouille, d’où son nom de "grenouillette".

En outre, la paroi (Wand) translucide et bleutée de la ranula rappelle l’apparence de la gorge distendue (überdehnt)  de la grenouille ou du crapaud qui  coasse.
 

Quand la grenouille était une "renouille"...
Le mot grenouille dérive - après quelques altérations - du latin "ranunculus" (petite grenouille). L'ajout du "g" initial est probablement onomatopéique, rappelant le coassement de la grenouille. La rainette (Laubfrosch), quant à elle, a conservé une étymologie plus proche du latin "rana".
L’allemand Frosch et l’anglais frog ont la même origine (preu- : springen) : ce sont donc des "sauteurs".

 

du sommelier chinois au Buschenschank styrien

 

 


bête de somme

 


Buschenschank

Août 2017 - "Pour la première fois, un Chinois a décroché le diplôme de Master Sommelier, qui lui permet de compter parmi les 236 membres de cette élite. Ce succès témoigne de l'influence grandissante de la Chine dans le monde du vin. (...)
Pour remporter le titre de Master Sommelier, il faut obtenir d'un jury professionnel au moins la note de 7,5 sur 10 dans trois épreuves : test de service du vin, examen oral de connaissances, dégustation à l'aveugle de six vins." (article)

Même si le jury du concours est présidé par un Français, le sommelier Gérard Basset, force est de (man muss wohl) reconnaître que la France est aujourd’hui sérieusement concurrencée dans le domaine du vin. Néanmoins de nombreux termes français se rapportant à la viticulture témoignent - en allemand et dans bien d'autres langues - du glorieux passé de la France dans ce secteur.
Quelques exemples : cuvée, barrique, apéritif, Bukett, château... ou sommelier.
 

Un sommelier n’est pas chargé de calculer la somme des consommations de ses clients, encore moins de faire un petit somme (Schläfchen) dans les caves du restaurant ou dans le chai (Weinlager) du domaine viticole qui l’emploie.

A l’origine, il a un rapport direct avec les bêtes de somme (Lasttier), c’est-à-dire les animaux équipés d’un bât (Packsattel), sagma en latin.

Ainsi, au Moyen-âge, le mot désigne l’officier chargé du transport des bagages - à dos de cheval, de mule ou d’âne - lors des déplacements de la cour. Peu à peu, il se spécialise dans l’approvisionnement en vivres, puis devient responsable de la mise du couvert et de la préparation du service.

Au XIVe siècle, le terme sommelier remplace échanson (Mundschenk), nom de l’officier qui, dans les cours royales ou seigneuriales, était chargé de verser à boire. Il devait même parfois goûter le vin avant de le servir, un office dangereux à une époque où les empoisonnements étaient courants. C’était donc un personnage en qui  son maître devait avoir une confiance absolue.

Si "sommelier" est dérivé du latin comme nous l’avons constaté ci-dessus, "échanson" - terme aujourd’hui vieilli - vient du vieux francique skankjo qui a donné l’allemand schenken : ce verbe a d’abord signifié verser à boire avant de prendre le sens plus général d’offrir.

C’est de cette racine francique que dérive également le Buschenschank, (de Busch, buisson + Schenke, débit de boissons) un mot difficilement traduisible en français.

Voici la définition trouvée sur Wikipédia : "ein Betrieb, an dem ein Landwirt seine Erzeugnisse (Getränke und kalte Speisen) ausschenken und servieren darf. (…). Das typische Buschenschank-Gericht ist die Brettljause. Sie besteht typischerweise aus einem Aufschnitt (Geselchtes, Schweinsbraten, Schinken, Trockenwürstel, Speck, Lendbratl, Selchwürstel…) und Aufstrichen (Grammelfett, Bratfett, Verhackert, Leberstreichwurst, Kürbiskernaufstrich…) mit Kren und Schwarzbrot und wird auf einem „Holzbrettl“ serviert."

Le mot Buschenschank est courant en Styrie, tandis qu’à Vienne, cette "auberge vigneronne" s’appelle plutôt Heuriger ; cependant les deux termes ne sont pas exactement synonymes... (lien).

A en croire la délégation commerciale styrienne qui s’est rendue au printemps à Shanghaï, les Chinois sont très intéressés par l’offre touristique, gastronomique et viticole de la "grüne Mark". Peut-être les verra-t-on bientôt dans les Buschenschank styriens...  (lien)
 

CADET

Statue de d'Artagnan
à Paris

Portrait de Savinien de Cyrano, poète et cadet des Gardes-Françaises

"Entre l'aîné et le benjamin, l'enfant du milieu - ou enfant sandwich - vit une situation inconfortable. Selon des études américaines, le puîné est celui à qui on accorde le moins de temps et d’attention." (article)

L’enfant sandwich, le puîné ('né après l’aîné' – voir chronique précédente), est plus couramment appelé cadet.
Le mot vient du gascon "capdet", lui-même dérivé du bas-latin capitettus, diminutif de caput (la tête, le chef).

Le cadet, c’est donc, littéralement, le petit chef. Dans les maisons nobles, c’est l’aîné qui devenait le chef de famille. Le deuxième enfant, lui, n’avait pas vraiment d’autre choix que de faire carrière dans l’armée ou le clergé.
Rappelons qu'en France, sous l'Ancien Régime, il était interdit aux nobles de se livrer au commerce (le maniement de l'argent est considéré comme déshonorant) ou d'exercer un métier manuel (surtout mécanique).

Dès la fin du Moyen-âge, au XVe siècle, les cadets des familles de Gascogne se mettaient au service du roi de France : c’est à cette époque que sont créées les compagnies de cadets dont les membres avaient la réputation d’être des casse-cou (Draufgänger) et d’incorrigibles coureurs de jupons (Schürzenjäger).

Les "cadets des Gardes-Françaises" connaissent leur heure de gloire sous le règne de Louis XIII. Ils comptent alors dans leurs rangs Charles de Batz-Castelmore, comte d’Artagnan, et Savinien de Cyrano de Bergerac - personnages historiques réels, tous les deux cadets de famille : d’Artagnan était le 4ème d’une fratrie de 7, Cyrano était le 4ème de 6 enfants.

Leur vie et leurs exploits, fortement romancés, ont été immortalisés par les romans de cape et d’épée d’Alexandre Dumas (Les Trois Mousquetaires) et d’Edmond Rostand (Cyrano de Bergerac). Ces œuvres comptent aujourd’hui encore parmi les grands classiques de la littérature, du cinéma et du théâtre : ainsi, Graz a fêté cet été les 120 ans de "Cyrano" (créé en 1897) avec une série de représentations de la pièce de Rostand dans les ‘Kasematten’ du Schloßberg. (lien)

 

l'aîné et le benjamin

 



Les frères Renault : Louis (le benjamin des 5 enfants),
Marcel et Fernand 

 

"L'aîné ou le benjamin, qui est le plus intelligent ?
D’après certains scientifiques, « les aînés seraient plus intelligents car ils disposeraient à leur naissance d’une plus grande attention et d’une plus grande stimulation de la part de leurs parents. Cette attention et cette stimulation auraient tendance à diminuer pour les enfants nés ultérieurement dans la fratrie." (article)

Aîné/e se dit en allemand Erstgeborene/r. Beaucoup moins original que le mot français, penserez-vous ? Il n’en est rien puisque aîné - qui s’orthographiait ainz né – veut dire tout simplement né avant, l’adverbe "ainz" signifiant "avant" en ancien français. Quant au second de la fratrie, celui qui est né après, c’est le puîné (un mot un peu vieilli cependant).

Quant au benjamin, le petit dernier, il doit son nom à un personnage biblique : Benjamin était le dernier né de Jacob et son fils préféré, nous révèle le livre de la Genèse. Son nom signifie "fils des vieux jours" (de "ben", le fils). Jacob envoya tous ses fils en Egypte au moment de la famine au pays de Canaan, mais il garda Benjamin auprès de lui.

Le benjamin, c’est donc celui qui reste sous le toit paternel, une idée que l’on retrouve dans le mot Nesthäckchen, littéralement celui qui s’attarde au nid (im Nest hocken), le dernier à voler de ses propres ailes (flügge sein).

Le benjamin mettrait plus longtemps à devenir autonome et serait moins intelligent ? L’auteur de l’article cité fait remarquer en conclusion qu’« un constat empirique vient contrebalancer des conclusions parfois trop hâtives : le philosophe René Descartes, était le dernier d’une fratrie de 3 enfants ; le scientifique Charles Darwin, 5ème enfant d’une famille de 6 ; le chimiste russe Dmitri Mendeleïev (père du ‘tableau périodique des éléments’), cadet d’une famille de plus de 10 enfants… ».
On pourrait poursuivre la liste avec Charles Perrault, l’auteur des fameux Contes, le benjamin de 7 enfants - ou  Louis Renault, le petit dernier de 5...
droit dans ses bottes Cadet : "l'enfant-sandwich" est "le petit chef"

Une question à poser ou un commentaire à faire ?   Précision - Les mots traduits
figurent sous leur forme de base :
infinitif pour les verbes ;
singulier pour les substantifs ;
masculin singulier pour les adjectifs.

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