Le mot du jour franco-autrichien
 

RENNE

 

 

 

 

 

 

Démissions en cascade (serienweise) à Londres. Jérémy Corbyn affirme que Labour est "prêt à prendre les rennes et à reconstruire la Grande-Bretagne". (article)

Les commerces ont beau être envahis de sapins et autres décorations de Noël, la période de l’Avent n’a même pas encore commencé... Les travaillistes britanniques sont donc légèrement en avance sur le calendrier : les rennes du traîneau du Père Noël n’ont probablement pas encore quitté leur étable (ou écurie ? Comment dit-on pour les cervidés / Hirsch ?)

D’ailleurs, on ne voit pas très bien quel pourrait être le rôle des "rennes" dans la "reconstruction de la Grande-Bretagne", actuellement dans la tourmente des négociations du Brexit.

Il s’agit bien entendu d’une confusion (Verwechslung) entre le renne et la rêne.

En allemand, la confusion est exclue : das Rentier (l’animal) n’a aucune ressemblance avec der Zügel (la courroie qui sert à guider le cheval... ou le renne).

En anglais, malgré une certaine analogie, les mots reindeer et rein, n’ont aucun rapport étymologique. Il en est de même en français avec renne et rêne.

Comme on pouvait s’en douter - puisque ce ruminant (Wiederkäuer) des régions froides de l’hémisphère nord a été domestiqué par les Lapons, Finnois, Esquimaux... - les mots renne, Reintier, reindeer ont une origine nordique : ils dérivent du vieux norrois hreindȳri (animal à corne) → hreinn (ancien norvégien) → ren (suédois et norvégien modernes).

Le français rêne, et l’anglais rein, viennent par contre du latin populaire retina (de retinere : retenir) : les rênes permettent de diriger, de retenir l’animal ou, si on les relâche, de lui "laisser la bride sur le cou".

Zügel qui vient de l’ancien allemand zugi (Zugseil - littéralement : corde pour tirer) se retrouve dans des expressions équivalentes au français : die Zügel in die Hand nehmen (prendre les rênes en main) ou bei jm die Zügel lockern (lâcher la bride à qn).

Pour mettre tout le monde d’accord, et épargner (ersparen) une humiliation au correcteur peu vigilant (wachsam) du Figaro, on pourrait imaginer que Jeremy Corbin envisage de prendre les rênes d’un attelage de rennes (les membres d’un futur hypothétique gouvernement travailliste ?) pour prendre la reine en otage...

 

     Pour être au courant

Et si vous voulez tout savoir, voici, en prime, l’étymologie de Rennes, chef-lieu de la région Bretagne et préfecture du département d’Ille-et-Vilaine.

Le nom vient du peuple gaulois des Redones, qui occupait cette partie de l’Armorique (du temps où elle ne s’appelait pas encore Bretagne), au IIe siècle avant JC. Le nom des Redones vient de la racine celtique red qui signifie aller à cheval (et qui a donné to ride en anglais et reiten en allemand)... ce qui nous ramène, malgré tout, à cette histoire de rênes et de rennes...

 

ARMISTICE

 

 

 

 

 

 

tombe du soldat inconnu sous l'Arc de Triomphe de Paris

 

 

Wagon de l'Armistice de 1918 (clairière de Rethondes)
-clic pour agrandir-

 

 

 

 

 

 

 

 

 

A 11 heures 11 du 11ème jour du 11ème mois de l’année, les Français célèbrent l’Armistice.

Pour les Autrichiens, cette date marque le début du Carnaval qui s’achèvera avec les festivités de Mardi-Gras.

En ce 11 novembre 2018, plus de 70 chefs et dirigeants d’Etats - alliés ou anciens ennemis - se retrouvent à Paris pour commémorer le centenaire de l’Armistice de 1918.

Le mot armistice fait la une de toute la presse : pour les journalistes et les correcteurs de journaux, cela aurait dû être l’occasion de s’assurer du genre du mot et de sa signification précise. Cela nous aurait évité de lire dans de nombreux articles "L’armistice, signée le 11 novembre 1918, marque la fin de la Première Guerre mondiale."

Premièrement, armistice est du genre masculin (1). Dérivé du latin médiéval armistitium (arma, arme + sistere / du latin classique stare : arrêter, être dans un état stationnaire) (2), il signifie littéralement arrêt des armes, une étymologie que l’on retrouve dans l’allemand Waffenstillstand (der Stillstand : l’arrêt). Il faut donc écrire : un armistice a été signé.

Deuxièmement, l’armistice ne marque pas la fin de la guerre : ce n’est qu’une suspension des hostilités, dans le but de négocier une sortie du conflit. L’armistice du 11 novembre 1918 était prévu pour durer 33 jours, puis il a été renouvelé.
Officiellement, la guerre ne s’est terminée qu’avec la signature de traités de paix entre les belligérants comme le Traité de Versailles signé entre les Alliés et l’Allemagne, et le traité de Saint-Germain-en-Laye avec l’Autriche (3).

Troisièmement, on a tendance à confondre les mots cessez-le-feu , trêve et armistice.

• Le cessez-le-feu (Feuerpause) a lieu sur le champ de bataille : les belligérants arrêtent de se tirer dessus, mais sont prêts à tout moment à reprendre les armes. Il est considéré comme une suspension provisoire des combats.

• La trêve (Waffenruhe) est plus longue que le cessez-le-feu, mais elle non plus n’a rien de définitif. Le caractère provisoire de cet arrêt des hostilités se retrouve dans l’expression moderne 'trêve des confiseurs' : après les festivités de fin d’année, le travail et les conflits (politiques ou sociaux) reprendront leur cours normal. Les confiseurs, qui fabriquent sucreries, bonbons, chocolats..., sont censés être les seuls à travailler dur pendant cette période.

• L’armistice (Waffenstillstand) a une dimension plus officielle et il est plus porteur d’espoir : alors que le cessez-le-feu peut être déclaré unilatéralement (einseitig), l’armistice est obligatoirement le résultat d’une convention entre les deux camps, dont l’un des deux reconnaît sa défaite et demande à négocier. Fixé pour une durée déterminée, il est considéré comme un prélude (Auftakt) à la paix.

 

     Pour être au courant

1- La faute de genre est particulièrement fréquente pour les mots commençant par une voyelle ou un h muet :
exemples : alvéole, anagramme, épisode, haltère, hémisphère, icône, idole, oasis, obélisque, ovule, tentacule... Connaissez-vous le genre de ces mots ?   (Découvrez la réponse en plaçant le curseur sur la question, sans cliquer !)

2-  L’interstice (un petit espace "qui se tient entre" / Zwischenraum) et le solstice (Sonnenwende), masculins eux aussi, dérivent également de sistere.
Solstice vient de sol, soleil + sistere, s'arrêter,  parce que le Soleil semble rester stationnaire pendant quelques jours à ces deux périodes de l'année (solstice d'hiver et solstice d'été), avant de se rapprocher à nouveau de l'équateur.

3- Le lieu choisi pour signer le Traité de Versailles est hautement symbolique : en effet, c’est dans cette même Galerie des Glaces de Versailles que l’Empire allemand avait été proclamé le 18 janvier 1871. C’est donc une manière pour la France d’effacer symboliquement cette humiliation. La date n’a pas été choisie au hasard non plus : le Traité de Versailles est signé 5 ans jour pour jour après l’attentat de Sarajevo (28 juin 1914).

Le Traité de Saint-Germain, signé le 10 septembre 1919, est rédigé en français, en anglais, en italien et en russe, mais pas en allemand. D’ailleurs, les Autrichiens, considérés par les Alliés comme "peuple vaincu", ont été exclus des négociations. Le 23 mai 1919, pendant que les pourparlers se déroulaient à Saint-Germain, des Autrichiens ont manifesté leur mécontentement en brûlant l’ambassade de France à Vienne (construite à partir de 1904).

4- Le mot cessez-le-feu est relativement récent : ce calque de l’anglais cease fire n’apparaît en effet qu’à la fin de la Première Guerre mondiale.
- Le mot trêve est beaucoup plus ancien et possède une origine germanique : l’ancien bas francique treuwa - qui a donné treu et Treue (fidèle et fidélité) en allemand moderne - signifiait 'contrat, convention'. On le trouve sous la forme triwe puis trieve en ancien français (dès le XIIe siècle).

 

dernier CRI

 

 


le crieur public

"Les armes dernier cri de l’armée américaine peuvent être piratées en quelques heures - D’après un audit du Congrès américain, les technologies utilisées par le département de la Défense accumulent les failles de sécurité [Sicherheitslücke] en dépit des sommes faramineuses* investies par le gouvernement." (article)

Lorsqu’elle se réfère au domaine vestimentaire, l’expression "dernier cri" désigne ce qui est actuellement à la mode, ce qui est en vogue (une expression qui, d'ailleurs, est de moins en moins ... en vogue) ou... trendy.

Un produit technologique dernier cri, comme les armes sophistiquées (hochentwickelt) de l’armée américaine, devrait être à la pointe du progrès (auf dem neuesten Stand / Spitzentechnologie).

Il n’y a là aucune référence biblique au dernier cri ** de Jésus Christ sur la croix. L’expression évoque plutôt celui du nouveau-né, le bébé qui vient juste de "sortir" (pour ainsi dire...) et de pousser son premier cri. Et c’est bien du cri, au sens propre du terme, que vient cette expression que l’on retrouve telle quelle (unverändert) en anglais "the dernier cri", tandis que l’allemand der letzte Schrei est un calque (Lehnübersetzung) du français.

La locution remonte à une époque où ni la radio ni la télévision ni Internet n’existaient (cela ressemblait donc fort à la préhistoire (Steinzeit) !) ; quant à la presse écrite, elle était assez peu répandue - une conséquence logique du fort pourcentage d’analphabètes dans la population.

Les informations officielles ou commerciales (eh oui, la publicité, cela existe depuis une éternité...) étaient criées sur la place publique. Chaque village, bourg ou ville avait son crieur (Ausrufer, Stadtschreier) chargé d’informer la population qu’il commençait par alerter (verständigen) avec une trompette, un tambour ou une simple cloche. Dans les zones rurales, le crieur public faisait aussi souvent fonction de (fungieren als) garde-champêtre (Feldhüter).

Une information dernier cri était donc toute fraîche. Des armes dernier cri devraient donc représenter ce qui se fait de mieux dans ce domaine à l’heure actuelle, ce qui "vient de sortir".

L’allemand brandneu - calque de l’anglais bran(d)-new - qualifie également une nouveauté qui vient juste de sortir (auf den Markt kommen). A l’origine, il s’agissait d’aliments fraîchement *** cuits, qui sortaient juste du four (Backofen), ou de produits métallurgiques encore brûlants (brennheiß) qui venaient de la forge (Schmiede) ou du fourneau (Schmelzofen).

 

     Pour être au courant

* des sommes faramineuses (Unsummen) sont très élevées, excessives. On parle aussi de sommes prodigieuses (← prodige : Wunder).
Au XIVe siècle, la faramine était un animal fantastique que l’on craint (comme la bête du Gévaudan, par ex. ).
Faramine, faramineux ou féroce (wild, reißend) sont dérivés du latin fera : bête sauvage.

** Ce dernier cri me fait penser au titre - involontairement humoristique - d'un article paru dans "Le Courrier picard" pour vanter l'équipement médical sophistiqué de l'hôpital local : "Il y aura un appareil de réanimation dernier cri".

*** on retrouve l'opposition frais-chaud dans les expressions druckfrisch / hot of the press : l'anglais se réfère à la chaleur pour désigner ces informations qui viennent de sortir des presses, alors qu'elles sont qualifiées de frisch en allemand et de toutes fraîches en français.

 

se COLTINER

des COLIS

et attraper

un TORTICOLIS

 

 

 

 


les Forts des Halles avec leur coltin
se coltinent de lourds colis
 


torticolis

 


Crucifixion
Francisco de Zurbarán (1627)

 

"La livraison de colis à domicile pourrait être taxée d’un euro : cette mesure génèrerait des recettes permettant de soutenir les commerces de proximité en réduisant la taxe foncière (Grundsteuer) qui les rend moins compétitifs face à la vente en ligne."

COLIS est employé couramment en français comme synonyme de paquet et il se définit comme un "objet emballé en vue de son transport, de son expédition".

En allemand, le terme a une définition plus spécifique : "Der Begriff bezeichnet in der internationalen Logistik eine Verpackungseinheit beim Stückgut". Le commun des mortels (der Normalsterbliche) utilise plutôt le mot Paket.

On trouve diverses formes orthographiques : Kollo (en Autriche) ou Kolli, voire même Colli. Ces variantes nous éclairent sur l'étymologie du mot  : il vient de l'italien collo (pluriel : colli), le cou, car les charges se portaient sur le cou (c'est-à-dire sur la nuque et les épaules).

A Paris, au XIXe siècle, les coltineurs - comme les Forts des Halles (Lastenträger in den Pariser Markthallen) - se protégeaient la tête, le cou et les épaules avec un chapeau en cuir à larges bords, le coltin.

 

Le  verbe se coltiner qc a d'abord été utilisé au sens propre de "porter de lourdes charges" (schleppen), puis au sens figuré de "exécuter de mauvaise grâce (widerstrebend) un travail pénible ou ennuyeux". Si aujourd'hui on doit se coltiner la vaisselle, le sale (undankbar) boulot ou une autre corvée (lästige Arbeit, Schinderei), les soldats qui ont popularisé le terme pendant la Première Guerre mondiale devaient, eux, se coltiner (ou se farcir, comme on dit plus familièrement) des tâches (Pensum, Aufgabe) ou des objets autrement plus lourds !

Les équivalents allemands  sich etw. aufhalsen et etw. am Hals haben (devoir se coltiner qc) font, eux aussi, référence au cou.

 

Si vous connaissez le torticolis (steifer Hals) pour avoir vous-même souffert de cette contracture (Verspannung) douloureuse du cou, vous ignorez peut-être l'étymologie amusante de ce mot qui vient, tout comme le colis, de l'italien : collo torto (pluriel colli torti) signifie littéralement cou tordu. Mais, au XVe siècle, il ne désignait pas la raideur du cou.

C'est Rabelais qui introduit (en 1535) le mot dans la langue française, sous la forme torticollis ou tortycolly *, pour désigner les Cordeliers, moines qu'il accuse d'hypocrisie : "ils penchent leur tête sur l'épaule, comme prêts à rendre l'âme (die Seele aushauchen), à force de jeûnes (durch vieles Fasten), pour contrefaire (nachahmen) l'agonie du Sauveur expirant sur la croix."

Autrement dit, ces torticollis (avec un accord pluriel "à la française") sont des faux dévots**, des bigots (Frömmler), des Tartuffe. Si le mot torticolis n'avait pas pris assez rapidement (en 1562) le sens que nous lui connaissons aujourd'hui, peut-être que Molière aurait décidé (en 1669) d'appeler sa pièce de théâtre "Torticolli ou l'Imposteur"...
 

     Pour être au courant

* Chez Rabelais, les Torticollis sont en bonne compagnie avec les "Cafards, Cagots, Chatemines, Sanctorons, Patepelues...", tous synonymes d'hypocrites.

** l'adjectif allemand devot se traduit par servile, soumis, obséquieux

dans la famille de cou / col figurent aussi : accolade, collier, collerette, décolleté, encolure, racoler (auf Kundenfang gehen), racoleur (reißerisch), se colleter (mit jm raufen, jn am Kragen packen)...

Contrairement à ce qu'on pourrait croire, le mot coolie - qui, dans la littérature coloniale, désigne le portefaix (Lastträger), le porteur de colis (généralement dans les ports ou les gares), n'a rien à voir avec le colis et donc avec le cou.

 

HALLOWEEN

 

 

 

 

Allô, j'écoute !
Du temps où on "décrochait" le téléphone...

 

 


hello-girl

 

 


Halloween,
veille de la Toussaint
 

 

 

 

 

 

Que dites-vous quand vous répondez à un appel téléphonique, ou quand vous décrochez (den Hörer abnehmen), comme on disait avant la généralisation des téléphones portables - qui n'ont plus de combiné * (Telefonhörer) à "décrocher".

En français, si certains indiquent leur nom, la plupart des gens semblent préférer l'anonymat de formules telles que "Allô ?", "J'écoute !", un simple "Oui ?" ou les combinaisons "Allô, oui ? / Allô, j'écoute... / Oui, j'écoute..."

En allemand, les formules les plus fréquentes sont "Ja?", "Bitte?" ou la combinaison "Ja, bitte?", "Hallo?" est moins usité. **

 

Allô, comme Hallo, dérive de l'anglais hallow. Il s'agit à l'origine d'une formule de salutation employée par les marins lorsque leurs bateaux se croisaient.

Au fil du temps, hallow s'est transformé en hallo, puis en hello (forme attestée en 1833) et c'est devenu une salutation plus générale qui n'était plus cantonnée (beschränken) au domaine de la marine.

 

De la pêche (Fischfang) à la friture
(kleine gebratene Fische + Störgeräusch, Rauschen in der Leitung) ...

L'interjection hello - et ses variantes Allô, hallo, hello, aló, olá, hallå - se sont répandues dans le monde entier grâce à la diffusion du téléphone, inventé par Graham Bell en 1876 et perfectionné par Thomas Edison.
Alors que Bell proposait Ahoy *** comme formule d'accueil téléphonique, Edison a réussi à faire adopter hello.

 

Je vous parle d'un temps que les moins de 50 ans ne peuvent pas connaître...
(pour reprendre une chanson du "grand Charles" - Aznavour)

A cette époque "héroïque" (Pionierzeit), les téléphones ne possédaient pas de cadran (Wählscheibe)... et encore moins de clavier (Tastenfeld) permettant de composer soi-même le numéro. Les standardistes téléphoniques (TelefonIst) vous demandaient le numéro de votre correspondant et vous mettaient en communication avec lui.
Dans les pays de langue anglaise, hello était la salutation introductive de référence : voilà pourquoi les opératrices étaient surnommées les hello-girls !

 

Mais quel est le rapport entre "allô / Hallo" et Halloween ?

Tout comme hallo, Halloween dérive du verbe to hallow qui signifie sanctifier ou consacrer.
D’ailleurs, hallow (holy en anglais moderne) et l’allemand heilig ont une origine et une signification (= saint) communes.

Halloween est une contraction de l’expression All Hallows’ Eve.
All Hallow est l’équivalent de la Toussaint (la Fête de tous les saints) ;
Eve désigne le soir, la veille : c’est un élément qu’on retrouve dans Christmas Eve / Heiligabend / la veillée de Noël.

 

     Pour être au courant

* le combiné "combine" deux fonctions : il comprend la partie écouteur et la partie microphone du téléphone.

** l'emploi de "allô" est limité au domaine de la téléphonie. Contrairement à Hallo (allemand) ou hello (anglais), on ne l'emploie pas pour saluer une personne que l'on rencontre ou attirer l'attention de quelqu'un.

*** Ahoy (en anglais) ou Ahoi (en allemand) est un terme utilisé par les marins pour signaler un bateau. La formule "Schiff ahoi!" correspond à "Ohé du bateau !" Le mot était considéré comme désuet (veraltet) avant de redevenir à la mode avec la popularité du nautisme (Sport-, Freizeitschifffahrt). Ahoy / Ahoi est aujourd'hui utilisé comme salut, adieu ou même comme avertissement. Mais pas comme formule téléphonique.

 

FUSIBLE

et

BAUERNOPFER

le sacrifice
des boucs
émissaires

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


bouc émissaire
"envoyé paître"
dans le désert

Affaire Khashoggi - "Le général Ahmad al-Assiri, numéro deux des services de renseignements, et Saoud al-Qahtani, sorte d'éminence grise de MBS ont été destitués. Dix-huit autres personnes ont également été arrêtées. Des lampistes servent de fusibles pour préserver le prince héritier. Mais suffiront-ils à éteindre l’incendie ?" (article)

En électricité, un fusible (1) est un dispositif de sécurité, dont le rôle est d'interrompre / de couper le courant dans le circuit électrique en cas de problème. On dit alors qu’un fusible a sauté (die Sicherung ist rausgeflogen).

A la fin du XIXe siècle et jusque dans les années 1980, les fusibles étaient constitués d’un fil de plomb d'un diamètre variable selon l'intensité maximum du courant qui pouvait le traverser. Lorsque le courant était trop fort, par exemple en cas de surtension (Überspannung) due à un orage, ce fil fondait, ce qui provoquait une coupure d’électricité.

On disait alors "les plombs ont sauté" ou "pété", ce qui a donné naissance à l’expression familière ‘péter un plomb’ ou ‘les plombs’ (ausflippen, ausrasten, total durchdrehen), une métaphore dans laquelle le cerveau est comparé à un appareil électrique qui est court-circuité (ausschalten) quand son propriétaire s’échauffe et perd son sang-froid (Beherrschung, Kaltblütigkeit).

En anglais, l’expression figurée est similaire : to blow a fuse (un fusible/ Sicherung).

Par extension, un fusible est la personne désignée responsable d'une faute, pour protéger ses supérieurs ou le reste du groupe. Le verbe sauter / rausfliegen est employé également au sens figuré : l’employé a sauté (= il a été viré, licencié) / er ist rausgeflogen.

Celui qui est désigné comme responsable et qui paie pour les fautes des autres, est aussi qualifié de lampiste. Autrefois, ce terme désignait tout simplement la personne chargée d’entretenir les lampes à huile ou à pétrole dans une collectivité (monastère, pension, théâtre...), une fonction peu reluisante (honorig), réservée le plus souvent à ceux qui n’étaient pas vraiment des ‘lumières’ (große Leuchte)... Avec la généralisation de l’éclairage électrique, c’est une profession qui a "sauté".

De nos jours, le mot lampiste n’est plus utilisé qu’au sens figuré de subalterne à qui on fait endosser (für etw. geradestehen) injustement les responsabilités.
Er muss für andere den Kopf hinhalten, es ausbaden : c’est lui qui fait les frais de l’opération, qui paie les pots cassés.

A propos de l’assassinat du journaliste saoudien, un journaliste germanophone commente : Der General Al-Asiri ist der perfekte Sündenbock und Bauernopfer.

Contrairement à ce qu’on pourrait imaginer, le terme Bauernopfer (littéralement : sacrifice de paysan) n’a rien à voir avec les Bauernkriege / Guerres des paysans (allemands) qui ont ravagé le Saint-Empire romain germanique entre 1524 et 1526, et au cours desquelles 100 000 à 130 000 paysans ont trouvé la mort.

Ce mot vient d’un autre type d’affrontement, moins violent a priori, à savoir le jeu d’échecs. Un Bauernopfer est le sacrifice volontaire d’un pion (Bauer) pour obtenir un avantage stratégique sur l’adversaire. En français, ce coup est appelé gambit. Et il ne s’agit pas là d’un anglicisme ! Le mot provient de l’expression italienne dare il gambetto, c’est-à-dire faire un croc-en-jambe (jm ein Bein stellen), attestée dès le XVIe siècle.

Sur l’échiquier politique, comme aux échecs où - en gros - une "dame" vaut neuf "pions", ce sont les plus faibles qui sont sacrifiés pour protéger leurs supérieurs.

La victime expiatoire (Sühne-...) par excellence dans de nombreuses cultures (2), c'est le Sündenbock ou bouc émissaire : se défausser (jm die Schuld / Verantwortung für etw. in die Schuhe schieben (3)) de ses propres fautes sur les autres est une tactique vieille comme le monde !

Ainsi, une cérémonie expiatoire est décrite dans l’Ancien Testament (Lévitique, XVI, 20-22) : pour apaiser la colère divine, un prêtre appose ses mains sur un bouc choisi au hasard pour expier (sühnen) les péchés d’Israël. L’animal était ensuite envoyé dans le désert où il était condamné à mourir de soif.

Dans la Grèce antique, ce n’était plus un animal, mais un humain qui était sacrifié afin de détourner la colère des dieux qui avaient envoyé des calamités (inondation, sécheresse, séisme, épidémies...) aux mortels pour les punir de leurs fautes : le "bouc émissaire" était chassé de la communauté.

En allemand, l'expression jn in die Wüste schicken (envoyer qn au diable, se débarrasser de qn) rappelle l'épisode biblique.
L'équivalent français envoyer paître s'emploie aussi bien au sens propre qu'au sens figuré : auf die Weide schicken / in die Wüste schicken.

Le désert d’Arabie couvre 2,33 millions de km² (soit plus de 4 fois la superficie de la France métropolitaine - ou 27 fois celle de l’Autriche) : voilà de quoi 'accueillir' d’innombrables boucs émissaires, Bauernopfer, lampistes et autres fusibles...

 

     Pour être au courant

(1) fusible : qui est susceptible de fondre (schmelzen) sous l’action de la chaleur. Le mot est de la même famille que fondre, la fusion et ... la fondue - qu'elle soit suisse ou bourguignonne.

(2) scape goat en anglais ;
zondebok en néerlandais, syndabock en suédois, syndebuk en danois;
chivo expiatorio en espagnol, capro espiatorio en italien.

(3) Le proverbe "jm etw. in die Schuhe schieben" a, à l'origine, un rapport direct avec les chaussures. Autrefois, les voyageurs peu fortunés - colporteurs (Hausierer), compagnons (Handwerkgeselle), vagabonds... - devaient dormir à plusieurs dans les chambres d'auberge. Si une fouille (Durchsuchung)  s'annonçait, les voleurs en profitaient pour cacher dans les chaussures de leur voisin de chambrée les objets qu'ils avaient dérobés. Si tout se passait bien, ils reprenaient leur "bien" une fois le danger écarté, sinon c'était le propriétaire des chaussures qui était accusé de vol.

 

SOUFFLER

le CHAUD

et le FROID

 

 

 

 

Le Satyre et le Passant
-clic pour agrandir-

 

 

 


fortifications en zigzag de Vauban
citadelle de Neuf-Brisach (1698)
-clic pour agrandir-

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

"Depuis le début de l'affaire Jamal Khashoggi, Donald Trump souffle le chaud et le froid : [il] vient encore de hausser le ton après avoir loué juste avant la position de l'Arabie saoudite, son partenaire clé au Moyen-Orient." (article)

Souffler le chaud et le froid désigne aujourd’hui le comportement ambigu, et peu digne de confiance, d’une personne qui fait preuve de duplicité (Verlogenheit, Doppelzüngigkeit) en approuvant et critiquant tour à tour une même chose ou une même personne, selon l’intérêt du moment et l’opinion de ceux à qui elle parle.

Ainsi, selon que le président américain s’adresse au régime saoudien ou à la communauté internationale, son discours varie fortement...
 

L’expression "souffler le froid et le chaud" a été popularisée en français par une fable de La Fontaine "Le Satyre (1) et le Passant" :

Entré chez un Satyre au moment du repas, un Passant est invité à partager le "brouet" (Brühe) familial. Le visiteur souffle d'abord sur ses doigts, puis sur son potage. Etonné, le Satyre lui en demande la raison. Le Passant explique qu’il souffle sur ses doigts pour les réchauffer et sur son potage pour le refroidir. Le Satyre le jette alors dehors avec ces mots : "Arrière ceux dont la bouche  / Souffle le chaud et le froid".

Vous ne serez pas étonné d’apprendre que cette histoire est empruntée, comme beaucoup d’autres fables de la Fontaine, au conteur grec Esope (VIIe-VIe siècles avant J-C) qui conclut ainsi  son récit:  "Je renonce à ton amitié, parce que tu souffles de la même bouche le chaud et le froid." (2)

Cet apologue (3) semble même être encore plus ancien : on retrouve en effet une idée similaire dans l’Ecclesiaste - un livre de la Bible hébraïque, rédigé vers le XIe siècle avant J-C : "Si vous soufflez sur l’étincelle, il en sortira un feu ardent ; si vous crachez dessus, elle s’éteindra ; et c’est la bouche qui fait l’un et l’autre."

Dans l’espace germanophone, l’expression warm und kalt aus einem Mund blasen n’est guère répandue.

Cependant, l’histoire du Satyre est connue au Tyrol sous la forme d’un conte intitulé ► Das Waldmännlein und der Holzfäller (bûcheron) (placer le curseur sur le titre - sans cliquer - pour voir apparaître le texte dans une info-bulle).

Dans la presse germanophone, on trouve comme équivalent de "souffler le chaud et le froid" : einen Zickzackkurs fahren. Exemple : "In den vergangenen Tagen haben die USA einen Zickzackkurs im Fall Khashoggi verfolgt."

Selon les dictionnaires allemands, le terme Zickzack viendrait du domaine militaire et aurait été emprunté, au XVIIIe siècle,  à une description des fortifications de Vauban : "une tranchée faite en ziczacs" (ein Graben in gebrochener Linie verlaufend). Voici un nouvel exemple prouvant que les guerres, et les innovations techniques qu'elles ont occasionnées, ont favorisé les échanges linguistiques ! (voir à ce propos l’article kaputt).

Dans les dictionnaires français, par contre, il est indiqué que ce terme - orthographié ziczac jusqu’en 1740 - est "possiblement un emprunt aux langues germaniques" et serait dérivé de Zacke (4) 'une chose pointue'.

Bizarrement, aucune des deux langues ne semble vouloir reconnaître la paternité (Vaterschaft) du mot zigzag / Zickzack. Comment connaître la vérité ? La recherche des origines se révèle aujourd'hui plus compliquée en étymologie qu’en génétique!

 

     Pour être au courant

(1) Ce Satyre-là n’est pas forcément un homme cynique ou/et au comportement obscène ou libidineux (sens moderne du terme = Sittenstrolch), mais un personnage mythologique, compagnon de Dionysos alias Bacchus, qui est représenté avec un corps d’homme, mais des cornes et des pattes de bouc (Satyr, Waldgeist).

(2) lire les deux versions d’Esope, et la fable de La Fontaine (fable 7 du livre V, publié en 1668)

(3) un apologue est un conte, une histoire dont se dégage une leçon morale (Lehrfabel, Apolog)

(4) En allemand, Zacke / Zacken désigne aussi bien le sommet pointu d’une montagne, que les dents d’une scie ou celles d’une fourchette, ou bien les pointes d’une couronne ou d’une étoile.

(5) On observe -  pour l'allemand Zickzack et pour le français zigzag - le même procédé de formation : duplication de la syllabe avec modification de la voyelle. On retrouve cette alternance vocalique " i-a "dans
- tic-tac, couci-couça, et patati et patata, pif paf, cahin caha, deci-delà, ric rac, micmac, bric à brac, trictrac... ;
- hie und da, klingklang, Hickhack, bimbam, Schnickschnack, etc...

 

au POINT MORT

et dans l'IMPASSE

 

 

 

 


Sackstraße, Schloßberg et Hauptplatz
- Graz en 1649 -

 

 


Vue de la partie nord de la Sackstraße
vers 1900
avec la légende

"Ein zu Demolirung verurtheiltes Stück Graz an der Sackstraße"

"Toujours au point mort - Les 27 dirigeants de l'UE ont acté mercredi 17 octobre dans la soirée l'absence de percée dans les négociations sur le Brexit. En l’absence de nouveautés majeures, les négociations sont toujours dans l’impasse." (article)

Au lieu d'avancer, les négociations sur le Brexit font du surplace (keinen Schritt vorankommen), on n'en voit pas l'issue.

En français comme en allemand, c'est à la fin du XIXe siècle que le point mort / toter Punkt fait son entrée dans les dictionnaires - au sens propre d'abord, puis quelques années plus tard au sens figuré. C'est-à-dire à l'époque où les voitures automobiles commençaient à supplanter (verdrängen) les véhicules hippomobiles.

Au sens propre, le point mort (Leerlauf) désigne une position du levier de vitesse (Schalthebel) telle que, dans la boîte de vitesses, le moteur est découplé (auskoppeln) des roues : aucune vitesse n'est enclenchée (einschalten), le moteur ne peut donc plus faire avancer le véhicule.

La locution se trouver dans l’impasse, synonyme de "être au point mort" (an einem toten Punkt angelangt sein), est similaire en allemand : in eine Sackgasse geraten sein.

Une impasse est, comme son nom l’indique, une rue sans issue, qui ne permet pas le "passage". On est obligé soit de s’arrêter, soit de rebrousser chemin (kehrtmachen).

Tout comme un sac, une Sackstraße ne possède qu’une ouverture : l’entrée de cette rue est en même temps... sa sortie ! Au Moyen-âge, la Sackstraße ou Sackgasse s’appelait aussi Kehrwiedergasse (rue-du-rebrousse-chemin).

Certaines rues qui portent le nom de Sackgasse, -straße ne sont plus des impasses aujourd'hui.* Avec le développement de leur population, les villes médiévales ont dû repousser leurs murailles et y ont percé (durchbrechen) de nouvelles portes. Les rues qui se terminaient en cul-de-sac au pied des remparts sont devenues, grâce à ces percées, des axes de circulation à double entrée / issue.

A Bruxelles, les négociateurs espèrent obtenir une percée qui permettrait de faire avancer enfin les discussions actuellement dans l’impasse, et de trouver une issue satisfaisante pour les deux parties en présence.

 

     Pour être au courant


* la Sackstraße de Graz - Cette rue qui part de la Place principale (Hauptplatz) en direction du nord, en contournant le versant ouest du Schloßberg (la butte qui se trouve au cœur de la ville), a été aménagée dans la première moitié du XIIe siècle. C'est aujourd’hui la plus ancienne rue encore existante de Graz.

Mais elle est beaucoup plus courte et, surtout et malgré son nom, ce n’est plus une impasse : elle a été prolongée à deux reprises (2.  Sack au XVe siècle, 3. Sack au XVIIe), et chaque fois une porte a été percée dans la nouvelle ligne de remparts.

Jusqu’au début du XIXe siècle, elle longeait la Mur (la rivière qui traverse Graz) jusqu’à l’emplacement de l’actuel pont Kepler (Keplerbrücke). Vers 1900, dans le cadre des travaux de régularisation de la Mur, toutes les maisons situées du côté ouest des 2ème et 3ème "sacs" ont été démolies pour faire place au Kaiser-Franz-Joseph-Kai.

En savoir plus sur l'histoire de la Sackstraße

Montaigne et la bataille de l'oignon FrAu ModJo - 2018

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figurent sous leur forme de base :
infinitif pour les verbes ;
singulier pour les substantifs ;
masculin singulier pour les adjectifs.

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