Le mot du jour franco-autrichien
 

LAVANDE

 

 


champ de lavande (Haute-Provence)

 


vinaigre des 4 voleurs (bouteille du XVIIIe siècle)

 

 

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Certains mots ont une étymologie si simple qu’on doute parfois qu’elle soit correcte. L’étymologie dite populaire induit * souvent en erreur et on est surpris d’apprendre, par exemple, que le mot girouette n’a rien à voir avec un mouvement giratoire, ou que le péage n’est pas apparenté au verbe payer.
 

Mais le mot lavande, lui, dérive bel et bien du verbe laver. Plus exactement, du gérondif neutre pluriel du latin lavare (→ lavanda) que l’on retrouve en latin médiéval sous la forme lavendula (en 1250), et en français quelques décennies plus tard, orthographié lavende. Il apparaît même quelques années plus tôt dans l’espace anglo-normand, un territoire qui n’est pourtant pas réputé pour sa culture de la lavande.

Les trois termes cités désignent bien la plante aromatique et plus l’action de laver.

Les Anciens, Grecs et Romains, connaissaient le procédé de la distillation, mais ne l’employaient pas pour extraire les huiles essentielles de la lavande. Ce sont ses fleurs que les Romains utilisaient pour parfumer l’eau du bain ainsi que le linge fraîchement lavé. Cet usage explique le changement de signification : on est passé du sens "eau qui sert à la toilette" à celui de "fleur avec laquelle on parfume cette eau".

Pendant tout le Moyen-âge, la lavande est surtout cultivée pour ses vertus thérapeutiques **. Associée à d’autres plantes aromatiques, elle connaît son heure de gloire au début du XVIIIe siècle, lorsque la Provence est ravagée par la dernière grande épidémie de peste européenne ***.

On a longtemps cru que les mauvaises odeurs propageaient les maladies : alors, pour combattre les "miasmes" et se protéger contre la contagion, on faisait brûler dans les maisons et dans les rues de grandes quantités de plantes aromatiques.

La légende raconte que, pendant la peste de 1720 à Marseille - à moins que ce ne soit à Toulon, les apothicaires des deux villes prêchant chacun pour leur paroisse... - quatre brigands profitaient du désordre pour piller les maisons des mourants ou même détrousser les cadavres, sans être eux-mêmes contaminés.

Arrêtés puis jugés, ils sont condamnés à être brûlés vifs, à moins qu’ils ne révèlent le secret de leur immunité. C’est ainsi que la recette de cette "potion magique", baptisée "vinaigre des 4 voleurs" (4-Diebe-Essig, Pestessig) est tombée dans le domaine public et s’est répandue dans le monde entier !

L’histoire ne dit pas si les voleurs ont eu la vie sauve et si la méthode était efficace : pour se protéger de l’épidémie, il fallait se gargariser avec le vinaigre, s’en frictionner le visage et les mains, et en boire plusieurs cuillérées par jour.

Le vinaigre des quatre voleurs est encore commercialisé aujourd’hui et s'utilise contre les risques de contagion, l’acné et l’eczéma, la fatigue, les maux de tête, les caries, les poux et les lentes, les piqûres d’insecte, la transpiration… Une vraie potion magique ! ****

Que la lavande possède toutes ces vertus ou pas, toujours est-il quen France sa culture a connu une augmentation des surfaces de 47% ces dix dernières années car l’huile essentielle qui en est extraite a vu sa demande exploser.

Elle est même cultivée en Autriche, par exemple à Kitzeck, dans le sud de la Styrie. Cependant, pour la Provençale que je suis, les champs styriens où les rubans de fleurs d’un bleu violacé alternent avec des bandes d’herbe grasse et bien verte ne rappellent que de très loin les terres assoiffées de la Haute-Provence...

 

     Pour être au courant

 

* induire en erreur et pas "enduire d’erreur" comme on l’entend parfois.

** Hildegard von Bingen (XIIe siècle) recommande la lavande pour chasser les poux : „Wenn ein Mensch, der viele Läuse hat, oft am Lavendel riecht, sterben die Läuse an ihm."
Elle lui reconnaît bien d'autres vertus : „Wer Wilden Lavendel mit Wein kocht oder, wenn er kei­nen Wein hat, mit Honig und Was­ser kocht und so lau oft trinkt, der mildert den Schmerz in der Leber und in der Lunge und die Dämp­figkeit in seiner Brust, und er be­reitet (sich) reines Wissen und einen reinen Verstand.“

*** On estime que cette épidémie de peste a fait 90 000 à 120 000 victimes en Provence, sur une population de 400 000 habitants environ. Marseille a perdu la moitié de sa population.

*** Recette du "vinaigre des 4 voleurs". Si jamais vous voulez essayer, voici les ingrédients : absinthe, romarin, sauge, menthe, rue, lavande, cannelle, clous de girofle, noix muscade, camphre, 2 grosses gousses d’ail (n’oublions pas que c’est une recette provençale !) : tous les ingrédients sont pilés grossièrement, l’ail est coupé en lamelles, et le tout est recouvert de vinaigre de vin.
On fait "digérer" (infuser / ziehen) le mélange au soleil pendant trois semaines (il valait mieux s’y prendre assez à l’avance, les pestiférés attendant rarement trois semaines pour mourir...) puis on filtre la liqueur obtenue.
J'allais oublier l'ingrédient principal : une bonne dose de conviction !

 

au
COURANT

 


 

Vols annulés, hôpitaux en difficulté, banques et commerces fermés... : une panne géante d’électricité paralyse une grande partie du Venezuela qui s’enlise encore un peu plus dans la crise. Un internaute peu compatissant ose cependant le jeu de mots : "Tenez-nous au courant !"

Comme son équivalent allemand Strom, le mot courant a plusieurs acceptions : depuis le XIIIe siècle, il désigne le mouvement rapide de l’eau qui s’écoule, puis le déplacement des masses d’air, avant de qualifier un flux électrique à partir de 1806. Mais ce dernier sens ne s’est véritablement généralisé qu’au XXe siècle avec le triomphe de l’électricité (1).

A l’ère du smartphone, Internet et autres systèmes de télécommunications, on pourrait croire que les expressions "tenir qn au courant" ou "se tenir au courant" - c’est-à-dire rester informé sur les développements de l’actualité - ont un rapport direct avec l’électricité qui permet la transmission de l’information.

Mais la forme être au courant est attestée dans le sens moderne en 1772, et le "courant" dont il est question, ce sont tout simplement les affaires en cours car l’expression vient du domaine commercial.

L’expression allemande équivalente "auf dem Laufenden" est d'ailleurs un calque du français.

Même si "être au courant" ne se réfère pas à l’électricité, l’étymologie populaire est tenace : son synonyme familier et plus récent, être au jus, se réfère clairement à cette source d’énergie. En effet, au début du XXe siècle, le mot "jus" désigne l’eau acidulée sulfurique des accumulateurs à plomb, avant de qualifier ce qu’ils produisent, c’est-à-dire le courant électrique (sens attesté en 1918).

En allemand également, Saft (le jus) est un équivalent familier de "elektrischer Strom" (2).

Avant d’être adoptés comme synonymes d’électricité / Elektrizität, les termes jus et Saft désignaient déjà au sens figuré l’énergie, la sève qui monte dans les végétaux au printemps. Par exemple dans l'expression : être sans jus = sans énergie / saftlos = kraftlos.

De fil (électrique...) en aiguille (celle de l’ampèremètre...) (3), on a filé la métaphore (4). Dans les années 1960 apparaît le néologisme être branché (au courant de la dernière mode, des tendances actuelles) : le cerveau humain, tel un appareil électrique raccordé au courant, reçoit le flux des informations les plus récentes.

On retrouve cette idée de flux - qui nous ramène au sens premier du mot "courant" (à savoir l'écoulement de l'eau) - dans le flux RSS que proposent les sites d'information à leurs lecteurs qui veulent être tenus au courant de l'actualité sans faire d'efforts. (le flux RSS : explication simple en vidéo)

 

     Pour être au courant

1) Le triomphe de l’électricité dans la Ville-Lumière : "L’Electricité (...), c’est la religion de 1900", s'émerveille l’écrivain Paul Morand qui visite l’Exposition universelle qui se tient à Paris cette année-là. Le bâtiment qui frappe le plus les visiteurs, c’est un palais merveilleux consacré à l’électricité sur le Champ-de-Mars. Cette nouvelle forme d’énergie apparaît magique, tellement elle bouleverse alors la vie quotidienne dans tous les domaines (éclairage, cuisson, chauffage, circulation, mécanisation de l’industrie...). C’est à l’occasion de cette Exposition que Paris reçoit le surnom de "Ville-Lumière".

C’est également cette année-là que sont inaugurées la première ligne du Métropolitain (entre la Porte Maillot et la Porte de Vincennes) - sur laquelle circulent des motrices électriques - ainsi que les nouvelles gares d’Orsay et de Lyon. Le bâtiment de la gare de Lyon - qui datait de 1847 - a été presque totalement détruit par un incendie lors de la Commune de Paris en 1871, et a été reconstruit à l’identique en 1900.

2) On dit familièrement "prendre le jus / un coup de jus" dans le sens de "recevoir une décharge électrique" (Stromschlag). On a tendance à confondre cette expression avec le verbe s’électrocuter : pourtant la différence n’est pas négligeable, car s’électrocuter, c’est recevoir une décharge électrique mortelle !

3) Une métaphore filée est une suite de métaphores sur le même thème. La première en engendre d'autres, construites à partir du même comparant (en l’occurrence l’électricité), et développant ainsi tout un champ lexical : "courant", "jus", "fil", "brancher" un appareil, une prise.

A l’origine, le verbe brancher signifiait "pendre qn à une branche d’arbre" ou à un gibet, avant de prendre le sens technologique moderne : raccorder à une ligne électrique principale (par référence à la branche qui se divise, se ramifie, tout en restant conductrice de la même sève).

4) De fil en aiguille est une expression apparue au XIIIe siècle : elle signifie que l'on passe d'un sujet de conversation ou d’une occupation à une autre, de manière progressive, une idée ou une action amenant logiquement la suivante...

Attestée au XIIIe siècle, c'est un calque du latin "ab acia et acu" (acia= le fil ; acu = ablatif de acus, l’aiguille et pas l’accumulateur !) qui fait, lui aussi, référence au domaine de la couture et - bien évidemment pas - à celui de l’électricité.

 

QUIES,
qu'est-ce ?

 

 

 

 

 

 

 

Ear defenders de l'armée britannnique en 1916

 

 

 

 

 

 

 

Dans "Attachez vos ceintures... décollage immédiat !", Isabelle Tronquet, hôtesse de l’air qui travaille depuis plus de 15 ans sur des vols longs courriers propose une belle collection de "perles" de passagers, parmi lesquels ce monsieur qui se plaint du goût infect des bonbons offerts à bord. Et pour cause, ce sont des boules Quies !" s’amuse l’hôtesse.
 

Comme Frigidaire (pour réfrigérateur) ou Kleenex (mouchoir en papier), etc... (1), le nom de marque Quies est devenu un nom générique en France où il désigne couramment les bouchons d’oreilles destinés à protéger contre le bruit : par exemple à bord d’un avion, sur un chantier ou dans un atelier...

Mais c'est pour sauver la paix d'un ménage que ces protections auditives ont été inventées en 1918 par M. Pascal, un pharmacien parisien, à la demande d’une cliente gênée dans son sommeil par les ronflements (2) de son époux. Reconnaissant au pharmacien d’avoir résolu ce grave problème conjugal, le mari s’associe avec lui pour fonder une entreprise produisant ces protections à introduire dans le conduit de l’oreille pour atténuer les bruits.

D’abord appelées "sourdine", les petites boules en cire rose sont rebaptisées Quies : le mot - qui se prononce comme l’interrogation 'qui est-ce ?' - s’écrit sans accent. Ce qui est logique puisque c’est un mot latin : l’adjectif  "quies" qui signifie calme, repos. (3)

Faut-il pour autant pousser un "cocorico" (4) ?
Monsieur Pascal est-il le véritable inventeur des protections pour les oreilles ?

Selon la légende, c’est Ulysse, le héros de l’Odyssée, qui en a eu le premier l’idée. Sur le chemin du retour vers Ithaque où attend Pénélope, son bateau s’approche des côtes du détroit de Messine, hantées par les sirènes, divinités de la mer qui, par leurs chants mélodieux et irrésistibles, ensorcèlent les navigateurs. Leurs bateaux vont alors se fracasser sur les récifs, et ils sont dévorés par les sirènes.

Mis en garde par la magicienne Circé, Ulysse fait couler de la cire dans les oreilles de son équipage et se fait lui-même attacher au mât du navire pour pouvoir écouter le chant des sirènes tout en résistant à la tentation.

Jusqu’à présent, les preuves manquent pour attester de la véracité de cette aventure qui se serait passée plus de douze siècles avant notre ère...
 

Quiétude et paix...
Quittons l'Antiquité pour les villes du début du XXe siècle où l’industrialisation et la circulation automobile constituent de nouvelles sources de bruit (5). Différents brevets sont alors déposés pour protéger les oreilles contre cette pollution sonore. En 1907, donc 11 ans avant son confrère parisien, un pharmacien de Potsdam, Maximilian Negwer est inspiré par l’histoire d’Ulysse : il imagine des bouchons d’oreilles en cire et fonde l’entreprise Ohropax. Comme son homologue Quies, Ohropax est composé d'un terme latin : ce mot-valise est en effet la combinaison de l'allemand Ohr (oreille) et du latin pax (paix).

Guerre et Paix...
Mais c'est la tragédie de la guerre qui va assurer le succès d'Ohropax. En 1916, en plein milieu du conflit mondial, ce produit est adopté par l’armée allemande pour protéger les oreilles des soldats - principalement des artilleurs - contre le bruit des canons (6). Revenus à la vie civile - du moins pour ceux qui ont eu la chance de survivre à ce conflit - c'est eux qui vont contribuer à faire connaître la marque qui, comme les boules Quies en France, est devenue le nom générique de ce produit dans l’espace germanophone.

Les deux marques produisent aujourd'hui aussi bien les traditionnelles boules en cire rose que des bouchons en mousse. Ont-ils vraiment un goût infect, comme l'assure le passager - distrait ou atteint de la maladie de Pica (7) - qui les a goûtés dans l'avion ? Je n'ai pas encore essayé...

 

     Pour être au courant


1- Autres exemples d'antonomase (nom propre ou nom de marque devenu nom commun) : Bic (stylo-bille / Kuli), Scotch (bande adhésive / Tixo), Klaxon (avertisseur sonore / Hupe), Abribus (Buswartehäuschen), Sopalin (essuie-tout / Küchenrolle), Vaseline, Velcro (Klettverschluss), fermeture Eclair (Reißverschluss)...

2- ronfler et schnarchen ont tous les deux un radical onomatopéique : ronfl- et snark- imitent les sons exprimant le bruit du souffle qui sort des voies respiratoires.

3- quiétude, inquiétude, inquiet appartiennent à la même famille de mots.

4- cocorico : cette interjection - qui désigne le chant du coq (Kikeriki) - est utilisée pour traduire la jubilation patriotique (voire chauviniste) après une victoire française. (Donc, pas de cocorico après la défaite humiliante du PSG face à Man U = la "remontada" bis).

5- Pollution sonore : à Berlin, le bruit est alors tel que le philosophe Theodor Lessing fonde le "Deutscher Lärmschutzverband" (Association allemande de protection contre le bruit).
Les artistes sont les premiers à adopter Ohropax. Franz Kafka, hypersensible au bruit, avoue être incapable d'écrire ou de dormir sans protection auditive : "Ohne Ohropax bei Tag und Nacht ginge es gar nicht." Dans "Le Silence des sirènes" (1917), il réécrit à sa manière l'aventure d'Ulysse qui, pour ne pas entendre les sirènes - d'ailleurs muettes... - non seulement se fait enchaîner au mât, mais se bouche les oreilles.

6- contre le bruit de la guerre : les soldats britanniques sont équipés de "Ear defenders", à partir de 1916, également. L'armée française protégeait-elle aussi les oreilles de ses soldats ?

7- maladie de Pica ou allotriphagie : trouble du comportement alimentaire, caractérisé par l'ingestion durable de substances non comestibles (terre, sable, cailloux, plastique, papier, cheveux...) Son nom vient du latin pica (pie / Elster), l'oiseau étant réputé pour avoir ce comportement.

 

le
"FLAIR"

alpin, méditerranéen,
autrichien
...
et celui du chien

 

 

 

 

 

 



tout le charme de la truffe de chien qui flaire...

 

 

 

 

Les voyageurs qui envisagent un séjour en Autriche consultent le plus souvent Internet pour s’informer sur le pays, les possibilités d’hébergement, les curiosités à visiter... Il faut cependant avoir du flair pour dénicher (1) les bonnes occasions et ne pas se faire arnaquer. Mais - de toute évidence - ce n’est pas ce flair-là que vantent certains sites de voyages :

Sur eurotrek, on a la surprise de lire que "l’Autriche s’étend (...) des vastes régions forestières au nord jusqu’aux paysages au flair méditerranéen au sud."

Le site autoeurope renchérit en vantant "des montagnes, des lacs, des villages pittoresques au flair typiquement autrichien (...), une population très accueillante..."

Même la version française du site du gouvernement autrichien (Bundeskanzleramt) précise, à l’occasion de la présidence du Conseil européen par l’Autriche (au deuxième semestre 2018) : " Entre la steppe plate de la plaine de Pannonie (2) dans l'est du pays et les régions de haute montagne dans l'ouest se trouvent des paysages de forêts et de collines, des zones humides, des régions de lacs, et même des paysages au flair méditerranéen dans le sud."
 

Votre flair vous a sans doute permis de repérer l'intrus ! Ce "flair méditerranéen", "typiquement autrichien" (?) n’étonnera pas un germanophone, persuadé qu’il s’agit là d’un mot bien français. Bien français, oui, mais à ranger dans la catégorie des faux amis ! Les Français, eux, évoquent le charme, l’ambiance particulière, le pittoresque des villes ou paysages autrichiens.
 

Au sens figuré, le mot flair désigne en français l’intuition : "avoir du flair",  c’est donc avoir du nez, un don pour trouver, dénicher ce qui est caché. L’expression correspond en allemand à "den richtigen Riecher für etw. haben".

Au sens propre du terme, c‘est l’odorat et en particulier l’aptitude d’un animal à repérer qc par l’odeur : un chien trouve la piste du gibier grâce à son flair (Witterung (3) Geruchssinn). S’il est dressé pour cela, il trouvera des truffes en humant l’air avec sa truffe (4).

Avec leur odorat très perfectionné, 40 fois plus puissant que le nôtre, les chiens perçoivent intensément les odeurs, et ils supportent très mal les parfums, eaux de toilette et autres fragrances utilisés par leurs maîtres ou maîtresses.

Ce plaidoyer pour les chiens n’est pas tout à fait désintéressé puisqu’il nous permet de revenir à l’étymologie du mot flair : il est dérivé du latin classique fragare, transformé en flagrare (en bas latin) par dissimilation (5) du " r " en " l ". C'est pourquoi le verbe flairer a d'abord signifié (fin du XIIe siècle) "répandre, exhaler une odeur", avant d'être synonyme de "sentir par l’odorat" (aufspüren, wittern). Flair est donc de la même famille que fragrance (odeur agréable, parfum subtil).
 

Ces jours-ci, à Graz, les fragrances printanières qui règnent dans l'air, accroissent encore le charme de la ville, même s'il n'est pas aussi "méditerranéen" que le vantent les prospectus touristiques.

Le site austria.info (page consacrée à Graz) sauve l'honneur de la branche : nulle part il n'est question du "flair", mais bien du "charme" styrien et grazois !

 

     Pour être au courant

 

1- dénicher signifie auftreiben (sens figuré), mais aussi Nester ausnehmen = enlever les oiseaux du nid (sens propre)...
Ou - pourquoi pas - faire sortir un chien de sa niche ?

2- "la steppe plate de la plaine de Pannonie". Oh, la belle allitération en " p " ! L’auteur de ce texte publicitaire est un poète qui s’ignore.

3-  Witterung : dérivé du verbe wittern, attesté en moyen allemand sous la forme witeren, au sens de flairer, mais aussi parent avec l’ancien allemand wetar (vent, souffle, air qui se déplace) qui a donné Wetter et Witterung (conditions météorologiques) : flairer, c’est bel et bien aspirer un souffle d’air.

4- truffe : nom donné à l’extrémité du museau du chien ou du chat, en raison de sa ressemblance avec ce champignon.
L'équivalent allemand Nasenspiegel s'explique probablement parce que cette zone du museau est dépourvue de poils, lisse, et brillante comme la surface d'un miroir quand elle est humide.

5- Dissimilation : Entähnlichung zweier oder mehrerer ähnlicher Laute innerhalb eines Wortes. Processus par lequel il se crée une différence entre phones identiques dans un même mot.
Exemple similaire de dissimilation : peregrinus (latin classique) s’est transformé en pelegrinus (bas latin) → d’où lerin en français, pellegrino en italien, pilgrim en anglais et Pilger en allemand.

 

CERISES et RAISINS secs

 

la technique du PICORAGE

 

 

 


poules qui picorent

 

 

 

 

 

 

 


 

« La stratégie britannique est la même depuis le début : le cherry picking », s'agace-t-on à Bruxelles. Par "cherry picking", il faut entendre cette tradition britannique consistant à esquiver les devoirs pour ne prendre que les avantages du '"club Europe". En cela, Theresa May s'inscrit dans les pas de Margaret Thatcher et son fameux " I want my money back ". (article)

 

L'expression allemande équivalente "Rosinenpickerei"  est un calque de l'anglais avec une petite variante : alors que l’expression anglo-saxonne se réfère à la cueillette des cerises (où sont choisis les fruits les plus mûrs et les plus beaux), l’allemand se rapporte à un fruit différent, mais le sens est le même.

L'expression "sich die Rosinen aus dem Kuchen herauspicken" se rapporte à un produit élaboré - un gâteau aux raisins secs - dont les gourmands extraient le meilleur. Ceux qui pratiquent le cherry picking / die Rosinenpickerei se réservent uniquement les avantages, les aspects les plus lucratifs d’une opération et laissent les restes aux autres.

Si l’expression "cueillette des cerises" existe aussi en français au sens figuré, il est plus souvent question de picorage, terme qui reprend le verbe (pick / picken), mais sans y ajouter de complément : ni cerises, ni raisins dans la version française du cherry picking.

Dès le lendemain du vote sur le Brexit, en juin 2016, Michel Barnier, négociateur en chef de l’Union pour le Brexit, prévenait que "le picorage n’est pas une option" et que les Britanniques ne pourraient pas choisir de garder uniquement ce qui les intéresse dans l’Union européenne.

Deux ans et huit mois plus tard, la situation n'a guère évolué... Et il est fort possible que les Britanniques demandent un report de deux mois du Brexit. Rappelons que la cueillette des cerises n'a - en général - pas lieu avant mai-juin...

 

     Pour être au courant

 

Le mot anglais cherry vient de l'ancien français "cherise", ← du bas latin ceresia ← du grec ancien kerasian. En moyen anglais, cette cherise a perdu sa dernière syllabe, car le dernier phonème [z]  était considéré - à tort - comme la marque du pluriel !

Le mot allemand Rosine vient de l'ancien français "roisin" ← du latin racemus (grappe de raisin, Weintraube) ← du grec ancien rax, ragos.
Comme le latin racemus, le français raisin désigne, non pas un grain individuel, mais l'ensemble des baies que porte une rafle (Rappen), formant une grappe (Traube).

  VENISE

Du Lido au delta de l’Orinoco en passant la Carinthie
 

Il est bien connu que le continent américain doit son nom au navigateur florentin Amerigo Vespucci *. Cependant, beaucoup ignorent que c’est ce dernier qui, alors qu’il explorait le delta de l’Orénoque - un an après sa découverte par Christophe Colomb en 1498 - et la région côtière, a baptisé ce pays du nom de Venezuela.

Arrivée au lac Macaraibo, son expédition découvre un village constitué de maisons sur pilotis (Pfahlbau), entre lesquelles circulent des pirogues. Ce spectacle rappelle - vaguement, si l'on peut dire... - à Vespucci sa lointaine Italie et les gondoles qui glissent sur les canaux de Venise... C’est donc à cause de cette ressemblance qu’il baptise ce pays "la petite Venise" ou Veneçuela


Depuis, de nombreuses villes - évoquant plus ou moins la lagune de la Cité des Doges, ses canaux et ses palais - ont reçu le surnom de Venise aux quatre coins du monde : Amsterdam, Bruges, Stockholm et Saint-Pétersbourg - qui se disputent le titre de "Venise du Nord" - ont la particularité d’avoir été construites à l’emplacement d’anciens marais .


Les Venise françaises sont peut-être moins connues mais ne manquent pas de charme. Nous en citerons deux parmi la vingtaine qui ont été recensées. (lien)

Martigues (Bouches-du-Rhône), située entre la Méditerranée et l’étang de Berre, doit son surnom de Venise provençale aux canaux qui relient ses différents quartiers. Ici, les barques qui les sillonnent et naviguent le long de la côte s’appellent des pointus.

A Colmar (Haut-Rhin / Alsace), le quartier de la Krutenau ** (nom composé de "krut" : végétal, chou + "Au" : prairie alluviale) est baptisé La Petite Venise : il est très pittoresque avec ses maisons à colombages, crépies de couleurs vives. Il est traversé par la Lauch et ses affluents où circulent des barques à fond plat. Ces bateaux traditionnels, qui transportent aujourd’hui les touristes, permettaient autrefois aux maraîchers d’apporter leur production au marché.
 

L’Autriche possède aussi une "Petite Venise", moins connue et bien moins touristique ! Klein Venedig est un quartier de la commune de Grafenstein (en Carinthie). Il ne compte qu’une centaine d’habitants et a été aménagé dans une ancienne zone de marais qui ont été asséchés pendant la Première Guerre mondiale.

Il faut avoir beaucoup d’imagination pour trouver une ressemblance avec la Serenissima de l’Adriatique, et c’est probablement par dérision que le surnom de Klein Venedig a été donné à cette zone. Le directeur des services administratifs de Grafenstein prévient les éventuels touristes : "Gondeln sucht man bei uns in Klein Venedig leider vergeblich" (Chez nous, à Klein Venedig, c’est malheureusement en vain qu’on cherche les gondoles…)

Qui sait si des touristes chinois, amateurs de couleur locale ("Urwüchsigkeit") trompés par cette homonymie ***, ne se sont pas déjà égarés à Klein Venedig ? Désormais, ils peuvent faire l’économie d’un voyage en Europe : l’Empire du Milieu possède à Dalian  (Nord de la Chine), sur plus de 400 000 m², une "authentique" copie de Venise avec son Grand Canal... ****

 

     Pour être au courant

 

* Quand Christophe Colomb a débarqué sur la côte de l'actuel Venezuela, il croyait avoir seulement abordé une des nombreuses îles des Caraïbes et n’a pas jugé bon d’explorer la région. Il ignorait qu’il venait de découvrir un nouveau continent.
Amerigo Vespucci, lui, a été le premier à faire état d’un "Mundus Novus" (dans une lettre de 1503). C’est la raison pour laquelle le géographe Martin Waldseemüller a imaginé de baptiser le Nouveau Monde du prénom de l’explorateur florentin lorsqu’il a réalisé son planisphère (Erdkarte) en 1507.

** Krutenau : le mot Krut, équivalent alsacien de l'allemand Kraut, se retrouve dans Sürkrut, la choucroute. Le nom de la rivière qui traverse Colmar, le Lauch (littéralement : poireau) rappelle lui aussi le passé maraîcher du quartier de la Krutenau.

*** Ne pas confondre Venezia et Klein Venedig ! Une mésaventure de ce genre est arrivée à quatre touristes tchèques : "Attirés par les prix très compétitifs proposés par une compagnie pour des vols "low cost" depuis Bratislava en Slovaquie pour des week-ends prolongés à Nis, ils ont confondu" Nice, la ville de la Côte d’Azur avec Nis la ville industrielle du sud de la Serbie. (article)

**** De nombreuses répliques de villes, quartiers et monuments du monde entier ont été réalisées en Chine ces dernières années : ainsi divers monuments de Paris ont été reproduits dans la banlieue de Hangzhou.
Quant au village de Hallstatt (Salzkammergut / Haute-Autriche), classé au patrimoine mondial de l’UNESCO, il a été littéralement cloné dans la province de Guandong : les Chinois ont fait construire un lac artificiel de la même dimension et de la même forme que le Hallstättersee et ont poussé le souci du détail jusqu’à reproduire la même inclinaison de la Place du Marché originale !

  ENFER

Abandonnant pour une fois la langue de bois diplomatique, "le président du Conseil européen, Donald Tusk, s'en est pris (jn angreifen) aux défenseurs du Brexit qui, selon lui, n'ont pas prévu les conséquences de ce divorce, n'hésitant pas à évoquer "la place spéciale en enfer" qui leur serait réservée." (article)

Donald Tusk ne reconnaît même pas de circonstances atténuantes (mildernde Umstände) aux promoteurs du Brexit : il aurait pu évoquer plus diplomatiquement leurs "bonnes intentions", celles dont l’enfer est proverbialement pavé...


L’expression "Hell is paved with good intentions" est attribuée à Samuel Johnson, écrivain britannique du XVIIIe siècle * qui, pour autant que je sache, n’a pas de lien de parenté avec Boris Johnson - membre du parti conservateur (Tory) comme lui - fervent défenseur du Brexit, l’un de ceux que M. Tusk verrait volontiers en enfer.

Rendons à César ce qui est à César et aux Français... ce qui n’est pas aux Anglais !

La locution - connue au XVIe siècle sous la forme "L'enfer est plein de bonnes volontés ou désirs" - est la traduction d’une citation latine de Saint Bernard de Clairvaux (XIIe siècle),  mais son origine est encore plus ancienne :  Saint Bernard s’est probablement inspiré de l’Ecclésiastique (livre apocryphe de l’Ancien Testament, vers 200 av. J-C) où il est écrit : Le chemin des pécheurs est uni et pavé de pierres; mais il aboutit à l'enfer, aux ténèbres et aux supplices (Si 21,11).

L’expression est aujourd'hui légèrement différente en anglais et en allemand : the road to hell is paved with good intentions / der Weg zur Hölle ist mit guten Vorsätzen gepflastert : c’est le chemin qui mène à l’enfer, et pas l’enfer lui-même, qui est pavé de bonnes intentions. Mais la signification est la même : les meilleures dispositions d’esprit peuvent conduire aux pires résultats. Ce n’est pas la bonne volonté qui compte mais les actes.

Bien que la notion d’enfer ait beaucoup varié selon les époques et les cultures, des Enfers de la mythologie gréco-latine (séjour des morts) à l’enfer au sens chrétien du terme (lieu de supplice des damnés), il se dégage pourtant un point commun : l’étymologie même du mot indique que ce lieu est situé aux antipodes du ciel et du royaume des dieux, dans un domaine qui se trouve en bas, sous terre.

En effet, enfer - qui apparaît dans la langue française à la fin du Xe siècle sous la forme enfern - est dérivé du latin infernus ("qui est plus bas", "inférieur", "au-dessous"). On retrouve cette étymologie dans les autres langues romanes : infierno (espagnol), inferno (portugais et italien), infern (catalan et roumain).

La racine nordique hel- (verbergen : cacher) a donné naissance à Hölle (en allemand), hell (anglais), hel (néerlandais), helvete** (suédois et norvégien) ou helvetti (finnois).

Dans la mythologie scandinave, Hel ou Hela est le nom de la déesse des Enfers, "celle qui cache", "celle qui accueille les morts".

Donald Tusk n’a pas pu ou voulu préciser sa conception de l’enfer : "I've been wondering what that special place in hell looks like, for those who promoted #Brexit, without even a sketch of a plan how to carry it out safely." (Je me demande à quoi peut bien ressembler cette place en enfer pour les partisans du #Brexit, qui n'ont même pas le début d'une idée sur le moyen de le mettre en oeuvre en toute sécurité.)

Jean-Claude Juncker ne cache pas que, pour lui, l'enfer, c'est son travail à la Commission européenne et le feuilleton interminable du Brexit. Er macht kein Hehl daraus! ***

 

     Pour être au courant

 

* L’œuvre majeure de Samuel Johnson est le  Dictionary of the English Language, publié en 1755 après neuf années de travail acharné, où il a rédigé à lui seul l'équivalent, pour la langue anglaise, du "Dictionnaire de l'Académie française". Jusqu'à la première édition du Oxford English Dictionary en 1928, c’était le dictionnaire britannique de référence.

** Le mot "helvete" n’a aucun rapport avec les Helvètes, habitants de la Suisse dont le nom viendrait de la racine gauloise elv- (nombreux) associée au suffixe -eti (territoire).

*** Le radical hel- se retrouve en allemand moderne dans les mots verhehlen (verbergen), Hehler (le receleur, celui qui détient des objets volés) ou dans l’expression kein Hehl daraus machen (nicht verheimlichen : ne pas se cacher de...)

 

TRAM

 

 

 

 

le tram à Vienne en 1872
(die Pferdebahn)
avec conduite à gauche
- clic pour agrandir -

 

"Ce n'est ni un tramway ni un bus, bien qu'il soit équipé de roues en caoutchouc et circule dans les rues sans conducteur, de façon autonome. Son guidage optique lui permet de se déplacer au millimètre près le long d'un marquage au sol invisible. Ce véhicule, actuellement en phase de test dans le nord-est de la Chine, allie les avantages du tramway léger sur rail à ceux des véhicules routiers autonomes." (article)

Un Tram-bus pour Linz ? La municipalité de Linz (Haute-Autriche) étudie la possibilité d’adopter ce véhicule qui, paraît-il, coûte seulement 10% du prix d’un tram classique. Pas de rails, pas de caténaires (Oberleitung) à aménager : le véhicule est équipé de batteries en lithium-titanate qui se rechargent rapidement. (lien)

 

Dans la plupart des langues européennes, c’est le même terme - avec quelques variantes * - qui est utilisé pour désigner le tram(way). Mais d'où vient le mot ?

Si la deuxième partie est indéniablement d’origine anglaise (way : la voie), la première vient de l’allemand. Le terme Tram ** désigne les longues barres de bois (Balken) sur lesquelles circulaient les wagonnets utilisés dans les mines dès le début du XVIe siècle pour transporter le charbon et les minerais. Creusés dans le sens de la longueur, les Träme guidaient les roues des chariots : ce sont, en quelque sorte, les ancêtres des rails.

Le mot rail, quant à lui, est dérivé de l’ancien français reille (barre, barrière) qui vient du latin regula (règle, barre).

 

Même s’il a gardé son nom d’origine, le tramway n’a plus grand-chose à voir avec les véhicules hippomobiles (Pferdewagen) de transport public qui ont commencé à circuler sur des rails en bois dans les années 1830, d’abord en Amérique (Harlem, la Nouvelle-Orléans), puis en Europe.

A Paris, le tram tiré par des chevaux fait son apparition en 1853, et c’est dans la capitale française que, en 1881, les Allemands Siemens et Halske présentent le premier tramway électrique au monde : il relie la Concorde au Palais de l’Industrie (à l’emplacement de l’actuel Grand Palais).

Après Vienne (en 1865), Graz inaugure sa première ligne de tram le 8 juin 1878, après seulement quinze jours de construction ! D’une longueur de 2,2 km, elle reliait la Jakominiplatz à la gare centrale (appelée alors Südbahnhof).

A cette époque-là, les véhicules devaient rouler sur la partie gauche *** de la chaussée et dépasser à droite. Il était - déjà - interdit de fumer dans le tram et les animaux n’y étaient pas acceptés. Dans la presse d'alors, les commentateurs s'inquiètent, par contre, du triste sort des chevaux condamnés à tirer les lourds véhicules. Mais ils seront vite remplacés (les chevaux, pas les commentateurs !)

En effet, dès 1903, toutes les lignes de tram de Graz sont électrifiées et, à partir de 1906, elles sont désignées par un numéro et plus par des couleurs. (lien:  Streckenplan 1900)

En Autriche, le tram s’appelle officiellement Straßenbahn, mais - depuis les années 1950 - il est familièrement dénommé "Bim" (abréviation de Bimmelbahn), un mot d’origine onomatopéique qui rappelle le bruit de la clochette agitée par le conducteur pour avertir les imprudents. Plus court que Straßenbahn, "Bim" apparaît régulièrement dans les slogans publicitaires vantant (anpreisen) les avantages des Öffis (öffentliches Verkehrmittel = TC : transport en commun), les trois "B" : Bim-Bahn-Bus., une composition qui sonne comme un carillon (Glockenspiel) !

 

     Pour être au courant

 

• Tram (en français, anglais, italien, néerlandais), tramway, tranvía (espagnol), tramvai (roumain), tramvaj (tchèque), (polonais), tramváj (ukrainien)...

•• En Autriche, le mot Tram désigne également une grosse poutre (Dachbalken), une pièce maîtresse de la charpente (Dachstuhl).

••• Conduite à gauche - L’Autriche a été un des derniers pays d’Europe continentale à adopter la conduite à droite en 1938, après l’Anschluß. Bizarrement, ce changement n’a pas eu lieu au même moment dans tous les Länder : la Styrie a précédé la région de Vienne. Ce décalage (Zeitverschiebung) a provoqué une certaine confusion (Verwirrung) : quand on franchissait le Semmering, il fallait changer de côté (conduite à droite en Styrie, mais à gauche en Basse-Autriche et à Vienne).
La situation était encore plus bizarre au Vorarlberg où on avait adopté la conduite à droite dès 1914 dans les régions proches de la Suisse et de l’Allemagne, alors qu’on roulait à gauche dans la partie est du Land.

  un seul BEMOL
qui vient rompre
le CHARME
d'un tableau idyllique

Nous voilà rassurés ! "Donald Trump se porte comme un charme. [Son] bulletin de santé est excellent, selon le médecin de la Maison Blanche. Seul petit bémol au milieu d'une série d'indicateurs au vert : [le président], 108 kg pour 1m90, s'était vu prescrire un programme d'exercice, avec un objectif : perdre entre 4 et 7 kg."
Une recommandation qui, apparemment, n’a pas été suivie. (article)

 

Se porter comme un charme, c’est être en excellente santé (sich bester Gesundheit erfreuen) : l’expression est utilisée depuis le début du XIXe siècle, mais son origine est controversée.

Pour les uns, ce charme  est synonyme d’enchantement, de sortilège (Zauber) (du latin carmen, chant, incantation). En effet, au XVIIIe siècle, on dit "parler comme un charme", c’est-à-dire comme un enchanteur, comme quelqu’un qui ensorcelle (verzaubern). Par conséquent, celui qui se porte comme un charme devrait son excellente santé à de bons sortilèges, il serait en quelque sorte né sous une bonne étoile, béni des dieux.

Selon d'autres lexicologues, ce charme se réfère à l’arbre (du latin carpinus ; en allemand Weiß-, Hainbuche) dont le bois est particulièrement dur et dense. On dit aussi "solide comme un chêne", "se porter comme un chêne" en français, "encontrarse como un roble" en espagnol (avec la même signification).

Donc, tel le "chêne styrien" (die steirische Eiche, surnom du Styrien Arnold Schwarzenegger), Donal Trump est solide, et son médecin s'attend "à ce qu'il le reste pour toute la durée de sa présidence et au-delà."

Déjà, l’année dernière, le médecin militaire qui l’avait examiné avait assuré que le 45ème président des Etats-Unis - qui s’est lui-même qualifié de "génie très stable" - avait des "gènes incroyablement bons".

 

La seule chose qui "gêne" dans ce bilan de santé dont la plupart des indicateurs sont "au vert" (im grünen Bereich), c’est le poids du président, le "seul bémol" évoqué dans l’article.

En solfège, le bémol (♭) est un signe d’altération (Erniedrigungszeichen) qui, placé devant une note, l’abaisse d’un demi-ton chromatique. Le terme vient du latin b mollis → par l’italien : b molle (littéralement "si mou") → en français, il a d’abord été orthographié B. mol. En allemand, B-moll signifie encore "si-bémol mineur" *.

Au sens figuré, le bémol est donc un élément qui vient atténuer ou troubler un ensemble très positif (→ Dämpfer). Son équivalent allemand, Wermutstropfen, n’a rien à voir avec la musique : il vient du domaine de la botanique. Le Wermut, Wermutkraut ou bitterer Beifuß est une plante qui possède une forte concentration en principes amers (Bitterstoffe) et c’est cette propriété qui explique la locution "einziger Wermutstropfen" (seul bémol). Une seule goutte du jus de cette plante peut rendre une boisson ou une potion (Arznei, Trank) très amère, ou - au sens figuré - apporter une note dissonante dans un tableau parfait **.
 

     Pour être au courant

 

* - Les pays germanophones et anglophones ont conservé le système ancien de notation musicale avec les premières lettres de l’alphabet (C, D, E, F, G, A, H ou B).
- Dans les pays de langue romane ou slave, c’est le système élaboré au XIe siècle qui est en vigueur  : les notes (do, ré, mi, fa, sol, la, si) correspondent à la première syllabe de chacun des vers - et aux initiales des mots du dernier vers - d’un hymne liturgique dédié à Saint Jean-Baptiste :
Ut queant laxis / resonare fibris / Mira gestorum / famuli tuorum / Solve polluti / labii reatum / Sancte Iohannes (Afin que tes fidèles puissent chanter les merveilles de tes gestes d'une voix détendue, nettoie la faute de leur lèvre souillée, ô Saint Jean.)
- Au XVIe siècle, "ut" a été transformé en "do", tout simplement parce que c’est plus facile à prononcer.

** En français et en italien, le vermouth ne désigne pas le végétal, mais une boisson fabriquée à partir du XVIIIe siècle avec cette plante nommée artemisia absinthium. Il se compose de vin, d’absinthe, de quinquina (Chinarinde), de gentiane (Enzian) et de sucre.
En français, le terme absinthe désigne donc à la fois la plante (Wermutskraut) et la fameuse liqueur verte, si toxique au XIXe siècle - où elle titrait 68 à 72° (mit einem Alkoholgehalt von 68 bis 72%) - qu’elle a été interdite en France en 1915 puis à nouveau autorisée en 2011 avec un taux de thuyone (Thujonanteil) limité.

Le charme du hêtre... Le charme fait partie de la famille des Bétulacées (Birkengewächse) et, contrairement à ce que son nom allemand Weißbuche indique, il n’est pas parent avec le hêtre.
Pour distinguer ces deux espèces, il existe en français une phrase mnémotechnique (Gedächtnisstütze), avec des variantes, pour se rappeler que les  feuilles des charmes sont dentées (gezackt) tandis que celles des hêtres sont poilues (behaart) : "être à poil charme Adam", "le charme d'Adam, c'est d'être à poil". "Etre à poil" signifie "völlig nackt / im Adamskostüm sein".

Difficile après cette digression (Exkurs) de revenir au sujet de ce Mot du Jour, à savoir la dernière visite médicale de Donald Trump...

 

OMELETTE

 

 

 

omelette (6)

 

 

 

rabot rime avec copeaux

 

 

 

le parc grazois
Augarten

 

 

en savoir plus sur le projet
Augartenbucht,
Augartensteg,
Murarena,
Murpromenade

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Au cœur de la vieille ville d’Antibes (1), la place Nationale est en cours de "réhabilitation". Mais, constate le journaliste de "Nice Matin", comme "on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs, huit platanes" ont dû "tirer leur révérence" (aus dem Leben scheiden). Une périphrase euphémisante indiquant qu’ils ont été tout simplement abattus (fällen). (article)

Le dicton "On ne fait pas d'omelette sans casser des œufs" signifie qu’on n’obtient rien sans qu’il y ait des effets secondaires (Begleiterscheinung) parfois regrettables, ou même des victimes.

Cette métaphore culinaire est courante en français mais elle est de plus en plus concurrencée par l’expression "dommages collatéraux" (calque de l’anglais collateral damage), utilisée pour la première fois pendant la guerre du Vietnam et popularisée depuis par les médias, si bien qu’elle ne se réfère plus seulement au domaine militaire. On la met maintenant "à toutes les sauces" (bei jeder Gelegenheit verwenden).

Ce qui nous ramène au domaine de la gastronomie (2) et à l'omelette : le mot est attesté en français au milieu du XVIe siècle, sous la forme amelette. Cette amelette vient du latin lamina : lame (Klinge) après toute une série de transformations. (3)

Mais quel est le rapport entre une omelette et une lamelle ? Les lexicologues estiment que ce plat préparé à base d’œufs doit son nom à sa forme aplatie.

En 1548, c’est sous la forme homelaicte qu’on retrouve l’omelette chez Rabelais (Quart Livre) dans un chapitre où il décrit "L’île des alliances" dont les habitants se donnent des noms étranges, basés sur des jeux de mots : "L’un appelait sa femme homelaicte, elle le nommait mon œuf : et ils étaient alliés comme une homelaicte d’œufs."

Rien n’indique qu’il s’agissait alors d’un plat destiné aux humains. Quelques années plus tard, l’omelette - sous sa forme orthographique actuelle - fait son apparition dans un recueil de "Receptes pour guarir les chiens" : ce mélange d’œufs battus est proposé comme un remède très sûr pour guérir la rage (Tollwut), notamment si on y ajoute de la pimprenelle (Pimpinelle), mais surtout pas de sel !

 

Il n’est pas question d’oeufs dans le proverbe allemand correspondant : Wo gehobelt wird, fallen Späne (Là où on rabote, il tombe des copeaux). On quitte la cuisine pour l’atelier du menuisier ou de l’ébéniste (Tischler oder Schreiner).

Attestée depuis la fin du XIXe siècle, la locution a le même sens et le même emploi que son équivalent français : elle est souvent utilisée - avec un peu de mauvaise foi (Unaufrichtigkeit) - quand il s’agit de justifier des procédés indélicats (rücksichtslos). Il n’est donc pas tellement étonnant de la retrouver parmi ce qu’on appelle aujourd’hui les "éléments de langage" (4) utilisés par les hommes politiques pour justifier la nécessité de "coupes" (Einschnitt), voire de "coups de rabot" (sens figuré : den Hobel ansetzen) dans la qualité de vie de la population.

 

A Graz, c’est la Augartenbucht qui fait polémique : pour aménager cette "baie" artificielle de la Mur (rivière qui traverse la ville du nord au sud), une partie du parc et 230 arbres (dont 9 dans l’espace vert) seront sacrifiés. Victimes collatérales de ce projet d’urbanisme (Stadtplanung), ils vont donc être coupés à la tronçonneuse (Kettensäge), dans un déluge (Schwall, sintflutartiger Regen) de copeaux.

Voilà un exemple illustrant à merveille le proverbe : "Wo gehobelt  - bzw. abgeholzt - wird, fallen Späne" (5). Peut-être que quelques œufs de canards sauvages nichant (nisten) sur les rives de la Mur seront aussi réduits en omelette à cette occasion...


     Pour être au courant

 

1) Antibes a été fondée sur la côte méditerranéenne au Ve ou au IVe siècle avant notre ère par des Phocéens de Marseille. Son nom grec Antipolis signifie "la ville d’en face". Pas en face de Nice comme le prétend la légende (puisque Nicaea, la ville consacrée à une thea nikaia, déesse de la victoire, n’a été fondée qu’au IIIe siècle avant J.-C.), mais peut-être en face de la Corse ?

2) gastronomie : le mot est emprunté au grec ancien, où il signifie "art de régler l'estomac" (de gaster = estomac + nomos : loi, règle).

3)  de lamina à omelette : lamina lamella (forme diminutive dont est aussi dérivé le mot lamelle) → lemelle → alemelle (avec agglutination du "a" de l’article défini féminin) → alemette (diminutif du précédent) → amelette (avec métathèse du "M" et du "L") → omelette : sous l’influence du mot oeuf (écrit et prononcé "of" jusqu’au XIIIe siècle), l’initiale "a" s’est transformée en "o".

4) Les "éléments de langage" : c’est une des dernières "pousses" (Trieb) de la "langue de bois" dans laquelle "ajuster les dépenses" est synonyme donner un coup de rabot (den Hobel ansetzen). définition des "éléments de langage"

5) Dans les autres langues romanes, le proverbe correspondant est plus ou moins le calque (Lehnübersetzung) du français :
No se hacen tortillas sin romper huevos (en espagnol) ;
Non si può fare la frittata senza rompere le uova (en italien) ;
Não se fazem omeletas sem ovos (en portugais) ;
Nu poti sa faci omleta fara sa spargi oua (en roumain)

En anglais, l’expression la plus courante est You can't make an omelette without breaking eggs, mais on utilise aussi la forme Where the wood is chopped, splinters must fall, où on retrouve le travail du bois et les copeaux qui en résultent, comme dans l’expression néerlandaise : Waar gewerkt / gehakt wordt, vallen spaanders.

6)  Il y a l’omelette et das Omelett ! En France, une omelette ne contient que des œufs battus (plus un peu de sel et de matière grasse) tandis qu’en Autriche, le mot Omelett désigne un mets contenant aussi de la farine et du lait.
 

poule mouillée

et

lièvre couard

une histoire de bluff

 

 

plateau de jeu de poque / Pochbrett

 

 

 

 

 

la partie de
poker menteur
entre Theresa May et Jean-Claude Juncker, vue par la
"Kleine Zeitung" (21/2/19)

Pour voir la traduction des mots soulignés, placer le curseur dessus, sans cliquer.
 

« Le Royaume-Uni et l'U. E. se livrent à ce que les Anglais appellent le chicken game, [un jeu] dont le principe est simple : tenir ferme sa position en espérant que l'autre craque d'abord. Avec, dans le rôle du repoussoir, un "no deal" le 29 mars. » (article)

Une partie de poker menteur : depuis que la Chambre des Communes a rejeté l'accord de retrait négocié entre Londres et Bruxelles, ce terme est omniprésent dans les médias. L’issue du Brexit ne dépendrait plus de la valeur des cartes que chacune des parties a dans son jeu, mais de leur capacité à bluffer.

C’est le principe même du "chicken game", appelé "jeu de la poule mouillée" en français. Il consiste à foncer l’un vers l’autre, en voiture, sur une route étroite. La poule mouillée, c’est celui qui se dégonfle et donne un coup de volant in extremis pour éviter le choc. Naturellement, l’épreuve peut se terminer par un match nul : il y a alors deux poules mouillées qui craquent en même temps - ou deux gagnants, victorieux mais probablement morts !

Certains commentateurs estiment que Theresa May, la Première ministre britannique, bluffe car elle espère que - effrayée par la perspective d'une sortie sans accord - l’U. E. cèdera (einlenken - pour reprendre l’image du conducteur qui change brusquement de trajectoire pour éviter le "crash" - ou la "collision", pour éviter l'anglicisme).

L’expression poule mouillée - attestée à la fin du XVIIe siècle - désigne une personne timide et peureuse, qui perd courage au moment d’agir. Mais pourquoi une poule plutôt qu’un autre animal ? Vous avez sûrement déjà vu un chat trempé jusqu’aux os : il n’a pas fière allure, mais essaie de fuir. Le comportement de la poule est différent : surprise par la pluie et incapable de s’envoler avec ses plumes trempées, elle reste immobile, à l’écart des autres animaux, comme honteuse.

Un froussard, un lâche, c’est un couard : étymologiquement, c’est celui qui porte la queue basse (du latin cauda → bas-latin coda coue, puis cüe en ancien français, avec le suffixe péjoratif -ard). Ce mot n’est plus très utilisé en français, mais il a donné naissance à l’italien codardo, à l’espagnol cobarde et à l’anglais coward (influencé par... cow, la vache !)

Différents animaux sont accusés de lâcheté, de couardise dans les expressions métaphoriques : à côté de la poule (poule mouillée en français, gallina en espagnol), on trouve le chat (fraidy-cat, scaredy cat en anglais), le chien (wie ein begossener Pudel en allemand, littéralement comme un caniche arrosé, c'est-à-dire "la queue basse") ou le lièvre (peureux comme un lièvre, coniglio en italien, Angsthase en allemand). Dans le Roman de Renart (XIIe-XIIIe siècle), Couart, c’est d’ailleurs le nom du lièvre **.

En allemand, le lièvre doit sa réputation de lâcheté à son comportement particulier. Face à l’ennemi, il ne peut compter sur deux atouts : le camouflage que lui offre son pelage, et sa rapidité. Il attend, parfaitement immobile, les yeux ouverts et les oreilles aux aguets, comme paralysé, et il ne s’enfuit qu’au dernier moment.

C’est cette Angstarre (état de sidération dû à la peur) qui est à l’origine des termes Angsthase et Hasenfuß.

Hasenfuß n'a pas toujours été un terme péjoratif. Ainsi, Harald *** 1er, régent puis roi d'Angleterre de 1035 à 1040, était surnommé Harefoot / Pied-de-Lièvre / Hasenfuß. Non pas à cause d'une malformation anatomique, mais en raison de son adresse et de sa rapidité à la chasse.

Il est mort à 25 ans après 5 courtes années de règne. Son demi-frère (qui était l'héritier légitime du trône) l'a fait exhumer et jeter dans la Tamise.

Le "règne" de Mme May, première ministre depuis juillet 2016 risque d'être encore plus court, mais il est peu probable qu'elle connaisse une fin aussi tragique, même si elle perd au chicken game.

 

     Pour être au courant

* Poker - C’est vers 1800 que ce jeu est arrivé aux Etats-Unis - et plus précisément à la Nouvelle-Orléans – grâce à des émigrants français. L’existence du jeu de cartes appelé la poque - connu sous la forme Poch ou Pochspiel en allemand - est attestée à Strasbourg au milieu XVe siècle. C’est, sous une forme plus rudimentaire, l’ancêtre du poker. Poker, poque et Poch ou Pochspiel ont la même origine étymologique que le verbe pochen (cogner, frapper) : le 1er joueur annonce "ich poche" quand il place sa (Einsatz) mise au milieu du plateau de jeu.

** Le lièvre du Roman de Renart : dans la version allemande de l’Alsacien Heinrich der Glichesaere, il s’appelle Lampe.

*** Harald est un prénom issu du vieux norrois Haraldr, composé des éléments hariar (guerrier, chef d'armée) et valdr (puissance, force).
Je profite de l’occasion pour saluer un des fidèles lecteurs du Mot du Jour...

faire d'une pierre deux coups et faire mouche FrAu ModJo - 2019

Une question à poser ou un commentaire à faire ?   Précision - Les mots traduits
figurent sous leur forme de base :
infinitif pour les verbes ;
singulier pour les substantifs ;
masculin singulier pour les adjectifs.

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