Le mot du jour franco-autrichien
  travailler du chapeau
(suite)

 

"Il faut travailler du chapeau pour être modiste (...) La chute spectaculaire de la demande entraîne une disparition quasi totale de la profession de modiste." (article)

Les fabricants de chapeaux sont-ils plus menacés par la folie que les membres d'autres professions ? C'est ce que suggère la locution anglaise "mad as a hatter" (fou comme un chapelier) qui désigne quelqu'un qui "travaille du chapeau" (voir le dernier Mot du jour).

Vous connaissez sûrement le Chapelier fou d'Alice au Pays des Merveilles : si vous n'avez pas lu cette oeuvre de Lewis Carroll (1865), vous avez peut-être vu la version en dessin animé de Walt Disney (1951) ou son adaptation cinématographique (2010) avec Johnny Depp dans le rôle du Chapelier au comportement excentrique qui tient des propos sans queue ni tête (weder Hand noch Fuß haben).

L'expression mad as a hatter a été popularisée - mais pas créée - par Lewis Carroll. En effet, l'association entre chapellerie et folie repose sur un fait scientifique, connu dès le XVIIIe siècle sous le nom de Syndrome du Chapelier fou (Hutmachersyndrom).

Lorsque les perruques sont passées de mode, les personnes fortunées se sont mises à porter des chapeaux en poils de castor (Biber) provenant de la Nouvelle-France (le Canada). A l'issue de la Guerre de Sept Ans (1756-1763), la France doit céder ses territoires canadiens à l'Angleterre, et la fourrure de castor atteint des prix exorbitants. Les chapeaux sont désormais fabriqués avec des poils de lapin ou de lièvre, mais cette matière première donne un feutre moins dense et moins brillant.

Pour remédier (abhelfen) à ces inconvénients, on utilise des sels de mercure, dissous dans de l'acide nitrique (Salpetersäure), et dont les vapeurs intoxiquent les chapeliers. "Tremblements, coliques, affections de la poitrine, crachement de sang, langage confus, vision déformée, pertes de mémoire, forte nervosité, insomnies, faiblesse musculaire, maux de tête" : voilà quelques-uns des effets dévastateurs (verheerend) dénoncés dès 1700 par Bernardino Ramazzini dans son "Essai sur les maladies des artisans". Ce professeur de médecine de l'Université de Padoue conclut : "leur état devient si malheureux que la mort leur paraît préférable".*

En 1935, quand l'expression "travailler du chapeau" fait son apparition dans la langue française, le Syndrome du Chapelier fou n'est plus qu'un souvenir lointain. Aux chapeaux de feutre en poils de castor, puis de lapin, ont succédé les hauts-de-forme (Zylinderhut) en soie.

     Pour être au courant

* Si les chapeliers européens sont aujourd'hui une espèce en voie de disparition (vom Aussterben bedroht), c'est à cause de la chute de la demande ; ils ne sont plus victimes d'hydrargirisme (intoxication au mercure). Mais, en Chine, les ouvriers de l'industrie textile sont exposés à des polluants tout aussi nocifs (schädlich) : cadmium, chrome, mercure, plomb et cuivre se retrouvent en forte quantité dans l'eau des rivières, dans le sol, dans l'organisme des travailleurs... et de la clientèle occidentale à laquelle est destinée une grande partie de cette production textile !

  travailler du chapeau

"Il faut travailler du chapeau pour être modiste - Dans les années soixante arrive la mode Brigitte Bardot: les cheveux au vent dans une décapotable*... Le foulard à la Grace Kelly devient le «must have» et le chapeau se voit relégué aux oubliettes**. La chute spectaculaire de la demande entraîne une disparition quasi totale de la profession de modiste." (article)

Pour se lancer dans la fabrication et/ou le commerce des chapeaux aujourd'hui, il faut vraiment "travailler du chapeau", c'est-à-dire être complètement fou, estime l'auteur de l'article.

On pourrait imaginer que, dans cette expression, le chapeau représente par métonymie la tête, ce qui est logique puisque, étymologiquement, le terme vient du latin caput, capitis = la tête.

La langue française, tout comme l'allemand, offre toute une gamme  d'expressions - souvent très imagées - pour exprimer la folie, et nombre d'entre elles font référence plus ou moins directement à la tête, au crâne :

- avoir une araignée au plafond : spinnen, einen Dachschaden haben, nicht ganz richtig im Oberstübchen sein, nicht alle Tassen im Schrank haben ("plafond", "Dach", "Oberstübchen" et "Schrank" représentant la boîte crânienne) ;

- avoir un petit vélo dans la tête ;
- être fêlé, einen Sprung in der Schüssel haben (la forme hémisphérique de cette "Schüssel" - bol, coupe ou cuvette - représente là aussi le crâne), nicht ganz dicht sein ;
- eine Schraube locker haben, nicht ganz richtig ticken : avoir le cerveau dérangé, détraqué. Ces deux expressions traduisent une représentation du cerveau qui, tel un mécanisme d'horlogerie avec ses engrenages (Räderwerk) complexes, peut se détraquer ;

- avoir une case en moins, il lui manque une case : cette expression est inspirée de la phrénologie de Franz Joseph Gall (médecin allemand 1758-1828). Selon cette théorie, chaque partie du cerveau - divisé en 38 cases numérotées - correspond à une fonction mentale spécifique.

Cette théorie, considérée aujourd'hui comme erronée, a laissé des traces dans la langue : on dit de quelqu'un qu'"il a la bosse des maths" pour signifier qu'il particulièrement doué en mathématiques.

     Pour être au courant

* Franz Gall a débuté sa formation à l'Université de Strasbourg, alors allemande, et l'a poursuivie à Vienne. Selon la théorie de la phrénologie, les déformations - creux et bosses - à la surface du crâne seraient dues à la pression des organes du cerveau liés à telle ou telle faculté mentale. Leur examen permettrait donc de déterminer le caractère de l'individu.

Contraint de quitter l'Autriche de François II, Gall s'exile en France où ses idées trouvent un grand écho dans les milieux intellectuels parisiens (et Balzac est alors l'un de ses plus fervents partisans), bien que l'Académie des Sciences ait condamné leur manque de sérieux scientifique.

* la (voiture) décapotable : das Kabrio
** reléguer aux oubliettes : in der Versenkung verschwinden lassen

 

NIMBY

PUMA

FLORIANI

 

 

parc éolien

 

 

 

Saint Florian,
patron des pompiers, éteint un incendie

 

Nimby, Puma et Floriani

Non, ce ne sont pas des animaux exotiques, ni des équipementiers (Ausstatter) sportifs, ni des restaurants chics...

NIMBY est l’acronyme de l’expression Not In My Back Yard (littéralement "pas dans mon arrière-cour" ; souvent traduit par "pas dans mon jardin"). Quant à PUMA - qui en est une variante française - il signifie projet utile, mais ailleurs.

A l’origine, on utilise surtout ces termes pour décrire l’attitude de certaines personnes ou groupes qui "veulent tirer profit des avantages d'une technologie moderne, mais qui refusent de subir dans leur environnement les nuisances liées aux infrastructures nécessaires à son installation." (Wikipedia)

- Les déchets (ménagers ou atomiques), oui, il faut bien les enfouir (unterirdisch lagern) quelque part. Mais pas chez nous !
- Un nouvel aéroport, oui, c’est indispensable. Mais pas près de chez moi !
- Les énergies renouvelables, c’est formidable. Mais pas de parc éolien (Windpark) à proximité de notre village !

A côté de ce NIMBY environnemental, les cas de NIMBY social et discriminatoire se multiplient :
- Un jardin d’enfants ? Une auberge de jeunesse ? Un centre d’accueil de migrants ? Excellente initiative, mais loin d’ici, s'il vous plaît !

En Autriche, le NIMBY est connu sous le terme de Floriani-Prinzip, et Wutbürger qualifie les "citoyens en colère" qui s’opposent à des projets occasionnant pour eux des nuisances (Beeinträchtigung der Lebensqualität).

Né au 3ème siècle de notre ère près de Vindobona (Vienne), Florian est, paraît-il, le premier martyr "autrichien". Bien que mort noyé (ertränkt *) à cause de sa foi chrétienne, il est considéré depuis des siècles comme le saint patron des pompiers **- cette confusion s’explique par le fait qu’il est en général représenté avec un seau d’eau (l’eau dans laquelle on l’a fait périr, et pas celle qui permet d’éteindre un feu...)

Le dicton du 4 mai, jour où il est fêté par l’Eglise catholique, donne l’explication du fameux "principe" qui porte son nom :  Sankt Florian, Sankt Florian, verschon' mein Haus, zünd andere an. (Saint Florian, épargne ma maison, incendies-en d’autres !)

Si les acronymes NIMBY et PUMA ont été créés à la fin du XXe siècle, le refus des "nuisances" (visuelles, olfactives (Geruchs-) ou sonores) est beaucoup plus ancien : on recense des cas d’opposition de riverains (Anrainer) dès l’Antiquité et le Moyen-âge.

Florian Besson cite l’exemple de la reine Bérengère de Navarre, veuve de Richard Cœur de Lion (XIIIe siècle) : les moines de l’abbaye qu’elle avait fondée se plaignaient d’être dérangés dans leur travail et leurs prières par le bruit d’un moulin à eau voisin. Sur les conseils avisés (klug) de son entourage, la souveraine a donné le moulin aux religieux qui, ayant désormais tout intérêt à ce qu’il fonctionne bien et leur rapporte des bénéfices, n’ont plus protesté contre ce qu'ils considéraient jusque là comme une nuisance intolérable ! (article)

Aujourd’hui, les éoliennes se substituent aux moulins à eau et à vent, et les usines de produits chimiques ont succédé aux tanneries (Gerberei) qui empestaient l'air (die Luft verpesten). Mais le problème reste le même : comment convaincre les riverains d'accepter les projets d'intérêt général ?

Pourquoi ne pas adopter la "solution Bérengère", vieille de plus de sept siècles, mais toujours d’actualité : faire participer la population locale aux projets d’aménagement et l’intéresser - dans les deux sens du terme : das Interesse erwecken + am Gewinn beteiligen - pour obtenir son soutien.
 

     Pour être au courant
 

* noyé signifie à la fois ertrunken (qui s'est noyé) et ertränkt (qui a été noyé)

** Les pompiers français ont pour patronne Sainte Barbe (die Heilige Barbara - martyre du IIIe siècle, que l’on fête le 4 décembre ► traditions). Comme elle refusait d’abjurer (abschwören) sa foi chrétienne, son propre père l’a décapitée mais il a été immédiatement puni pour ce meurtre : il est mort frappé par la foudre. C’est la raison pour laquelle Barbe - celle qui peut déchaîner (entfachen) le feu du ciel - est invoquée (anrufen) par les pompiers, artilleurs, artificiers (Sprengmeister)...

 

PARATONNERRE

 

 

 

Le paratonnerre de la Tour Eiffel

 

"Édouard Philippe, paratonnerre idéal pour Emmanuel Macron
Sous le feu de deux motions de censure [Misstrauenantrag] ce mardi 31 juillet à l'Assemblée; le premier ministre va devoir continuer à jouer le rôle de bouclier [Schutzschild] du président. Puisque ce dernier n'est pas responsable devant le Parlement, c'est son premier ministre qui doit rendre des comptes." (article)

Edouard Philippe, le premier ministre, concentre sur lui les attaques de l'opposition et détourne ainsi la foudre de "Jupiter" (surnom du président Macron). La préposition "de" indique ici l'éloignement (etw. von jm abwenden) et pas l'origine de la foudre (Jupiters Blitz).

Dans la mythologie gréco-romaine, l'attribut de Zeus-Jupiter est LE foudre (au masculin), un faisceau de trois éclairs (Blitzstrahl) en forme de zigzag : "le premier pour avertir, le deuxième pour punir et le troisième pour la fin des temps, afin de détruire le monde." (selon Wikipédia)

Pour se protéger du feu du ciel, les humains ont très tôt imaginé le paratonnerre. Si son invention est officiellement attribuée à l’Américain Benjamin Franklin (en 1752), ce sont en réalité les Gaulois qui en ont conçu le principe. Comme vous le savez, ces hommes - et femmes - intrépides (furchtlos) n’avaient qu’une crainte : que le ciel leur tombe sur la tête ! Alors, il paraît que, pour se protéger de la colère de Taranis (dieu du ciel et de l’orage), ils plantaient leurs épées dans le sol, la pointe dirigée vers le haut, pour détourner le feu du ciel. Mais, bon, on n’a pas vraiment de preuves...

Quoi qu’il en soit, ce dispositif - destiné à canaliser la foudre vers la terre lors d’un impact sur un bâtiment - s’est appelé dès le début paratonnerre en français, contrairement à l’allemand Blitzableiter, l’anglais lightning rod, l’espagnol pararrayos, l’italien parafulmine ou le néerlandais bliksemafleider (etc.) qui, tous, font référence à la foudre et pas au tonnerre.

Malgré son manque de pertinence (Relevanz) scientifique, ce terme s’est maintenu et se distingue aujourd’hui du parafoudre (Überspannungsschutz) qui, lui, est un dispositif destiné à éviter les surtensions dans les lignes électriques et lignes de télécommunications.

Si le paratonnerre protège contre le coup de foudre au sens propre du terme - décharge d’électricité atmosphérique - il semble être inopérant contre le coup de foudre pris au sens métaphorique (Liebe auf den ersten Blick) !
 

     Pour être au courant

* la foudre et l'éclair : dans la langue de Molière, on distingue la foudre (le feu), de l’éclair (la lumière) alors qu’en allemand le mot Blitz désigne les deux à la fois.
Même les Français qui n’ont aucune notion d’allemand connaissent ce mot, "popularisé" (si l’on peut dire...) par le Blitzkrieg, la guerre éclair (mai 1940 en France).

* éclair : Les Autrichiens, de leur côté, connaissent plutôt l'éclair sous sa forme pâtissière, en pâte à choux (Brandteig) fourrée de crème (à la vanille, au chocolat, au café...) et décorée avec du fondant. En Allemagne, on trouve les éclairs sous le nom de Liebesknochen (os d'amour).

  MISE à PIED

La presse s’interroge sur le comportement d’un collaborateur de l’Elysée qui, bien que mis à pied*, va chercher son véhicule de fonction à la fourrière**. Un internaute plaisante : "Normal qu’il soit à pied, puisqu’il n’a plus de voiture !"

Il ne croyait pas si bien dire - ou écrire - puisque, à l’origine, l’expression "mettre à pied" signifie bel et bien (wahrhaftig) punir quelqu’un en l’obligeant à se déplacer à pied.

Dans la Rome antique, le chevalier (eques) qui avait dérogé à son rang (seinem Stand zuwiderhandeln) était privé de l’usage de son cheval.

Au Moyen-âge, la punition était plus sévère encore puisque le chevalier indigne n’avait le droit de se servir ni de son cheval ni d’une voiture (hippomobile, bien sûr...) : il était réduit à se déplacer à pied***, une véritable humiliation qui le ravalait (herabsetzen, -würdigen) au rang de la piétaille (Fußvolk).

Cet usage a persisté longtemps dans la cavalerie : le soldat puni était privé de sa monture (Reittier) et condamné à effectuer des tâches subalternes (untergeordnet) à l’écurie.

Existe-t-il en allemand une expression imagée correspondant à "mettre qn à pied" ?

Si la locution jn auf freien Fuß setzen a un sens différent - à savoir libérer qn, le remettre en liberté - elle possède cependant en commun avec "mettre qn à pied" la notion de liberté retrouvée : le prisonnier élargi (entlassen) est délivré de ses liens (littéralement, il n’a plus d'entrave / Fessel au pied) ; l’employé mis à pied est relevé de ses fonctions, libéré de ses obligations professionnelles - mais risque parfois d’être condamné à une peine de prison... avec un bracelet électronique (elektronische Fußfessel) dans certains cas.

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* mettre qn à pied : jn seines Dienstes entheben

** la fourrière : Abstellplatz für amtlich abgeschleppte Fahrzeuge, Polizeihof

*** aller à pied, mettre à pied, la course à pied : dans ces locutions, "pied" s’emploie au singulier. Cela pourrait paraître peu logique, mais finalement, ce n'est pas si absurde car, pour se déplacer, on n’utilise qu’un seul pied à la fois. Par contre, toujours selon la même logique, on écrit sauter à pieds joints (beidfüßig, mit geschlossenen Füßen)

"Mettre qn à pied", c'est en quelque sorte - et pour rester dans le domaine de l'équitation - le contraire de "mettre le pied à l'étrier à qn" (littéralement : jm in den Steigbügel helfen), ce qu'on appelle en allemand jn in den Sattel heben (littéralement : aider qn à monter en selle).

  BARBOUZE

"Les barbouzes sont-elles de retour ? L'affaire Benalla - ce proche du président Macron accusé de violences lors des manifestations du 1er Mai et longtemps couvert par l'Élysée - semble en attester. L'incident initial s'est transformé en quelques jours en véritable scandale d'Etat." (article)

Au début du XXe siècle, la barbouze désigne, en argot, la barbe.
En 1962, au moment de la Guerre d’Algérie, le mot est attesté dans le sens de membre d’une police parallèle ou agent des services secrets. Chargés de lutter contre l’OAS (Organisation de l’armée secrète), ces unités très "spéciales" employaient des méthodes auxquelles ni l’armée ni la police n’avaient le droit de recourir et agissaient donc de façon semi-clandestine, "en fausse barbe", d’où le surnom de barbouze (qu’on emploie dès lors aussi au masculin).

L’équivalent allemand de barbouze fait référence à un autre accessoire de leur déguisement (Verkleidung) : der Schlapphut.

Il s’agit d’un chapeau de feutre à large bord (Krempe), en partie relevé. Les fameux Mousquetaires de Louis XIII portaient un chapeau de ce genre et, pendant la Guerre de Trente Ans (1618-1638), il faisait partie de l’équipement des militaires : orné de plumes colorées et voyantes, ce chapeau avait pour fonction de faire reconnaitre celui qui le portait, contrairement au couvre-chef porté par les "gros bras" et les agents secrets des XIXe et XXe siècles.

C’est à la fin du XIXe siècle, avec le succès des romans policiers, qu’apparaît le stéréotype de l’agent secret au visage caché derrière des lunettes et le bord rabattu de son chapeau.

 

CAMELOTE

du chameau à la fripouille

 

 

 


chiffonnier, mais pas forcément fripouille
(Paris, 1899)

A l’occasion des soldes (Ausverkauf), le journal Ouest-France a recueilli l'avis de quelques passants. Marie-Jo, 72 ans, Castelbriantaise (de Châteaubriant, Loire-Atlantique) déclare :
"Pas de camelote ! Ce que je recherche avant tout, c'est la qualité. Les soldes, pour moi, c'est l'occasion d'acheter de belles choses à un meilleur prix. Parce que la camelote, au final, on ne l'utilise pas ou alors elle ne dure pas." (article)

Cette camelote, « marchandise de qualité médiocre, bon marché et souvent d’apparence trompeuse », d’où vient-elle ? De Chine, parfois. Oui, mais quelle est son étymologie ? Une chose est sûre, la camelote et le camelot, marchand ambulant (Straßenhändler) qui  vend - dans la rue ou dans une foire - ce genre de marchandise, n’ont rien à voir avec Camelot, le château de la légende du roi Arthur et des Chevaliers de la Table ronde.

La plupart des linguistes estiment que ces deux mots sont dérivés du chameau : en effet, au XIIe siècle, le mot 'camelot' désignait une grosse étoffe faite à l’origine de poils de ce camélidé, et considérée comme grossière et de peu de valeur.
Chameau ◄ latin : camelus ◄ grec ancien : kámêlos ◄ arabe : jama ; tous ces termes désignant le même animal.

L’allemand compte toute une série d’équivalents - plus ou moins familiers - désignant la camelote : de 'Ausschussware' (marchandise de rebut) à Schrott, en passant par 'Kram, Plunder, Ramsch, Klump, Klumpatsch' - ou sa version autrichienne - 'Glumpert'.

Le mot Ramsch a été emprunté au français (vers le milieu du XIXe siècle). Il dérive du mot ramassis, amas hétéroclite d’objets le plus souvent sans valeur, ramassés (zusammenraffen, auflesen) un peu partout. Le suffixe -is désigne ici un ensemble d’éléments en désordre (comme dans cafouillis et fouillis / Durcheinander, Kuddelmuddel ; éboulis / Geröll ; grouillis / Gewimmel...).

Les trois derniers équivalents de "camelote" (Klump, Klumpatsch, Glumpert) possèdent le même radical "lump", dont dérive également le terme Lumpen qui désigne les guenilles, haillons, loques, chiffons... Un Lump était donc,  à l’origine, un homme en haillons, puis il est devenu le synonyme de crapule, fripouille, canaille. Le mot Haderlump*, qui désignait un chiffonnier à l’origine, a connu la même évolution sémantique et désigne aujourd’hui un vaurien (= qui ne vaut rien / Nichtsnutz).

Le commerçant - qu'il soit camelot ou propriétaire d'un magasin - qui vous vend de la camelote sous prétexte que ce sont les soldes est un escroc, une fripouille.  Ce mot dérive de "fripe" (chiffon, guenilles), tout comme le Haderlump dérive de Lumpen.

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* Le mot Haderlump est redondant puisque Hadern est un synonyme de Lumpen ou Fetzen (chiffons, guenilles, haillons).
Hader est dérivé de l'ancien haut allemand hadara qui signifait peau de mouton (Schafpelz). Il est apparenté au verbe sich verheddern (s'empêtrer, s'emmêler dans qc).

 

rétropédaler

 

 

 


frein à rétropédalage

"Ingérence russe : Donald Trump rétropédale - Après avoir déclenché un énorme tollé aux Etats-Unis, où certains l'ont accusé de "traîtrise", Donald Trump revient sur ses propos tenus à Helsinki dans lesquels il dédouanait* la Russie de toute ingérence dans l'élection américaine."  (article)

L’actuel président des Etats-Unis n’est pas vraiment connu pour sa passion pour le sport. Même si, paraît-il, il a passé plus de 20% de son temps 'dans des golfs' depuis le début de son mandat - ce qui ne signifie d'ailleurs pas 'sur le green'. En tout cas, on ne connaît pas de photo le montrant en train de ramer dans une barque ou de pédaler sur une bicyclette.

Pourtant la presse internationale est unanime : Donald Trump rétropédale ! Au sens figuré, le verbe est synonyme de reculer, faire machine arrière**, surtout dans le domaine politique.

Techniquement, la métaphore est bizarre : rétropédaler ne fait pas reculer le vélo, cela le freine brusquement.***

Les équivalents allemands traduisent mieux cette reculade : einen Rückzieher machen, zurückrudern (littéralement ramer en arrière) : "Der US-Präsident rudert zurück und versucht seine Aussagen zu relativieren. Er habe sich falsch ausgedrückt. "I said the word 'would' instead of 'wouldn’t'. (...) That clears it all up." (article)

Ainsi, une petite particule négative, telle le nez de Cléopâtre, pourrait "changer la face du monde"...

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* dédouaner qn : jn reinwaschen

** l’expression faire machine arrière est née au XIXe siècle, à l’époque des moteurs à vapeur. Dans le domaine de la navigation, elle signifiait faire tourner l’hélice (Schiffsschraube) en sens inverse, pour faire reculer le navire.

*** En Autriche et Allemagne, la plupart des vélos sont équipés d’un frein à rétropédalage (Rücktrittbremse), alors que cette technique est beaucoup moins répandue en France. Il faut quelque temps aux Français pour s'habituer à ce système de freinage un peu "déroutant".
Ce n’est d’ailleurs pas la seule particularité des vélos allemands et autrichiens. Autre exemple : en France, pour regonfler un pneu, on enlève le capuchon de la valve (Ventil), puis on dévisse l’écrou métallique. En Autriche, c’est une manœuvre à éviter si on ne veut pas se retrouver avec un pneu dégonflé en quelques secondes...

A propos... le président américain se serait-il dégonflé (kneifen, einen feigen Rückzieher machen), face au tollé provoqué par ses déclarations sur la Russie ?

  DAMER
le PION

"La Croatie rêv[ait] de damer le pion aux Bleus." (article)
Le 15 juillet, à Moscou, c’est pourtant l’équipe de France qui a remporté la Coupe du Monde de football.

Le choix de la locution "damer le pion" n’est pas le fruit du hasard puisqu’elle se réfère au jeu de dames* et que le blason qui figure au centre du drapeau national croate** représente un damier (Damen-, Spielbrett) à cases rouges et blanches qui reproduit les armoiries (Wappen) historiques du royaume de Croatie au Moyen-âge.

Selon la légende, le roi croate Etienne Drjislav, qui se trouvait à la fin du Xe siècle dans les prisons du Doge de Venise, aurait retrouvé la liberté en gagnant contre lui trois parties d’échecs. C’est en souvenir de cette victoire qu’il aurait choisi de faire figurer un échiquier (Schachbrett) sur ses nouvelles armoiries.

Si l’origine du blason est controversée, ce qui est sûr, c’est qu’on le voit apparaître officiellement pour la première fois lorsque Ferdinand 1er - frère de Charles Quint, et déjà roi de Hongrie et de Bohème - est élu roi de Croatie par la Diète croate en 1527. Désormais, le damier rouge et blanc figure dans les armoiries des Habsbourg.

Dimanche, à Moscou, il figurait sur le maillot des joueurs du Onze croate. Mais la partie s’est terminée par un "échec et mat" pour la Croatie qui s’est fait damer le pion par les Bleus.

Au sens propre du terme, "damer le pion", c’est transformer un de ses pions en dame lorsqu’il atteint la dernière rangée, ce qui procure au joueur un gros avantage***.
Au sens figuré, c’est l’emporter largement sur son adversaire, le dominer, démontrer sa supériorité sur lui.

A première vue, c’est la même notion que l’on retrouve dans l’expression équivalente en allemand : jm den Rang ablaufen. On pourrait imaginer que le terme Rang se réfère au statut social et que l’ordre de préséance (Vortritt) a été chamboulé (auf den Kopf stellen, durcheinander bringen).

Cependant c’est le mot Rank qui figure dans l’expression d’origine : il signifiait "tournant, sinuosité, détour" - en particulier d’un chemin (Biegung, Krümmung).  C’est sous l’influence du mot français "rang" - devenu plus courant que Rank**** - que la locution a pris sa forme actuelle à la fin du XVIIe siècle.

Jm den Rank ablaufen, c’était à l’origine prendre un raccourci pour pouvoir distancer son adversaire et arriver à destination avant lui. Une tactique peut-être moins noble et moins "sportive" que celle que déploient les joueurs d’échecs, mais - comme on l’a vu au cours de cette Coupe du Monde de foot - peut-être plus "payante" (das sich auszahlt). Pour gagner, (presque) tous les (mauvais) coups ("krumme Touren") sont permis : simulation (Schwalbe - littéralement "hirondelle"- qu'on appelle aussi "plongeon") sur le terrain, déclarations dans la presse et sur les réseaux sociaux pour déstabiliser l’adversaire...

    Pour être au courant

* Il ne faut pas confondre
- le damier qui comporte 10 rangées de 10 cases, donc 50 "noires", c’est-à-dire sombres, et 50 "blanches", c’est-à-dire claires
- et l’échiquier (Schachbrett) qui, lui, possède seulement 8 rangées de 8 cases, donc 32 de chaque couleur.

** Le drapeau national croate est constitué de trois bandes horizontales rouge, blanc, bleu, avec le fameux blason à damier en son centre.

*** Jeu de dames : contrairement aux pions (Stein, Spielfigur) qui ne peuvent se déplacer que sur les diagonales, seulement vers le joueur adverse  et d’une seule case à la fois, la dame peut se déplacer dans toutes les directions et d'autant de cases qu'elle le souhaite.

**** En allemand moderne, le terme Rank désigne les vrilles des plantes grimpantes comme la vigne (appelées Weinranken), le houblon (Hopfen) ou le volubilis (Winde). On le retrouve également dans l’expression Ränke schmieden (intriguer, ourdir un complot).
 

GLOUTERON

 


fleur de la bardane
 


glouteron
 


Velcro

Vous connaissez le glouteron ? On pourrait imaginer que cela a quelque chose à voir avec un glouton (Vielfraß) et qu’il s’agit d’un homme ou d’un animal vorace (gefräßig).

Cette interprétation est doublement fausse :
- le glouteron appartient au règne végétal et pas animal
- le mot glouton, lui, vient de gluttus, le gosier – qui a donné par ex. glotte (Stimmritze), polyglotte...

Pourtant, vous avez sûrement rencontré des glouterons. Ce sont ces petites graines à crochets – scientifiquement appelées akènes à aigrette – qui s’agrippent à vos vêtements ou aux poils de votre chien quand vous passez à proximité de plants de bardane (arctium lappa).

En provençal, on les appelle pégons (littéralement : ce qui pègue = ce qui colle), mot à prononcer avec l'accent chantant ! C'est ainsi que l'on désigne également les personnes collantes (aufdringlich), dont on n'arrive pas à se débarrasser. "Ah, quel pégon, celui-là !"

L’étymologie du mot "glouteron" nous révèle un lien avec l’allemand : en effet, c'est une altération de gletteron, lui-même dérivé de l’ancien haut allemand chletto qui, de son côté a donné Klette en allemand moderne.

Et quel est le nom de la bardane dans cette langue ? Große Klette (littéralement, la grande agrippeuse). De même, on dit d'une personne particulièrement importune, très crampon : Sie ist eine richtige Klette!

La bardane est une plante médicinale, connue et utilisée depuis longtemps pour ses propriétés anti-inflammatoires et antioxydantes. Les glouterons, eux, ont été considérés pendant des siècles comme une simple nuisance (Belästigung).

Jusqu’au jour où ils ont inspiré une invention très astucieuse à l’ingénieur suisse George de Mestral : le fameux Velcro grâce auquel des générations d’enfants n’ont plus besoin de lacer (zubinden) leurs chaussures - ou à cause duquel ils ne savent plus faire un nœud aux lacets. Le mot français, marque déposée (eingetragenes Warenzeichen) en 1952, est un mot valise (Kofferwort) composé de "velours + crochet", sans référence à la plante. En revanche, on retrouve la bardane dans le nom allemand du Velcro : Klettverschluß.

 

maintenant
et
demain
...
matin

 

 

 

L’étymologie populaire est le fait de rapprocher - consciemment ou non - deux termes entre lesquels il n'existe pas de lien morphologique et sémantique historiquement avéré (erwiesen).

Exemple : selon l’étymologie populaire, le mot péage (Maut) dériverait du verbe payer, alors qu’en réalité il vient de pied (pes, pedis en latin, d’où pedaticum), et signifie "droit de poser le pied", sur un pont ou une route, et donc de l’emprunter. ( péage)


Maintenant, un autre exemple ... maintenant. On serait tenté de décomposer le mot en ‘main + tenant’…

Et pourtant, une fois n’est pas coutume, l’explication étymologique "naïve" est la bonne ! Cet adverbe de temps dérive en effet du latin manu tenendo (gérondif de manu tenere : tenir en main, maintenir) et signifie à l’origine "pendant que l’on tient quelque chose dans la main", d’où l’idée de promptitude temporelle. Au XIIe siècle, maintenant est synonyme d’aussitôt, avant de prendre, dès le XIIIe siècle, le sens actuel : à présent, en ce moment.

L’origine de son équivalent allemand est moins évidente : jetzt est le résultat de la contraction de ie (immer) + zuo (zu) et signifie donc à l’origine "immerzu, ständig" (constamment, sans cesse) avant de voir son sens se limiter temporellement au moment présent.

■ Demain aurait-il également un rapport avec la main ? Eh bien, non, c’est une contraction de l’expression latine de mane qui signifie "au matin" et que l’on retrouve dans les autres langues romanes : domani en italien, deman en occitan et amanhã en portugais (avec la préposition 'ad').

L’espagnol mañana est un peu particulier, d’une part parce que la préposition (de) a disparu, d’autre part parce que, comme l’allemand morgen / Morgen, il est employé pour désigner à la fois - comme adverbe - le jour suivant, et - comme substantif - les premières heures du jour.

Morgen dérive de la racine proto-indo-européenne *mer- qui signifiait vaciller / flackern, wackeln (en parlant d’une source lumineuse), ou scintiller / flimmern, funkeln.

Sous une forme allongée *merk-, cette racine a donné le germanique murgana dont dérivent non seulement l’allemand morgen / Morgen, mais aussi l’anglais morning, le néerlandais morgen, le suédois morgon...

Le matin, c’est donc le moment où la lumière du jour apparaît, encore vacillante, incertaine.

 

POSTHUME

 

 

 


John Coltrane (1926-1967)
saxophoniste

 

 

 

 

 

 

 


Postumus,
empereur des Gaules (260-269)

"La carrière posthume des stars de la musique.
Réussir sa carrière musicale de son vivant est une chose mais pour les ayants droits d'un artiste, faire perdurer et faire fructifier l'héritage d'un chanteur disparu est tout aussi important et peut s'avérer particulièrement lucratif." (article)

En effet, le showbiz nous annonce toute une série d'albums posthumes pour les semaines à venir : Johnny Halliday, Prince, Avicii, John Coltrane, pour n'en citer que quelques-uns...

Posthume ? Une étymologie qui coule de source (klar, logisch sein), penseront certains : le mot est composé de "post", après, et de "humus", la terre. L’adjectif posthume désignerait donc ce qui advient après la mort - et l’inhumation - (Beerdigung) de quelqu’un : une œuvre posthume est publiée après la disparition de son auteur ; un hommage posthume est rendu à une célébrité qui nous a quittés ; un enfant posthume naît après le décès de son père...

En réalité, cette étymologie et l'orthographe sont erronées : posthume vient du latin postumus - superlatif de posterus (nachfolgend) - et signifie né en dernier (zuletzt geboren).

Comme Benjamin (= der Jüngste / le dernier fils de Jacob selon la Bible), Postumus était même donné comme prénom masculin au dernier enfant d’une fratrie (Geschwister)*.

C’est seulement en droit successoral romain, à l’époque classique, que postumus a pris le sens de "né après que le père a rédigé son testament" (et pas forcément "né après son décès").

Le "h" fautif a été rajouté à la fin du IVe siècle par le grammairien Servius qui a établi un lien étymologique arbitraire (willkürlich) avec la terre / l'humus où est enterré le disparu.

En français, malgré les recommandations de nombreux linguistes, de Littré (lexicographe du XIXe siècle) à Grevisse (grammairien du XXe siècle), posthume (1ère attestation au XVe siècle) a conservé son "h", et l’explication étymologique populaire reste largement répandue.

Il est à noter qu’en allemand les deux variantes orthographiques sont considérées comme correctes : cependant, selon les lexicographes, c’est la forme posthum, attestée depuis le XVIIIe siècle (et non postum) qui serait la plus ancienne et donc la plus légitime, n’en déplaise (auch wenn es jm nicht gefällt) aux esprits pointilleux (Pedant).

 

     Pour être au courant

* Postumus (écrit encore sans" h" à cette époque), notre premier empereur, bien avant Napoléon Ier...
Ce général romanisé - d'origine gauloise ... ou batave - s'est fait proclamer empereur des Gaules (en l'an 260), profitant d'une période de désordres,  au moment où les Francs franchissent le Rhin et où les Alamans envahissent la Rhétie (région Tyrol-Bavière). Il établit sa capitale à Cologne et règne pendant 9 ans avant d'être massacré au cours d'une insurrection (Aufstand).

Schadenfreude... joie maligne FrAu ModJo - 2018

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figurent sous leur forme de base :
infinitif pour les verbes ;
singulier pour les substantifs ;
masculin singulier pour les adjectifs.

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