Le mot du jour franco-autrichien
 

"C'est nickel"

Nickel : le métal du diable

 

 

Kobold

"Comment fait-elle ? Chez elle, tout est nickel !"
Vous n’êtes pas un/e passionné/e des travaux ménagers – moi non plus. Mais chez les autres, tout est bien rangé, tout reluit de propreté. En un mot, impeccable ! Mais comment font-ils / elles ?

En allemand, un tel appartement est "spiegelblank " (brillant comme un miroir), "blitzsauber " (reluisant de propreté, comme un éclair), picobello (curieuse combinaison de l’allemand "piekfein" (= très chic) = et de l’italien "bello").

Le nickel est un métal réputé pour sa pureté, sa brillance et ses propriétés inoxydables : si vos couverts, vos casseroles ou votre évier ne rouillent pas, c'est grâce à l'ajout de nickel dans l'acier. D’où l’expression "c'est nickel" qui indique une propreté impeccable et la perfection.

L’origine du mot "nickel" est originale : au XVIIème siècle, on l’appelait en allemand "Kupfernickel" c’est-à-dire "cuivre du diable", de "Nikka" = diable en moyen haut-allemand. Cette étymologie se retrouve dans le "Old Nick" anglo-saxon, qui est le surnom du diable.

Les mineurs de cette époque confondaient le cuivre et le nickel. De ce dernier, ils n’arrivaient - évidemment - pas à extraire du cuivre et le considéraient comme un "faux minerai", un "minerai diabolique". C’est seulement en 1751 que le Suédois Axel-Frederik de Cronstedt en a isolé un métal blanc qu’on a appelé "nickel".

C'est aussi d'une légende que vient la dénomination d'un autre "métal de transition", le cobalt. Il doit son nom au "Kobold",  lutin maléfique qui, selon la légende, hantait les mines et dérobait le minerai d’argent pour le remplacer par le minerai de cobalt, jugé à l’époque inutilisable. Les mineurs le croyaient ensorcelé. C'est seulement en 1735 que Georg Brandt, professeur de Cronstedt et suédois lui aussi, en a réussi l'extraction.

 

 

Fantôme de l'Opéra

 

le grand lustre de l'Opéra Garnier

Le Fantôme de l’Opéra – avant d‘être une comédie musicale – est un roman de Gaston Leroux (le "père" de Rouletabille), publié en 1910.

C’est une histoire vraie qui a inspiré l’auteur. Dans la dernière chronique, j’ai évoqué la tragédie qui, en 1873, a coûté la vie à Emma Livry, ballerine du Conservatoire de Paris.
La légende raconte que son fiancé, un jeune pianiste, aurait été défiguré dans cet incendie et, inconsolable après la mort de sa bien-aimée, se serait réfugié dans les souterrains de l’Opéra Garnier, alors en construction. Il y aurait séjourné jusqu’à sa mort, à proximité d'un lac souterrain.

Dans l’avant-propos du « Fantôme de l’Opéra », l’auteur écrit : « On se rappelle que dernièrement, en creusant le sous-sol de l’Opéra pour y enterrer les voix phonographiées (1) des artistes, le pic des ouvriers a mis à nu un cadavre. Or, j’ai eu tout de suite la preuve que ce cadavre était celui du Fantôme de l’Opéra ! (...) et maintenant il m’est indifférent que les journaux racontent qu’on a trouvé là une victime de la Commune ».

S’agissait-il du mystérieux fiancé inconsolable ? On ne le saura probablement jamais.

Mais certains faits réels ont contribué à alimenter la légende du Fantôme :
- il n’y a pas à proprement parler de "
lac" sous l’Opéra, mais on a aménagé un immense réservoir pour recueillir les eaux d’infiltration et les utiliser en cas d’incendie. Cette cuve contient même des carpes (Karpfen) !
- en 1896, lors d’une représentation, le contrepoids du grand
lustre s’écrase dans la salle et tue une spectatrice (qui, selon la légende, était assise à la place 13...)
- quelques années plus tard, on retrouve un
machiniste pendu... mais pas la corde qui aurait servi à le pendre.

La construction de l’Opéra Garnier a été commencée dans les années 1860, à la même époque que celle du Wiener Staatsoper, mais elle a été interrompue par la guerre franco-prussienne et la Commune (d'ailleurs, des Communards ont été exécutés dans les sous-sols de l’Opéra en construction).

C'est pourquoi, l'Opéra n'est inauguré qu’en 1875, sous la IIIème République. Son architecte, Charles Garnier, ne figurait pas parmi les invités. Il a dû payer lui-même sa place ! Les nouveaux gouvernants marquaient ainsi leur rejet de ceux qui avaient servi l’empereur déchu (gestürzt).

L’Opéra de Graz, lui, a été inauguré en 1899 au terme d'un an (seulement !) de travaux.

Note 1 - Grâce au phonographe, on a enregistré - sur des « rouleaux Edison » - des grands morceaux d’opéra interprétés par des chanteurs et cantatrices célèbres et on les a enterrés, dans un coffre d’acier, dans les caves de l’Opéra Garnier.

 

 

FEUX de la RAMPE

 

Emma Livry

L’expression « être sous les feux de la rampe » et son équivalent en allemand « im Rampenlicht stehen » ont la même origine et exactement la même signification, c’est-à-dire être en vedette, être publiquement exposé.

Avant d’être sous les feux des projecteurs et devant les caméras de la télévision, les acteurs étaient, au sens propre du terme, « sous les feux de la rampe » qui éclairaient la scène du théâtre. Dès le XVIIe siècle, on disposait une rangée de chandelles sur une latte de bois au bord de la scène : elles éclairaient les comédiens de bas en haut, donnant un effet de contreplongée (aus der Froschperspektive) dramatique.
Aux chandelles de suif (Talg) - qui fumaient et sentaient mauvais – ont succédé les
bougies de cire et, au XIXe siècle (en 1822 pour la 1ère fois à Paris), un éclairage au gaz.

Mais le danger d’incendie était toujours aussi important. Les salles de spectacle étaient souvent victimes de sinistres provoqués par les « feux de la rampe » :

- En 1862, sous le Second Empire, lors d’une répétition au Conservatoire de la rue Le Peletier, qui servait d’Opéra provisoire pendant la construction du Palais Garnier, le tutu de la danseuse Emma Livry s’enflamme au contact de la rampe à gaz qui éclaire la scène. Elle meurt de ses blessures, âgée de seulement 22 ans.

- Un accident comparable avait déjà coûté la vie à une danseuse du London Royal Ballet en 1844. C’est à partir de ce moment-là qu’on a placé dans les coulisses, côté « cour » et côté « jardin » (rechte und linke Bühnenseite), une couverture mouillée, en anglais « a wet blanket » qui a donné naissance à l’expression figurée « a wet blanket », c’est-à-dire un « rabat-joie », celui qui « éteint le feu », autrement dit un « Spielverderber », qui gâche le jeu, le plaisir.

- En 1881, un incendie dû à une explosion de gaz a fait des centaines de victimes (384 officiellement, et jusqu’à 1000 probablement) au Wiener Ringtheater lors de la représentation des Contes d’Hoffmann de Jacques Offenbach.

Ces catastrophes, ainsi qu'en 1873 la destruction totale de l’Opéra Le Peletier par un incendie incontrôlable qui a sévi (wüten) pendant 24 heures, ont eu des conséquences notables:
- accélération de la construction de l’
Opéra Garnier, qui sera inauguré un an plus tard ;
- aménagement d’un dispositif de protection : le «
rideau de fer » / « eisener Vorhang » qui sépare la scène de la salle en cas d’incendie ;
- remplacement progressif de l’éclairage au gaz par l’
éclairage électrique dans les salles de spectacle ;
- aménagement d’un réseau de
bouches à incendie (Hydrant) dans les principales rues de la ville.

 

imbécile

bacille

 


bacille

Quel est le rapport entre un imbécile et un bacille ?

Tout d'abord, leur terminaison se prononce de la même manière, à savoir [ - sil ].
Si la majorité des mots finissant en - ille se prononcent  [- ij ], c'est-à-dire avec un yod (exemples : fille, famille, vanille, coquille), on dénombre cependant quelques exceptions à la règle (et que serait la langue française sans exceptions...) : mille, ville, tranquille - et leurs dérivés - ainsi que des mots "savants" comme pénicilline, capillaire, distiller ou bacille ont une terminaison prononcée [ - il ].

De plus, imbécile et bacille ont le même radical latin : baculum (le bâton).
Un imbécile est, littéralement, quelqu'un qui est "sans (préfixe privatif "in-") bâton", celui qui avance sans soutien, sans s'appuyer sur des conseils ou sur l'expérience.

Le mot bacille est dérivé de bacillum (diminutif de baculum) : baguette, bâtonnet / Stäbchen. Si le savant allemand Ferdinand Julius Cohn, botaniste et microbiologiste, a donné vers 1870 ce nom à cette bactérie, c'est qu'elle possède une forme allongée dite "en bâtonnet", par opposition à la forme "coque" (du grec kókkos, grain), c'est-à-dire sphérique - d'où le nom des autres bactéries comme le streptocoque, le staphylocoque...

Une pensée de Umberto Eco pour terminer :
"Les réseaux sociaux ont donné le droit de parole à des légions d'imbéciles qui, avant, ne parlaient qu'au bar, après un verre de vin, et ne causaient aucun tort à la collectivité. On les faisait taire tout de suite alors qu'aujourd'hui ils ont le même droit de parole qu'un prix Nobel."

A propos du prix Nobel...  Ferdinand Cohn, décédé en 1898, est mort trop tôt pour en devenir l'heureux lauréat (Preisträger), puisque les premiers prix n'ont été décernés qu'en 1901.

 

dans un fauteuil et les doigts dans le nez...

 

dans un fauteuil et les doigts dans le nez

 

 

Arriver dans un fauteuil, c'est aussi gagner les doigts dans le nez : cette expression vient également du monde des courses hippiques et traduit l’insouciance du jockey qui possède une confortable avance sur ses adversaires.

L’équivalent allemand, mit links, indique que la compétition ou l’entreprise est si facile que même un gaucher (Linkshänder) pourrait réussir.

Depuis l’Antiquité, la gauche (sinistra, qui a donné le substantif et l’adjectif sinistre / Katastrophe, unheilverkündend) est associée à une symbolique très négative.

Par exemple, à Rome, avant de prendre une décision importante, on consultait les augures qui observaient le vol des oiseaux : lorsqu’ils allaient à droite, c’était un signe favorable, s’ils se dirigeaient vers la gauche, cela annonçait des événements funestes (verhängnisvoll).

Les adjectifs gauche (linkisch) et mal/adroit (un/geschickt) reflètent encore aujourd’hui cette prééminence de la droite.

Si la grande majorité des humains sont naturellement droitiers, il paraît que c’est l’inverse chez les chevaux. Ainsi, sur les pistes d’athlétisme, les sportifs tournent dans le sens inverse des aiguilles d'une montre (gegen den Uhrzeigersinn), depuis que les neurologues ont découvert que la perception de l’espace est gérée par l’hémisphère droit du cerveau qui commande la partie gauche du corps. Les athlètes voient donc mieux et sont plus habiles lorsqu’ils tournent vers la gauche.

Selon une autre explication, le sens de la course aurait été imposé par les Anglais ... tout simplement parce que - depuis plus de deux siècles - ils circulent à gauche !

Et les chevaux, alors ? Il semblerait bien que ce soient des gauchers contrariés (umerzogen) car, sur les hippodromes, ils sont généralement condamnés à courir, eux aussi, dans le sens inverse des aiguilles d’une montre. Ce qui n'empêche pas le vainqueur d'arriver parfois dans fauteuil et de gagner les doigts dans le nez.

 

arriver dans un fauteuil

 

sur un hippodrome

le "faldistôl"
du roi Dagobert

une chaise curule

Arriver dans un fauteuil, c'est gagner (une course, une compétition, des élections...) sans effort, très facilement, avec une avance confortable (mühelos, spielend, überlegen gewinnen). L'image du concurrent qui gagne une course tout en restant confortablement assis dans son fauteuil montre bien l'absence d'effort.

Cette expression qui vient des milieux turfistes (Pferderennen) date seulement du XXe siècle. L’origine du mot fauteuil est, en revanche, beaucoup plus ancienne : c’est le vieux francique faldistôl (siège pliant – en allemand : Faltstuhl : de falten, plier + Stuhl, siège) qui, au fil des siècles, s’est transformé en → faldestoed (XIIe siècle) → faudestueil (XIIIe siècle) → fauteuil (1589).

L’exemplaire le plus connu de faldistôl du haut Moyen-âge est le trône en bronze dit "du bon roi Dagobert" (le roi mérovingien, surnommé fainéant / Nichtstuer, et ridiculisé dans la chanson du même nom )

Ce fauteuil prétendument historique a même été utilisé par Napoléon Ier pour distribuer les premières Légions d'honneur en 1804.

Il rappelle la chaise curule (kurulischer Stuhl) romaine ; le dossier et les accotoirs / Armlehne (et pas accoudoirs *, comme on a coutume de le dire) ont très vraisemblablement été ajoutés postérieurement.

Comme les nobles et les souverains voyageaient beaucoup au Moyen-âge et qu’ils emmenaient avec eux leur mobilier, ces meubles étaient pliants pour des commodités de transport. L'assise du faudestueil était formée de sangles (Spanngurt) de cuir.

A cette époque, les tables se composaient de planches que l'on dressait sur des tréteaux au moment des repas : c'est de là que vient l'expression "mettre / dresser la table / mettre le couvert".

* Les "accoudoirs" sont faits - comme leur nom l'indique - pour poser les coudes, par exemple sur un prie-Dieu (Betstuhl).

 

KORB - ROSES

Illustration :
Große Heidelberger
Liederhandschrift
14ème siècle

"Er hat einen Korb bekommen" ne signifie pas "il a reçu une corbeille" mais "il s'est fait envoyer sur les roses". Dans le cas d'un amoureux repoussé par sa bien-aimée, on dit qu'il a été "éconduit". Dans tous les cas, il s'agit d'une personne gênante dont on se débarrasse (loswerden), avec plus ou moins de ménagements (mehr oder weniger rücksichtsvoll).

L'expression française est très parlante : il n'est pas question des doux pétales de la rose, mais de ses épines, auxquelles on souhaite que le malheureux se piquera.

La locution "envoyer sur les roses" a différentes variantes : envoyer promener, envoyer balader, envoyer paître. Dans cette dernière expression, la rebuffade (Abfuhr) est encore plus humiliante, puisque cela signifie "auf die Weide schicken" !
Il existe aussi une version humoristique : "
Va voir là-bas si j'y suis" ! (geh dorthin, wo der Pfeffer wächst : là où pousse le poivre, c'est-à-dire à l'autre bout du monde).

L'origine de l'expression "einen Korb bekommen" remonte au Moyen-âge.
- Dans les textes de l'époque, il est parfois question de gentes (liebreizend) demoiselles qui, la nuit venue, font monter leur bien-aimé jusqu'à elles, au moyen d'une corbeille hissée par un système de poulie (Flaschenzug). Si le soupirant (der Verehrer : der, der seufzt...) devenait trop encombrant (lästig), elles leur envoyaient une corbeille au fond percé et le malheureux s'écrasait au sol.
 Autre méthode, un peu moins brutale, mais cependant blessante (au sens figuré) : la cruelle demoiselle arrêtait la corbeille à mi-hauteur et l'amoureux indésirable restait suspendu. Le lendemain matin, il était la cible de toutes les moqueries ... et probablement aussi de la colère du père de la demoiselle (ou du mari de la dame...)
- Les moeurs s'adoucissant, la locution a pris un
sens figuré : le soupirant recevait une petite corbeille sans fond qui lui rappelait le sort qui l'attendait s'il continuait à importuner (belästigen) la dame de ses pensées (Angebetete).

Pourquoi ne pas combiner les expressions et "envoyer une corbeille de roses" ?

 

EPOUSE

 

SPOUSE

 

GSPUSI

«You're in such good shape» (...) Voici les mots de Donald Trump adressés jeudi 13 juillet à Brigitte Macron, et qui affolent les réseaux sociaux et les journalistes.
Le président américain a-t-il manqué de respect à l'égard de la "première dame" française ? Tout dépend de la façon dont on traduit la phrase : il est évident que "Vous êtes en si bonne forme" est plus flatteur que "Vous êtes vraiment bien conservée" !
"Le New York Times parle d''incident', CNN d''humiliation pour le peuple américain', The Independant de 'commentaire condescendant'. Sur son compte Twitter, l'équipementier Reebok s'est même fendu d'une charte d'utilisation du compliment, intitulée "Quand il est approprié de dire : You're in such good shape !"
'Are you a world leader greeting the spouse of a head of state ?' interroge Reebok. Réponse : même si vous êtes le dirigeant d'une puissance mondiale, la remarque  est inappropriée pour saluer l'épouse d'un chef d'Etat. D'ailleurs, conclut l'équipementier, cette formule n'est jamais vraiment recommandée. (article)

Le terme anglais "spouse" vient (vers 1200, à une époque où le français était la langue officielle à la cour d'Angleterre) tout droit de l'ancien français "spouse" qui a donné "épouse" en français moderne.
L'origine du mot se trouve dans le latin populaire "sposus", altération du participe passé de "spondere" qui signifie "promettre solennellement". L'époux et l'épouse échangeaient une promesse solennelle d'amour et de fidélité le jour de leur mariage.

Si les autres langues romanes ont adopté une forme également dérivée du latin (espós en occitan, esposo en espagnol et en portugais, sposo en italien...), l'équivalent allemand a une étymologie bien différente : "Gatte" et sa forme féminine "Gattin" viennent de l'ancien allemand "gegate" (Gefährte / compagnon).

Cependant, les Autrichiens et les Bavarois emploient le terme "Gspusi", dérivé de l'italien "sposo/sposa", non pas pour désigner le mari ou la femme qui a convolé en justes noces, mais plutôt l'amant ou la maîtresse. Comment expliquer ce glissement de sens ? Pourquoi est-on passé de la relation officielle du mariage aux rapports libres de la liaison (Verhältnis) ?

Je n'ai pas de réponse à ces questions, mais ce qui est sûr, c'est que, de nos jours, avoir un "Gspusi" avec quelqu'un n'est plus condamné par les bonnes moeurs, il s'agit tout simplement une amourette, d'une aventure. Un bar-hôtel de ce nom s'est d'ailleurs ouvert à Munich en 2015. (article)

 

TROU NORMAND

du Calvados au Calvaire

 


Calvaire du Calvados
Cintheaux

 

Un "trou normand", cela peut être un coin perdu (verlorenes Nest) de Normandie, par exemple le petit village de La Pommeraye, qui est situé dans le département du Calvados et qui compte 51 habitants.

"Le Trou normand" est aussi le titre d’un film (de 1952) avec Bourvil et Brigitte Bardot dans son premier rôle.

Mais c’est surtout une tradition gastronomique normande qui consiste à servir un petit verre de Calvados – une eau-de-vie de pomme comme chacun le sait – entre les plats pour favoriser la digestion et stimuler l’appétit des convives lors des repas de fête pantagruéliques - et interminables, ce qui peut être un véritable calvaire pour certains...

Quelle est l’origine du nom de cet alcool et du département ? C’était l'appellation de deux portions de falaises de la côte de ce département normand sur lesquelles il ne pousse qu’une végétation rase. Une carte de 1675 les désignait du nom latin de "calva dorsa", c’est-à-dire "les dos chauves" (en allemand, on trouve aussi "Bergrücken" pour désigner un relief). Le latin dorsum s’est transformé en dos, et les calva dorsa sont devenus le Calva-dos. Il est à noter que, avant la création du département de ce nom (en 1790), on ne prononçait pas le "s" final de Calvados.
Etymologie latine et étymologie germanique se rejoignent puisque calvus tout comme kalwa signifient
chauve (kahl).

Même s’ils y sont moins répandus qu’en Bretagne, les calvaires (Kalvarienberg) sont aussi un élément traditionnel du paysage normand.
Or, le mot "calvaire" possède le même radical que le Calvados : il se dit "calvarium" en latin, ce qui est la traduction de l’araméen "
Golgotha" qui signifie "lieu / mont du crâne".

C’est sur cette colline au sommet dénudé - donc un "mont chauve" comme un crâne - et située à l’extérieur de Jérusalem, que les Romains crucifiaient (kreuzigen) les condamnés à mort. Selon les Evangiles, ce serait le lieu où est mort Jésus de Nazareth.

  DATE

"Alors, comment s'est passé ton date avec Dominique ?"

Pas de date au masculin en français ! "Date", au sens de rencontre, de rendez-vous, est un anglicisme et il est beaucoup moins employé que dans l'espace germanophone.

Contrairement à l'allemand, le français ne fait pas vraiment la différence entre le rendez-vous personnel (Verabredung) et le rendez-vous professionnel (Termin). On note cependant une nuance dans l'emploi de la préposition : on a rendez-vous avec un ami, une connaissance, tandis qu'on a rendez-vous chez le médecin, le notaire...

Le terme Stelldichein qui, à l'origine (fin XVIIIe siècle) et au XIXe siècle, désignait un rendez-vous amoureux, est utilisé aujourd'hui dans le sens plus général de rencontre, mais il est un peu vieilli.
Stelldichein est le calque (Lehnübersetzung) du français "rendez-vous" (littéralement "Begeben Sie sich  dahin"), la forme impérative ne se distinguant que par le tutoiement en allemand et le vouvoiement en français.

Le glissement de sens (Bedeutungsverschiebung) de date (indication du temps) à "date", l'anglicisme qualifiant un rendez-vous, peut s'expliquer par l'expression "prendre date avec qn" qui signifie "fixer un rendez-vous".

Revenons à notre conversation :
- "Alors, comment s'est passé ton date ?"
- "Super !"
- "Et vous avez échangé vos dates ?"
Dates ? Quelles dates ? Les dates de vacances ou d'anniversaire ?
En français, le mot date a une acception temporelle.

" Persönliche Daten" se traduit par "coordonnées" : vous pouvez demander à une personne son numéro de (téléphone) portable ou de fixe, son adresse postale ou électronique, bref les moyens de la joindre.

Pas de "dates" non plus en informatique, mais des "données" (on traduit par exemple Databank par banque de données). Quant aux "technische Daten" d'un appareil, on les désigne en français par "caractéristiques techniques".

Au fait, quelle est l'origine du mot date ?
Il date... du XIIIe siècle et dérive du latin médiéval "data" (participe passé féminin de dare / donner).
Sur les actes notariés, la formule data littera / charta ("lettre / charte donnée") précédait l'indication du jour de leur rédaction, donc de leur date. Avec le temps, l'expression est devenue elliptique, et seul le mot "data" a subsisté.

 

Arrondissement

 

 


escargot senestre et escargot dextre

 

 

l'ombre de l'aiguille sur le cadran solaire
dans l'hémisphère nord

 

 

horloge bolivienne

Suite des chroniques précédentes

A Paris, comme à Vienne, la numérotation "en coquille d'escargot" des arrondissements tourne dans le sens des aiguilles d’une montre.  Mais c’est le contraire à Graz et à Londres !

Die Engländer ticken anders. C'est bien connu, les Anglais fonctionnent autrement (littéralement : ils tictaquent autrement). Dort ticken die Uhren anders... Ou, selon une citation bien connue : "Ils sont fous, ces Bretons !" Mais que pensait Obélix des 'Autrichiens' de l'époque ? L'histoire ne nous a pas transmis son jugement sur les habitants des provinces de Norique et de Pannonie (provinces romaines correspondant à l'actuel territoire de l'Autriche).

Selon la zoologie et l'astronomie, c'est le schéma parisien et viennois qui est le plus "naturel". En effet, l’escargot - le gastéropode (Bauchfüßler) - a une coquille qui tourne dans le sens des aiguilles d'une montre. Les escargots senestres, c'est-à-dire "gauchers" (mit einem linksgewundenen Schneckenhaus), sont des exceptions (environ un individu sur 1 million, soit 100 fois plus rare que le trèfle à quatre feuilles). (pour en savoir plus)

Même si l’escargot londonien est senestre et que les Britanniques roulent à gauche, les aiguilles de leurs pendules tournent dans le même sens que celles du reste du monde.

Au fait (übrigens), tous les pays ont-ils adopté le même sens de rotation des aiguilles de la montre ? Comment s’est fait ce choix ? 

Ce n’est pas une décision arbitraire, elle est scientifiquement fondée (begründet).
Sur le cadran solaire (Sonnenuhr), l’ombre de l’aiguille avance d’ouest en est (mouvement inverse de la progression du soleil qui se lève à l’est et se couche à l’ouest) . (voir l'animation ci-contre)

C'est du moins ce qui se passe dans l’hémisphère nord : en effet, les premiers cadrans solaires ont été inventés par les Grecs, donc dans l’hémisphère nord ; puis les inventeurs des premières horloges mécaniques (en Belgique, en France ou en Angleterre, personne ne sait vraiment où...) s'en sont inspirés : les aiguilles de nos horloges, pendules et montres tournent dans le même sens que l'ombre projetée sur le cadran solaire.

Si ces instruments de mesure du temps avaient été inventés dans l’hémisphère sud, le mouvement de leurs aiguilles serait inversé.

En 2014, la Bolivie a décidé de proposer des montres et horloges "australes", dont les aiguilles tournent dans l’autre sens, pour dénoncer (anprangern) "l’hégémonie des pays de l’hémisphère nord".

Une décision qui n'a bien évidemment rien changé à l'anatomie des escargots de l'hémisphère sud... qui restent résolument dextres.

 

Arrondissement

 

"l'escargot" parisien :
une spirale qui tourne dans le sens des aiguilles d'une montre

 

les 17 arrondissements de Graz
-clic pour agrandir-

 

 

Suite de la chronique précédente.

Les quatre premiers arrondissements de Paris vont fusionner mais conserver leur numéro. Même si le nombre des arrondissements passe de 20 à 17, la numérotation ne sera pas modifiée, afin de "préserver les traditions historiques", précise la Mairie de Paris. La véritable raison de cette décision est probablement la crainte de voir surgir d’interminables discussions, comme en 1859, quand il a fallu attribuer les numéros des 8 nouveaux arrondissements.

Si on avait poursuivi la numérotation en vigueur depuis la Révolution, les quartiers bourgeois de Passy et d’Auteuil se seraient vu attribuer le numéro 13 : leurs habitants ont protesté avec vigueur, non seulement en raison de la superstition liée au chiffre 13, mais aussi à cause de l’expression péjorative "s’être marié à la mairie du 13ème arrondissement" qui signifiait vivre en concubinage (wilde Ehe), sans être marié, pour la bonne raison qu'à cette époque le 13ème arrondissement n’existait pas encore.

Pour ne pas mécontenter ces électeurs bourgeois influents, le gouvernement de Napoléon III a modifié le schéma de numérotation, adoptant une forme de spirale partant du centre de la capitale (quartier du Louvre / rive droite) et tournant dans le sens des aiguilles d’une montre, c’est-à-dire d’ouest en est. Les habitants de Passy et Neuilly ont eu gain de cause (sich durchsetzen) : leur arrondissement porte le numéro 16, alors que le 13 a finalement été donné à un arrondissement dont la population était à l’époque en majorité ouvrière.

C’est quelques années plus tard (en 1869) que les 15 quartiers existants à Graz ont été divisés en 5 arrondissements : I. Stadt, II. Jakomini (+Leonhard), III. Geidorf, IV. Lend, V. Gries.

Après l’Anschluß, en 1938, plusieurs communes limitrophes (angrenzend) ont été rattachées (eingemeinden) à la ville, et les octrois (Linienamt) ont été supprimés. Actuellement, la ville compte 17 arrondissements. Le numéro XIII a été attribué à Gösting (nord de l’agglomération), sans que cela ait suscité de réactions particulières. Les Grazois seraient-ils moins superstitieux que les Parisiens ?

Contrairement aux Viennois, les Grazois n’ont pas l’habitude de nommer les arrondissements par leur numéro. On dit "J’habite à Jakomini" et pas "dans le sixième". D’ailleurs, sur les plaques de rues, les numéros sont écrits en chiffres romains et pas arabes (par exemple VI et pas 6), ce qui montre bien que ce n’est pas une dénomination courante.                                                    A suivre...

 

Arrondissement

 

 

les 12 arrondissements de Paris (1795)
-clic pour agrandir -

 

 

 

Les enceintes successives de Paris

 

 

 

les 20 arrondissements de Paris (1959)
-clic pour agrandir-

"Le Parlement donne son feu vert à la fusion des quatre premiers arrondissements de Paris."

Le maire de Paris, Anne Hidalgo justifie ce regroupement par le "souci d’une meilleure représentation démocratique" des Parisiens. Fusionnés, les quatre premiers arrondissements compteront 103 000 habitants. Ce qui reste tout de même moitié moins que l’arrondissement le plus peuplé, le 15e, avec ses 235 000 habitants.

Même si le nombre des arrondissements passe de 20 à 17, leur numérotation ne sera pas modifiée, et ce, afin de "préserver les traditions historiques", précise la Mairie de Paris... et d’éviter les discussions !

C’est en 1795, sous la Révolution, que sont créés les arrondissements de Paris : l’espace compris à l’intérieur du Mur des Fermiers généraux (enceinte construite juste avant la Révolution) est divisé en 12 arrondissements, numérotés de 1 à 12 d’ouest en est et du nord au sud (schéma 1).

En 1859, lors des grands travaux d’urbanisme lancés par Napoléon III et le préfet de la Seine, Haussmann, la capitale s’agrandit, englobant les territoires compris entre le Mur des Fermiers généraux et l’enceinte Thiers construite entre 1841 et 1844 (schéma 2).

La capitale est alors divisée en 20 arrondissements.

Paris passe de 3500 à 7800 hectares, son territoire s'arrondit (abrunden + wachsen, sich vergrößern) considérablement.

En effet, le mot "arrondissement" signifie au XVIIIe siècle 'territoire qui constitue un accroissement". Habitués au sens actuel du mot, nous avons oublié qu’il dérive de l’adjectif "rond" et que faire un arrondissement, c’est donner plus d’extension à un domaine en englobant les terrains voisins.

L’allemand possède le terme "Arrondierung" : Einbezug angrenzender Flächen zu einem bestimmten Grundstück, um beispielsweise eine kürzere oder zweckmäßigere Außengrenze zu erhalten.

Les grandes villes autrichiennes, comme Vienne ou Graz, sont, elles aussi, divisées en arrondissements / Bezirke. Et - surprise ! - ce mot dérive de l’ancien haut allemand "zirc", lui-même emprunté au latin circus, tous les deux signifiant cercle, rond. Au XVe siècle est apparu le verbe bezirken (déterminer la circonférence, l’étendue de qc). Sous son influence, le substantif "Zirk" s’est transformé en "Bezirk".

Arrondissement / Bezirk : la découverte de cette parenté étymologique inattendue m’a laissée "comme deux ronds de flan" (verblüffen).

20 arrondissements, une histoire à suivre....

 

GODILLOT

 

 

godillots avec bande molletière
(Wickelgamasche)

 

 

Knobelbecher
Cornet à dés

 

 

Knobelbecher
 

"On va voir déferler à l’Assemblée une vague de députés marcheurs. Sont-ils condamnés à n’être que des godillots ?" Pour obtenir l’investiture LREM, chaque candidat a dû signer le "contrat avec la nation" proposé par Emmanuel Macron, qui précise : "C’est-à-dire qu’il s’engage à voter à mes côtés les grands projets, (...) à soutenir notre projet. Il n’y a pas de frondeurs." (article)

Un godillot, au sens figuré, c’est une personne qui exécute les ordres sans discuter, en particulier un parlementaire qui suit sans regimber (aufmucken) les consignes de vote de son parti.

En 1967, les gaullistes n’obtiennent pas la majorité à l’Assemblée. Pour gouverner, ils ont besoin du soutien des Républicains indépendants de Valéry Giscard d’Estaing, et surtout de la discipline du parti à l’assemblée nationale. C’est de cette époque que date l’expression "les députés godillots" : le président Charles de Gaulle peut alors compter sur le soutien inconditionnel des parlementaires gaullistes, fidèles qui marchent sans discuter, comme de bons petits soldats. Et c’est bien au domaine militaire qu’est emprunté le mot godillot.

Au sens propre, il désigne une chaussure de marche en cuir utilisée dans l’armée française, depuis la guerre de Crimée (1853-1856) jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. Il doit son nom à son créateur, Alexis Godillot, un entrepreneur qui fournissait aux troupes des selles, des tentes et les fameuses chaussures. Le nom propre est devenu nom commun par antonomase (même évolution que pour la poubelle, par exemple, dont le nom vient du préfet de la Seine qui imposa ce conteneur à ordures en 1884).

Aujourd’hui, "godillot" est un synonyme péjoratif de grosse chaussure. Sa variante familière, et tout aussi péjorative, la godasse, est plus courante.

Avec l’adoption de ces brodequins lacés (geschnürt) et cloutés (mit Nägeln beschlagen), les soldats disposaient enfin de chaussures de marche confortables. En effet, elles offraient plusieurs améliorations :
- la semelle intérieure est ergonomique : sa forme épouse (sich anpassen) celle de la voûte plantaire (Fußgewölbe).
- le pied droit et le pied gauche sont différenciés : ainsi, la forme anatomique du pied est respectée. Ce n’est pas là une invention d’Alexis Godillot - en effet, les Romains faisaient déjà la différence - mais, jusqu’au milieu du XIXe siècle, les chaussures étaient semblables pour les deux pieds : ainsi, on pouvait les porter tantôt à droite, tantôt à gauche, ce qui permettait de les faire durer plus longtemps.
- à partir de 1862, la semelle des godillots devient étanche grâce à l’application d’une couche de gutta-percha (matière fabriquée à partir du latex).

En Prusse, à partir de 1866, les soldats étaient équipés de brodequins en cuir, non lacés, surnommés Knobelbecher : leur nom vient de leur ressemblance avec un cornet à dés en cuir (voir illustration ci-contre). La hauteur de la tige de ces bottes (Stiefelschaft) a varié selon les époques ... et les quantités de cuir disponibles. Ces chaussures ont été utilisées dans l’armée allemande jusqu’au début des années 1990.

Dans l'armée autrichienne, les soldats portent tout simplement des Feldschuhe...

 

BILLARD

 

 

 

Louis XIV
jouant au billard
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(on y joue alors avec un arceau et un bâton à l'extrémité recourbée, comme au croquet)

 

 

table d'opération (1850)
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Suite de la dernière chronique :
"Les jeunes Chinoises n’hésitent pas à passer sur le billard (unters Messer kommen) pour booster leur carrière."
Comment le billard, ce jeu de boules de table, est-il devenu synonyme de table d’opération ?

Il faut savoir qu’à l’origine le jeu de billard ne se jouait pas sur des tables, mais que c’était une activité de plein air, une sorte de variante du croquet qui se disputait sur un terrain plat. Les boules étaient poussées avec un billard : en effet, le mot désignait la crosse (Schläger) et pas le jeu lui-même. Ce bâton a pris le nom de queue (dans le sens de manche d'un outil ou d'un ustensile = Stiel) seulement à la fin du XVIIe siècle.

C’est afin de pouvoir pratiquer cette distraction tout au long de l’année que les joueurs (essentiellement des aristocrates qui avaient du temps et des moyens à consacrer à ce loisir) ont imaginé une version du jeu mieux adaptée à l’intérieur : la première table de billard aurait été réalisée au XVe siècle pour le roi Louis XI. Souffrant de problèmes de dos, il aurait commandé à son menuisier (Tischler) une table pour jouer au croquet à hauteur d’homme.

A cette époque-là, même dans les châteaux, il n’y avait pas de table : pour manger, il fallait dresser la table, au sens propre du terme, c’est-à-dire mettre une planche sur des tréteaux (Gestell).

La table de billard est restée pendant longtemps la seule surface plane de grande taille et, selon une des hypothèses concernant l’origine de l’expression "passer sur le billard", elle aurait servi de table d’opération en cas d'urgence, par exemple en temps de guerre.

Ainsi, pendant la bataille de Sedan, en 1870, le maréchal Mac-Mahon a été opéré sur une table de billard, dans l’arrière-salle d’une brasserie de la ville.

Autre guerre, autre hypothèse : les Poilus, vaillants soldats de la 1ère Guerre mondiale, appelaient "billard" le terrain séparant deux tranchées (Schützengraben) : "monter sur le billard", c’était donc quitter l’abri tout relatif de la tranchée pour se lancer à l’assaut de l’ennemi. Les soldats qui mouraient au cours de cette opération militaire "restaient sur le billard".

L’hypothèse la plus vraisemblable est cependant d’origine médicale : un certain Louis Alexandre Billard, médecin de son état, dirigeait une entreprise de production de matériel dentaire. Entre autres produits, il proposait à la fin du XIXe siècle un fauteuil de dentiste inclinable et à hauteur réglable, équipé d’un crachoir (Spucknapf). En quelque sorte l’ancêtre du fauteuil de dentiste que nous connaissons aujourd’hui. Le patient qui venait se faire soigner devait passer sur le Billard. Avec le temps et le succès commercial de ce fauteuil, le nom propre serait devenu nom commun, et le billard a également désigné la table d’opération chirurgicale.

 

BISTOURI

et

SCALPEL

 


Bistouri
 

 


Ambroise Paré
(1510-1590)

"Les Chinoises boostent leur carrière à coups de bistouri.
Correspondre aux critères de beauté pour appâter (ködern, locken) l'employeur, c'est la nouvelle stratégie de beaucoup de Chinoises, qui n'hésitent pas à passer sur le billard (unters Messer kommen) pour booster leur carrière. Une pratique qui tend à se banaliser : la Chine est le pays où se pratiquent le plus d'opérations de chirurgie esthétique." (article)

Le bistouri est une sorte de couteau à la lame acérée (scharf) avec lequel on pratique des incisions chirurgicales. Le mot est emprunté à l’italien "bistorino" qui est une forme altérée de "pistorino" qui désigne une dague (langer Dolch) ou un poignard fabriqués à l’origine à Pistoia, anciennement appelée Pistoria - ville de Toscane, capitale italienne de la culture 2017.

C’est Ambroise Paré, chirurgien des armées puis du roi, considéré comme le père de la chirurgie moderne (article), qui est le premier à utiliser le mot - sous la forme bistorie - dans "Dix livres de la chirurgie : avec le magasin des instrumens nécessaires à icelle" (publié en 1564).

Le bistouri moderne est en général composé d’un manche stérilisable et réutilisable, et d’une lame à usage unique (Einwegklinge).

Bistouri se traduit en allemand par Skalpell et en anglais par scalpel. Le terme existe également en français : scalpel est emprunté au latin scalpellum, diminutif de scalprum et désignant un outil tranchant.

Il est de la même famille (racine indo-européenne skel : couper, séparer) que le verbe scalper "détacher le cuir chevelu (Kopfhaut) par incision", utilisé en particulier à partir du XVIIe siècle pour décrire les pratiques des guerriers indiens d’Amérique qui prélevaient la peau du crâne et la chevelure de leurs ennemis vaincus pour en faire des trophées. (le trophée, m = die Trophäe)

Bistouri et scalpel sont souvent employés comme des synonymes par le grand public - ou par les spécialistes du doublage (Synchronisation) des séries médicales anglo-saxonnes (Arztserie) ! - mais, en français, il existe une différence de taille (bedeutend + in der Größe + Schnitt...) entre ces deux termes, une différence capitale, surtout pour le patient !

En effet, le bistouri est utilisé en salle d’opération pour inciser les tissus (Gewebe) vivants, tandis que le scalpel est utilisé pour les dissections : il sert à inciser les tissus morts et donc les cadavres.

Voilà pourquoi, avant de se faire opérer, il est préférable de dire "Je vais passer sous le bistouri" plutôt que "sous le scalpel" ... bien que cette distinction n'ait guère d'incidence sur l'issue de l'opération et la survie du patient.

FEUILLETON LEXICO-MEDICAL FRANCO-AUTRICHIEN ... A SUIVRE

 

TSUNAMI

raz-de-marée

vague
bleu Macron

 

 

 

 

 


1er parti au 1er tour des législatives :
les abstentionnistes
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"Raz-de-marée", "tsunami", "déferlante", "vague de fond" bleu Macron...
C’est ainsi que la presse française qualifie les résultats obtenus au 1er tour des élections législatives par le parti présidentiel, La République En Marche.

L’équivalent allemand ne se réfère pas à l’élément marin : pas de Sturmflut, Flutwelle ou Brandungswelle pour qualifier un raz-de-marée électoral.
Le terme Erdrutschsieg compare la victoire massive qui bouleverse le paysage politique à un glissement de terrain.

Cette différence lexicale pourrait s’expliquer par la géographie : alors que l’Autriche ne possède plus de côtes maritimes, la France en a 4853 km, dont 3427 en France métropolitaine. Mais cette explication n’est guère valable pour l’Allemagne...

Les journalistes emploient indifféremment les termes raz-de-marée et tsunami.
Or, ce ne sont pas des synonymes.

► Le mot raz-de-marée s’utilisait pour qualifier tous les phénomènes marins qui faisaient "déborder la mer", quelle que soit leur cause.
Le raz est un courant marin très violent qui se manifeste dans un passage étroit.
Par métonymie, le mot désigne aussi le passage lui-même : l’un des plus connus est le Raz Blanchard, situé entre la pointe ouest du cap de la Hague (dans le Cotentin / Normandie) et l’île anglo-normande d’Aurigny.
Le mot vient de l’ancien norrois rás (courant, course) dont dérivent également le verbe allemand rasen (se dépêcher, foncer) et le substantif anglais race (course).

► D’origine japonaise, le mot tsunami signifie littéralement "vague du port". Il est apparu en Occident à la fin du XIXe siècle. Mais, même s’il est employé dans la littérature scientifique pour décrire les grandes catastrophes dues aux vagues géantes au XXe siècle (tsunami de Hawaï en 1946, du Chili en 1960, etc.), il ne devient vraiment ‘populaire’ qu’avec le tsunami de 2004 dans l’Océan Indien, qui a fait plus de 250 000 victimes.

Si, depuis 1963, les scientifiques font officiellement la distinction entre les deux termes, le grand public a encore tendance à les confondre.
C’est l’origine de ces 2 phénomènes marins qui fait la différence :
- elle est météorologique (tempête) pour le raz-de-marée,
- elle est géologique (séisme, volcanisme, glissement de terrain) pour le tsunami.
En outre, la durée d’un raz-de-marée est généralement de l’ordre de (in der Größenordnung) quelques minutes, tandis qu’un tsunami dure des heures.

La victoire annoncée du parti présidentiel est-elle un raz-de-marée ou un tsunami ?
Ni l’un ni l’autre, analyse le journaliste Baptiste Legrand (article) :
"Législatives - Non, ce n’est pas un raz-de-marée en faveur de Macron. (...) Non seulement l’abstention a atteint un taux record (plus de 50%), mais aussi les 32% obtenus par l’alliance entre LREM et le MoDem représentent un score historiquement bas. Jamais un président de la République n'avait obtenu un pourcentage aussi faible lors des élections législatives qui suivaient son accession à l'Elysée."

 

PERRETTE

et la comète

 

 

 

 

 


Edmond Halley

 

 


Perrette et le pot au lait

A la veille du 1er tour des élections législatives, le premier ministre Edouard Philippe, prudent, rappelle les exemples de Theresa May et d'Alain Juppé pour affirmer que "tous ceux qui tirent des plans sur la comète avant l'élection, sont surpris après l'élection". (article)

Tirer des plans sur la comète, c’est échafauder (aufstellen) des projets en se basant sur des hypothèses hasardeuses et donc prendre un grand risque d’échouer.

L’expression, qui date de la fin du XIXe siècle, se réfère probablement un événement astronomique historique : le passage d’une comète particulièrement brillante en 1882 a marqué les esprits. Le principe de la périodicité des comètes a été découvert dès le XVIIIe siècle par l’astronome anglais Edmond Halley (1656-1742). Cependant, bien que le mystère de l’apparition de ces corps célestes ait été expliqué scientifiquement, la croyance dans leur influence maléfique ou bénéfique a perduré longtemps, et le passage d’une comète s’est souvent accompagné de prédictions cataclysmiques annonçant la fin du monde !

L’expression est antithétique : tirer des plans est une entreprise qui réclame de la précision et du temps. L’apparition d’une comète est, par contre, un événement qui a longtemps été considéré comme imprévisible, mystérieux, voire effrayant. Son caractère éphémère est à l’opposé de la stabilité et de la rigueur nécessaires à la bonne exécution des projets.

L’équivalent allemand "eine Milchmädchenrechnung" (littéralement : un calcul de laitière (article)) se réfère à la Perrette la plus célèbre de la littérature française, l’héroïne malheureuse de la fable de la Fontaine "La laitière et le pot au lait". (texte)

Perrette se rend au marché pour vendre un pot de lait. Elle le porte sur sa tête "bien posé sur un coussinet". En chemin, elle commence à tirer des plans sur la comète : elle imagine comment, avec l’argent gagné, elle achètera des œufs, puis élèvera les poulets, achètera un cochon qui, bien engraissé (mästen), sera vendu contre une vache et son veau. Transportée (hingerissen) par ces projets mirifiques, Perrette saute de joie et trébuche (stolpern) : "Le lait tombe : adieu veau, vache, cochon, couvée". Le retour à la réalité est brutal.

A l’époque de la Fontaine, l’expression "tirer des plans sur la comète" était inconnue. Le fabuliste conclut "La laitière et le pot au lait" ainsi : Quel esprit ne bat la campagne (sich in Fantastereien verlieren) ? Qui ne fait châteaux en Espagne ?

Faire / Bâtir des châteaux en Espagne - au sens de faire des projets irréalisables - est attesté en français dès le XIIIe siècle et s’explique par le fait qu’il n’y avait pas de châteaux dans les campagnes espagnoles : ils avaient été détruits par les seigneurs chrétiens pour empêcher les Maures de s’y installer au cours de leurs incursions (Einfall), comme l’indique Etienne Pasquier au XVIe siècle.

Comme on pouvait s’y attendre, l’expression équivalente espagnole ne fait pas référence à l’Espagne : "hacer castillos en el aire" signifie faire des châteaux en l’air, tout comme les expressions allemande (Luftschlößer bauen) et italienne (fare castelli in aria). En anglais, on "chasse les arcs-en-ciel" (chasing rainbows), tandis qu’en polonais on "construit des châteaux sur la glace".

Celui qui perd le sens des réalités risque bien de se retrouver "gros Jean comme devant", avertit La Fontaine dans la morale de la fable. Une conclusion partagée par Goethe (dans Faust) : "Habe nun, ach! Philosophie, / Juristerei und Medizin / Und leider auch Theologie / Durchaus studiert, mit heißem Bemühn. / Da steh ich nun, ich armer Tor! / Und bin so klug als wie zuvor."

Edouard Philippe, lui, n’a étudié ni la philosophie, ni le droit, ni la médecine, pas plus que la théologie : après avoir passé le bac à Bonn en Allemagne, il a suivi des études à l’Institut d’études politiques de Paris et à l’ENA. Se méfiant des prédictions fallacieuses (trügerisch) et attend les résultats officiels de ce premier tour des législatives avant de crier victoire.

 

RUCHE

"Les abeilles butinent sur les toits des grandes villes. On compte pas moins de 700 ruches à Paris !" (article)

Le verbe butiner (Honig sammeln) et le déverbal butin sont tous les deux dérivés du germanique būte qui a donné Beute (ce mot  désigne encore aujourd'hui à la fois le butin - produit d'un vol, de la pêche ou de la chasse - et l'habitation des abeilles).

Par contre, le mot ruche nous vient du gaulois.
Le nombre de
mots français d’origine gauloise est estimé à une centaine.
La plupart d’entre eux sont des termes agricoles (arpent, bief, charrue, glaise, sillon...), des noms de végétaux (bouleau, bruyère, chêne, if...) ou d’animaux (alouette, blaireau, bouc...).

Ruche dérive du gaulois rusca qui signifiait écorce. En effet, les ruches étaient à l’origine réalisées avec des écorces d’arbres comme le chêne-liège (Korkeiche).

Bien avant de domestiquer les abeilles et de leur construire des abris, les hommes recueillaient le miel sauvage (Beutenhonig) dans les troncs d’arbres creux où ces insectes avaient élu domicile (siedeln).

Plus tard, ils ont eux-mêmes fabriqué des ruches-troncs, en évidant (aushöhlen) le bois. C’est cette pratique qui a donné en allemand naissance au mot Bienenstock (ruche), le terme Stock désignant à l’origine une souche d’arbre. On retrouve ce mot dans « Wein- ou Rebstock (pied de vigne, cep), Rosenstock (rosier, plant de rosier).

De nombreuses autres villes que Paris, en France et ailleurs, encouragent l'installation de ruches en milieu urbain.

Graz, avec ses nombreux espaces de verdure, offre aux abeilles un milieu de vie idéal. Le département "Grünraum und Gewässer" de la Municipalité grazoise a aménagé plusieurs ruches dans le Stadtpark (à l’emplacement de l’ancien "Verkehrsgarten") et un point d’information.
Le projet comporte également des interventions de professionnels (apiculteurs (Imker) locaux, école d’apiculture, Université) destinées aussi bien aux adultes qu’aux enfants. (
article)

Marche : LREM et Styrie Perrette et la comète...

Une question à poser ou un commentaire à faire ?   Précision - Les mots traduits
figurent sous leur forme de base :
infinitif pour les verbes ;
singulier pour les substantifs ;
masculin singulier pour les adjectifs.

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