Le mot du jour franco-autrichien
 

SCOTCH

 

 

 

 

 


whisky écossais

 

Oldsmobile 1923

 


dévidoir à scotch, motif tartan écossais

 

 

 

 

Eugène Poubelle

En un an, la consommation de scotch a fortement augmenté à la Maison-Blanche.

Non, il ne s’agit pas d’un excès de boisson : chacun sait que le président américain ne boit pas une goutte d’alcool (la raison de son abstinence : l’exemple dissuasif / abschreckend de son frère Freddy junior, décédé en 1981 d’une surconsommation d’alcool). Par contre, il paraît qu’il ingurgite (hinunterschlingen) jusqu’à 12 canettes (Dose) de Coca-light par jour (ce qui constitue aussi une forme d’addiction..., mais c’est une autre histoire !)

Ce n’est donc pas de whisky écossais qu’il est question, mais du fameux ruban adhésif (Klebeband) : scotch en français, Scotch tape en anglais.
Selon ses anciens conseillers, "toute une équipe de fonctionnaires est chargée, à grand renfort de scotch, de recoller les nombreux documents malmenés par le président des États-Unis pour, plus tard, les transmettre aux Archives nationales." (article)

Le scotch - ruban adhésif - va bientôt fêter ses cent ans. Contrairement à ce que son nom pourrait laisser supposer, il n’a pas été inventé par un Ecossais, mais par un ingénieur américain, Richard Drew, qui travaillait pour la société 3 M, jusque là spécialisée dans la production de papier abrasif (Schleifpapier) destiné aux carrossiers.

Aux Etats-Unis dans les années1920, la mode était aux voitures bicolores. Les ouvriers collaient du papier journal sur la carrosserie pour délimiter les différentes zones de couleur à peindre : il arrivait souvent que la peinture soit abimée lorsqu’ils enlevaient le papier.

Drew a alors imaginé d'utiliser un ruban de cellophane enduit de colle seulement sur les bords. Mais, comme le ruban se décollait trop facilement, l’ingénieur s’est fait traiter de "Scotch", c’est-à-dire de radin (Geizkragen) pour avoir lésiné (geizen) sur la colle. La réputation d’avarice des Ecossais était déjà bien établie des deux côtés de l’Atlantique.

En 1925, après deux ans d’essais, le ruban adhésif a pu être commercialisé sous le nom de Scotch, le sobriquet (Spitzname) de son inventeur. Ce n’était pas encore tout à fait le produit que nous connaissons aujourd’hui : en effet, il faudra attendre 1930 pour qu’il devienne transparent. Et c’est en hommage à l’ingénieur Drew qu’un dévidoir de scotch au motif de tartan écossais est lancé à la fin de la 2ème Guerre mondiale, quand les produits américains commencent à se vendre dans le monde entier.

Bien que le mot Scotch soit une marque déposée de l’entreprise 3M, il est employé généralement en France avec une minuscule et il est considéré comme un nom générique *

On observe un phénomène similaire dans l’espace germanophone, où le ruban adhésif est connu sous un nom de marque déposée : Tixo(band) en Autriche et Tesafilm en Allemagne.

Le terme scotch n'y est pas utilisé : si vous demandez du scotch, c'est bel et bien du whisky écossais que l'on vous proposera.

    Pour être au courant

*  ce phénomène de lexicalisation d'un nom de marque est un cas particulier d'antonomase.
Parmi les autres exemples connus, on peut citer le frigidaire, la mobylette, le kleenex (nom  du mouchoir en papier en France) ou le sopalin (= l'essuie-tout / Küchenpapier).

L'éponymie est une autre forme d'antonomase : dans ce cas, c'est un nom de personne qui devient nom commun.
Exemple : la poubelle (qui doit son nom à Eugène Poubelle, préfet de la Seine dans les années 1880-90).

 

über den Tisch ziehen

 

et

 

rouler
dans la farine

 

 

 

 

 

 

 


Fingerhakeln

 


Pierrot

Kanzlerin Angela Merkel (CDU) hat US-Präsident Donald Trump nach dem G7-Eklat mit einer entschiedenen Reaktion auf dessen Alleingänge gedroht. "Wir lassen uns nicht ein ums andere Mal da irgendwie über den Tisch ziehen. Sondern wir handeln dann auch." (article)

La presse francophone, dans sa grande majorité, n’a pas traduit * l’expression über den Tisch ziehen.

Probablement parce qu'elle fait référence à une pratique largement inconnue en dehors de l'espace germanophone et parce qu’elle est lexicalement difficile à transposer : escroquer et arnaquer font référence à des méthodes frauduleuses (betrügerisch), berner et duper appartiennent à un registre trop châtié (gepflegt) pour décrire les pratiques condamnées par Mme Merkel, tandis que rouler dans la farine est peut-être trop familier.

Cependant cette dernière locution, aussi évocatrice (aussagekräftig) que son équivalent allemand, mérite d’être commentée :

Dans la fable de La Fontaine "Le loup, la chèvre et le chevreau", le grand méchant loup enduit (überstreichen) sa patte de farine pour mieux rouler (= tromper : reinlegen) le chevreau. Finalement, c’est lui qui "se fait rouler dans la farine" : le biquet (Zicklein) refuse de lui ouvrir la porte, alors que les 7 Geißlein du conte de Grimm, eux, tombent dans le panneau (auf eine List hereinfallen).

On pense que l’expression "rouler dans la farine" vient du monde du spectacle (théâtre, cirque...) : dans l’Antiquité, déjà, les comédiens utilisaient de la "farine" (qui était en réalité du blanc de céruse / Bleiweiß) pour se maquiller. Ce fard (Schminke) les rendait méconnaissables, d’où l’idée de camouflage (Tarnung), de tromperie. **

Le loup n'est pas le seul à recourir au "truc" de la farine, qui permet de cacher les apparences et de mieux tromper son adversaire. On trouve cette ruse dans une autre fable de La Fontaine, "Le Chat et un vieux rat", où un matou utilise différents stratagèmes (Kriegslist) pour attraper rats et souris. Par exemple, il s’enfarine avant de se poster dans la huche à pain (Brotkasten). Mais le vieux rat, rendu méfiant par l’expérience, ne se laisse pas "rouler dans la farine".

Ce n’est pas l’expérience qui manque à Angela Merkel, chancelière depuis 2005. Elle en a déjà vu d’autres (Schlimmeres erlebt haben) et n’a pas l’intention de se laisser faire : "Wir lassen uns nicht über den Tisch ziehen".

L’expression se réfère à un "sport" populaire pratiqué en Autriche et en Bavière, le Fingerhakeln (que l'on pourrait traduire par "accroche-doigts") : deux concurrents sont assis à une table, l’un en face de l’autre. Chacun d’eux passe un doigt - en général, le majeur (Mittelfinger) - dans un anneau de cuir et tire de toutes ses forces pour entraîner son adversaire sur la table, au-delà d’une ligne tracée en son milieu. *** C’est donc une variante du bras de fer (Armdrücken au sens propre, Kraftprobe au sens figuré).

   Pour être au courant

* Ne pas traduire "über den Tisch ziehen lassen" et se contenter de passer l'expression sous silence (mit Stillschweigen übergehen), c'est ce qu'on appelle "unter den Tisch fallen lassen" : laisser tomber... sous la table où les adversaires s'affrontent.

** Tout le monde connaît la face lunaire du Pierrot de la Commedia dell'arte ou le visage enfariné du "clown blanc".

*** Le jeu télévisé français "Fort Boyard" (diffusé depuis 1990) propose une épreuve du même genre (mais sans contact physique entre les concurrents) au cours de laquelle s'affrontent un candidat et le 'maître du jeu' : chacun doit porter un poids à l’aide d’un seul doigt et tenir le bras tendu au-dessus d’un fil. Le premier dont le bras fléchit (durchhängen) ou dont le poids touche le fil, perd le duel. (vidéo)

  le système D

"Quand le « plan A » du passage des examens dans les campus a échoué, que le « plan B » d’une délocalisation des examens s’est heurté également aux bloqueurs, les directions d’université s’échinent (sich abplagen) à trouver de nouvelles alternatives : « le système D »." (article)

Le système D, c’est une solution - souvent peu orthodoxe (unorthodox, unkonventionell) - pour réussir avec peu de moyens, c’est parfois une pratique plus ou moins légale pour profiter du système. On parle aussi de "bon plan", de "bonne combine", de "bricolage".

Dans cette expression, la lettre D signifie se débrouiller (zurechtkommen) ou, plus familièrement, se démerder.

L’expression est attestée dès 1917, en pleine 1ère Guerre mondiale, une époque où, pour résoudre les problèmes d’insalubrité, de manque de nourriture, de matériel, etc... qui règnent dans les tranchées, les Poilus doivent faire preuve d’ingéniosité, se débrouiller avec les moyens du bord (verfügbare Mittel), trouver des solutions de rechange (Ersatzlösung).

Un siècle plus tard, dans la France de 2018, avec les grèves de la SNCF ou d’Air France et le blocage des universités, les "bons plans" et autres astuces (Trick) sont plus que jamais d’actualité.

En allemand, l’équivalent du système D est le Trick 17 : un Trick est un truc, un bon tuyau, une solution ingénieuse. Mais pourquoi 17 ? Plusieurs hypothèses sont proposées quant à l’origine de la locution :

- 1ère explication : cela viendrait du whist, jeu de cartes anglais dans lequel le nombre maximum de points par levée (Stich) est de 17.

- 2ème hypothèse : la locution aurait été inspirée par les travaux de Friedrich Gauss (1777-1855), mathématicien allemand de génie, qui a réussi à démontrer comment partager une tarte en 17 parts égales en utilisant seulement une règle et un compas (Zirkel). Cela peut faire sourire, mais c’était un problème qui tracassait (quälen) les scientifiques au moins depuis l’époque de l’Antiquité grecque !

- 3ème interprétation : depuis la défaite de 1870 et la perte de l’Alsace-Moselle, l’état-major français avait imaginé plusieurs plans de guerre contre l’Allemagne. En 1913, on en était au 17ème. Et ce fameux Plan XVII va être appliqué dès le début de la 1ère Guerre mondiale en août 1914. Il prévoyait de concentrer les troupes en Lorraine, donc à la frontière allemande, la frontière belge n’étant défendue que par quelques unités.

Les Allemands avaient naturellement élaboré leur propre stratégie : le plan Schlieffen qui préconisait (empfehlen) l’invasion de la Belgique (pays neutre à l'époque) pour mieux prendre à revers (von hinten angreifen) l’armée française. La suite de l’histoire est connue : l’armée française est contrainte à la retraite et ne sera sauvée que par la contre-offensive de la bataille de la Marne, un mois plus tard.

Le plan français ayant été un fiasco, du bricolage (au sens péjoratif de Gebastel, Pfusch), est-ce par dérision (spöttisch) que les germanophones utilisent l’expression Trick 17 ?

  Pour être au courant

Les Français ont fait des progrès (?) en langues étrangères, et l’expression système D a inspiré deux variantes amusantes : le faux anglicisme démerde yourself (inspiré du do it yourself) et la version germanisante démerdenzizich, à l’orthographe "francisée".

 

saucisse

 


Otto von Bismarck

 

 

chapelet de saucisses
 

 

 

 

 

 

 

 


Frankfurter

 

 

 

 

Selon CNN, qui citait un officiel de la Maison Blanche, l'échange téléphonique entre Emmanuel Macron et Donald Trump a été "mauvais, terrible". Et selon le président français ? Pas question de commenter, a répondu le chef de l'Etat, invoquant une phrase de Bismarck sur la fabrication des saucisses : "Si on expliquait aux gens la recette des saucisses, il n'est pas sûr qu'ils continueraient à en manger !" (article)

"Il faut rendre à César ce qui est à César"… et à Otto von Bismarck*, chancelier de l’Allemagne impériale, ce qui lui appartient. Or, la citation originale a été légèrement déformée : „Je weniger die Leute wissen, wie Würste und Gesetze gemacht werden, desto besser schlafen sie!“ (Moins les gens savent comment on fabrique les saucisses et les lois, mieux ils dorment).

Prudemment, Emmanuel Macron a évité de mentionner la comparaison avec la "recette" de l’élaboration des lois - qualifiée parfois de "petite cuisine" (üble Praktiken, krumme Touren).

Comme chacun le sait, la saucisse, c’est une grande spécialité de la cuisine en Allemagne, où presque la moitié de la viande consommée l’est sous forme de saucisses ou saucissons. C’était déjà le cas à l’époque de Bismarck (1815 - 1898).

A en croire la formule qui lui est attribuée (à tort, prétendent certains), cette charcuterie ne jouissait pas d’une très bonne réputation : utilisation de bas morceaux de viande (minderwertige Teile → d’où l’expression péjorative "Ab in die Wurst damit!" / Et hop, ça ira dans la saucisse !), de colorants chimiques (mais oui ! dès la fin du XIXe siècle), de conservateurs et d’épices, sans oublier une bonne ration de sel, le tout, dans l’espoir d’éviter les intoxications alimentaires...

Dans la Grèce antique, déjà, le sel était utilisé dans la confection des saucisses comme conservateur naturel, et c’est de cet ingrédient essentiel que vient le mot saucisse, salsa icisium en bas latin : salsa = salée ← de sal, salis + icisium / incisium, du verbe inseco : découper, mettre en petits morceaux.

Dans les langues romanes, on retrouve la présence étymologique du sel dans la saucisse : salcissia en italien, salchicha en espagnol, chouriça en portugais.

Par contre, pas de trace de sel dans l’équivalent allemand. Le mot Wurst, qui y est attesté à partir du XIe siècle, est probablement dérivé d’une vaste famille de mots qui ont tous un rapport avec l’action de tourner, tordre (wirren, Wirbel... en allemand ; vertere en latin).

Cela reflète le mode de fabrication traditionnel de cette charcuterie : poussée dans le boyau / Darm (naturel ou artificiel), la farce (Füllung) forme un long boudin (Wulst) que l’on doit tordre à intervalles réguliers pour former un chapelet (Wurstkette) de saucisses individuelles. (vidéo)

Emmanuel Macron n’a pas souhaité ajouter son grain de sel (seinen Senf dazugeben) aux commentaires de CNN : "Je n’ai jamais raconté les coulisses" assure-t-il. "Nous à Paris, on n'a pas l'habitude de [commenter] comment ça s'est passé, si c'est chaud, si c'est froid, si c'est chaleureux, si c'est terrible... On fait et on avance".

Es ist uns wurst, was Journalisten erzählen! On s'en fiche bien !

   Pour être au courant

Difficile de s'y retrouver ! (sich zurechtfinden) : en France, elles s'appellent saucisses de Strasbourg, mais on les trouve sous le nom de Frankfurter en Autriche, et sous celui de Wiener en Allemagne...

* Plutôt qu'aux saucisses, c'est au hareng qu'on associe le nom de Bismarck : le Bismarckhering (hareng mariné) était, paraît-il, un des plats préférés du "Chancelier de fer" à qui on attribue la citation suivante : Wenn Heringe genau so teuer wären wie Kaviar, würden sie die Leute weitaus mehr schätzen. (Si les harengs étaient aussi chers que le caviar, les gens les apprécieraient beaucoup plus)

Avec les harengs, c'est presque aussi compliqué qu'avec les saucisses : en Autriche, on connaît les Bismarckheringe sous le nom de Russen...

 

COUSU de FIL BLANC

 


quand c'est faufilé,
c'est souvent
cousu de fil blanc

 


fadenscheinig / abgewetzt
 

"Monsieur Je-Sais-Tout" (comédie dramatique, sortie début mai 2018) : un film cousu de fil blanc ?

"Vincent, entraîneur de foot célibataire et égoïste, découvre qu’il a un neveu autiste Asperger et se retrouve obligé de s’en occuper et de l’héberger chez lui. La découverte de cet adolescent différent va faire basculer toutes ses certitudes…
Le film, cousu de fil blanc, veut bien faire et sensibiliser le grand public au monde de l’autisme. Le problème, c’est qu’il accumule les invraisemblances (...) En édulcorant la problématique, [il] finit par la minimiser dangereusement." (article)

Outre ses invraisemblances et sa philosophie Bisounours ("tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil"), le scénario du film pèche (kranken, hinken an) par son manque de suspense : dès les premières scènes, le spectateur a deviné comment se terminera l'histoire.

Etre cousu de fil blanc, c’est être prévisible, facile à deviner. Un procédé cousu de fil blanc est grossier, maladroit, trop évident pour tromper quiconque.

Cette expression imagée est attestée depuis la fin du XVIe siècle, et c’est bien au domaine de la couture qu’elle est empruntée. Avant d’assembler définitivement les pièces d’un vêtement par des coutures qui, en général, doivent être peu visibles (sauf effet voulu, comme par exemple pour les jeans), la couturière effectue une couture provisoire, à grands points, c’est ce qu’on appelle faufiler (anheften). Ce fil de bâti (Heftfaden) est en général d’une couleur qui tranche (kontrastieren) sur celle du tissu : il est ainsi plus facile à repérer (erkennen) et à retirer lors de la finition.

Or, au XVIe siècle, les vêtements les plus courants étaient de couleur sombre, si bien que le fil de bâti utilisé par les couturières était généralement de couleur claire - blanc ou écru (naturfarben) -  bien visible sur le tissu foncé.

D’où l’expression "c'est cousu de fil blanc" ou, pour rester dans le domaine du fil, la ficelle est un peu grosse (das ist zu plump, durchsichtig ; das sieht doch ein Blinder mit Krückstock - même un aveugle avec une canne pourrait le voir).

La référence au textile, présente dans l'expression française, se retrouve en allemand avec l'adjectif "fadenscheinig".

Au sens propre (et vieilli), c'est un synonyme de l'adjectif "élimé" (abgewetzt) qui désigne un tissu usé par un frottement répété, et dont on voit apparaître les fils. On dit aussi "usé jusqu'à la trame".

Au sens moderne et péjoratif, fadenscheinig est l'équivalent de "cousu de fil blanc", c'est-à-dire "leicht zu durchschauen". Jn durchschauen, c'est  percer quelqu'un à jour, deviner ses intentions.

Malgré quelques rebondissements (neu auftretende Entwicklung), le dénouement (Ausgang) de ce "Rain Man à la française", pétri de (voller) bonnes intentions, est aisément prévisible.

 

badaud

 

Hab Anstand!
Halt Abstand!

 

"Des badauds ont été condamnés par la justice - Le tribunal de Luxembourg a condamné six automobilistes trop curieux à des amendes et des retraits de permis." Une première dans le Grand-duché. (article)

Non seulement les badauds gênent le travail des secouristes et mettent en danger la vie des blessés, mais ils risquent en outre de causer des suraccidents (Folgeunfall) menaçant la sécurité des intervenants (pompiers, ambulanciers, policiers...).

Cette curiosité malsaine (krankhaft) n’est pas un phénomène nouveau, mais la situation a empiré avec la généralisation des smartphones : nombreux sont les automobilistes qui ralentissent ou s’arrêtent pour photographier ou filmer la scène d’accident. Ils espérent être les premiers à informer les médias sociaux et ne se soucient guère de cette atteinte à la vie privée des personnes concernées.

Le badaud est défini comme un passant qui s’arrête pour regarder le 'spectacle' avec une curiosité un peu niaise. Le mot est dérivé du verbe provençal badar = bâiller, qui signifie ouvrir involontairement la bouche en inspirant profondément, mais aussi être béant ou rester bouche bée (jm steht (vor Staunen) der Mund offen). Son équivalent allemand gähnen possède également ces deux significations (vor Müdigkeit oder Langeweile gähnen + klaffen).

En Autriche, le mot Gaffer (synonyme familier et péjoratif de Schaulustiger) désigne le badaud - et pas le gaffeur (derjenige, der einen Bock schießt...). Le verbe gaffen (du moyen allemand gapen) possède le même sens que le provençal badar, à l’origine du "badaud" : il signifie "regarder la bouche ouverte", "fixer bouche bée" (mit offenem Mund anstarren). L’anglais to gap et le néerlandais gapen ont le même sens et la même origine, à savoir la racine indo-germanique ghə– dont dérive aussi gähnen.

Le gouvernement autrichien envisage actuellement de modifier la loi pour pouvoir punir ces voyeurs qui encombrent les lieux où se produisent accidents de la circulation, attaques terroristes et autres drames.

Une campagne de prévention "anti-Gaffer" vient d’être lancée à Vienne avec une vidéo et le slogan "Hab Anstand, halt Abstand!" = "Aie la décence de te tenir à distance !" (vidéo)

 

passer sous le nez

 


Lappen für die Treibjagd

Banderole pour battue
(tête de Maure)
vers 1700

 

Un des participants de Wheel of Fortune - la version américaine du jeu télévisé connu en France sous le nom de La Roue de la fortune et intitulé Das Glücksrad en Autriche - a vu la victoire lui passer sous le nez alors qu’il n’avait plus qu’à lire la phrase inscrite en majuscules devant lui, juste devant son nez. Mais la langue lui a fourché (sich versprechen) : au lieu de  "Flamenco dance lessons", il a prononcé "Flamingo... " ! (article)

Chacun sait que ni le flamant (rose), ni le Flamand (belge) ne sont réputés pour être des spécialistes du flamenco.

Adieu, veau, vache, cochon, couvée... ! comme l'écrivait La Fontaine dans la fable "Perrette et le Pot au lait", pour décrire la déception de la laitière qui venait de renverser son pot au lait et devait faire une croix (sich etw. abschminken) sur ses espérances, donc renoncer à ses rêves.

L’occasion de gagner "le gros lot" est également passée sous le nez du malheureux candidat de la Roue de la Fortune : cette chance - qu’il croyait à portée de main (in Reichweite) - lui a échappé.

La locution "passer sous le nez" était employée à l’origine à propos du gibier qui réussissait à échapper au chasseur, qui lui filait sous le nez : "un énorme sanglier lui est passé sous le nez juste au moment où il allait tirer." Comme quoi, il ne faut pas vendre la peau de l’ours - ou du sanglier - avant de l’avoir tué (Man soll den Tag nicht vor dem Abend loben).

L’expression équivalente en allemand est également empruntée au domaine cynégétique (Jagd-) : lors des battues (Treibjagd), les chasseurs suspendaient des morceaux de tissu (Lappen) - les "banderoles" en français - à des cordes tendues entre les arbres pour former des sortes de couloirs et traquer (treiben) ainsi les animaux.

Il arrivait parfois que le gibier s’en échappe, passant "durch die Lappen". Depuis le XVIIIe siècle, la locution est utilisée au sens figuré : es geht jemandem etwas durch die Lappe est l'équivalent de "es entgeht ihm etwas", c'est une occasion manquée.

La locution "durch die Lappen gehen" n’a qu'un rapport très lointain (et controversé) avec les Lapons (Lappen)*, même s'ils sont chasseurs.

   Pour être au courant

* Lapons / Lappen : L'emploi du terme Samis est recommandé pour désigner ce peuple du Nord de la Scandinavie.
Selons certains lexicographes, "lapon" dériverait de la racine "lapp" (morceau de tissu, chiffon - Lappen en allemand) : il signifierait "porteur de haillons" (Lumpenträger) et serait donc péjoratif.
D'autres estiment que ce terme aurait une origine différente : "lappea", qui signifie "marge" (en ancien finnois). Selon cette étymologie, les Lapons seraient donc "les habitants d'un territoire excentré" (Randgebiet), ce qui est bien le cas du "Grand Nord".

 

LUNATIQUE

CAPRICIEUX

 



lunatique, lui ?

 

 

 

 


cabriole de cabri capricieux

Il y a quelques semaines encore, le président américain et son homologue nord-coréen s’insultaient par médias interposés. "Donald Trump lui avait promis «feu et fureur» et l’avait traité de «Little Rocket Man», pour se faire lui-même qualifier, en retour, de «malade mental gâteux lunatique» et de «sénile» par Kim Jong-un." (article)

.... Et aux dernières nouvelles (jeudi 24 mai 2018) cet échange d' "amabilités"
va se poursuivre après l'annulation de la rencontre au sommet
qui était prévue à Singapour le 12 juin.

(25 mai) Finalement, le sommet pourrait peut-être avoir lieu !
La suite du feuilleton, demain...

Une personne lunatique se montre fantasque, capricieuse, et peut changer d’humeur ou d’avis d’un instant à l’autre, sans raison apparente.

L’adjectif lunatique, attesté à la fin du XIIIe siècle, signifie à l’origine "qui a perdu la raison". Il dérive du latin lunaticus (maniaque, épileptique, fou). En effet, depuis la plus haute antiquité, les hommes pensaient que les différentes phases de la lune avaient une influence (parfois pernicieuse / schädlich) sur leur état d’esprit.

L’expression être bien / mal luné, c’est-à-dire être dans une bonne / mauvaise disposition (Verfassung), reflète elle aussi l’influence que l’on attribuait à cet astre sur l’humeur* des gens. Aujourd’hui encore, nombreux sont ceux qui rendent la pleine lune responsable de leurs sautes d’humeur (plötzlicher Stimmungs-umschwung) ou de leurs insomnies (Schlaflosigkeit).

Ces croyances en l’influence de la lune étaient partagées par les peuples germaniques et se retrouvent dans la langue de Goethe où Laune désigne l’humeur : "guter / schlechter Laune sein" = "gut / schlecht gelaunt sein" (être de bonne / mauvaise humeur").
Un personnage imprévisible (unberechenbar), capricieux*, donc lunatique, est qualifié de launisch, launenhaft.
 

  Pour être au courant
 

* Tout comme le cabri (Geißlein) et les cabrioles (Luftsprung, Kapriole), le mot caprice vient de capra, la chèvre, animal réputé capricieux. Un caprice, c’est - littéralement - un saut de chèvre, une chose inattendue.
Quant aux Wetterkapriolen, ce sont les caprices de la météo, les brusques changements météorologiques observés quand le temps se montre "capricieux".

 

* il ne faut pas confondre l'humeur, nom féminin (Laune, Gemütslage) et l'humour, nom masculin (Humor).
- Les deux termes ont cependant une origine commune : l'humeur (du latin humor) qui, jusqu'au XVIe siècle, désignait les fluides corporels  -sang, lymphe, bile / Galle- (Körpersaft)  qui, selon les Anciens, déterminaient le tempérament de la personne.
- Lorsqu'on est d'une humeur noire, déprimé, il arrive qu'on pratique l'humour noir (Galgenhumor).

  dérober une
robe

On a dérobé la robe de la mariée ! Non, pas celle du royal "mariage de l'année" ! C'est à Chambon-sur-Lignon, un village de la Haute-Loire, qu'a eu lieu ce "vol à forte valeur sentimentale", comme le souligne l'article qui relève (gehören zu etw.) des "faits divers" ou, comme on dit plus familièrement, de la rubrique des "chiens écrasés" (vermischte Lokalnachrichten) et qui n’a en soi qu’un intérêt limité - sauf pour la mariée et son entourage, bien entendu. (article)

Cependant, la combinaison robe + dérober amène à nous poser la question : ces deux mots ont-ils un rapport étymologique quelconque ? Ils ont, naturellement, une origine commune, sinon je n’aurais pas choisi d’y consacrer un Mot du Jour !

Il faut savoir que le premier sens du mot robe (attesté dès le milieu du XIIe siècle) est butin (Beute), rapt, pillage : il l’a conservé jusqu’au XVIe siècle. Parallèlement, il a pris le sens de vêtements dont on dépouille l’ennemi vaincu au moment du partage du butin, pour désigner ensuite - et sans connotation guerrière - l’ensemble des vêtements (aussi bien masculins que féminins) à l’exclusion de la chemise.

On retrouve le mot "robe" avec le sens général de tenue, voire  d’apparence, dans le domaine de
- la magistrature : au tribunal, avocats et juges portent une robe (Talar, Robe).
- l’Eglise : la robe désigne l’habit monastique (Kutte, Habit). Prendre la robe signifie devenir moine, entrer dans un ordre (in einen Orden eintreten).
- la zoologie : le pelage de certains animaux, en particulier du cheval, est appelé robe (Fell, Haarkleid).
- l’œnologie : la robe désigne la couleur du vin et son aspect en général.

En dehors de ces emplois plus spécifiques, le mot robe désigne aujourd’hui "un vêtement de dessus, d’un seul tenant, généralement pourvu de manches et descendant jusqu’aux genoux ou jusqu’aux pieds." Dans les pays occidentaux, c’est un vêtement essentiellement féminin.

Oui, mais... Quel est le lien avec le verbe dérober ?
Robe et l’ancien verbe rober - dont dérivent dérober (stehlen, entwenden) ou enrober (einhüllen, umwickeln) - viennent tous les deux du germanique occidental rauba (vol, pillage, butin), dont dérivent Raub et rauben (le vol, le rapt - et voler) en allemand, et to rob en anglais.

Le latin rapere (entraîner avec soi, enlever de force) - qui possède une origine indo-européenne commune avec le germanique "rauba" - a, de son côté, donné naissance à une autre famille de mots :

- en français : le rapace (Raubvogel), le rapt (Menschenraub, Entführung), la rapine (Diebstahl), les verbes ravir (hinreißen, jm etw. rauben) et rafler (mitgehen lassen) ou rapiat = avare / knauserig (qui emporte, enlève, rafle tout)...
Mais aussi l’adjectif rapide (qui entraîne, emporte) !

- en allemand : les verbes raffen → hinwegraffen (emporter). Ex. : Egon Schiele wurde 1918, mit 28 Jahren, von der spanischen Grippe hinweggerafft.

 

sainte-nitouche

 

 

 

 

 


Rührmichnichtan
la balsamine
Impatiens noli-tangere

 

 

 


Le Loup et l'Agneau

 

Dans l'hebdomadaire l’Express, Hervé Karleskind propose régulièrement une chronique intitulée "La Vie de Château", dans laquelle, reprenant "la plume de la marquise de Sévigné", il commente dans un style très XVIIème (siècle, pas arrondissement !) l’actualité politique.

Début mai, c’est Madame Le Pen qu’il a prise pour cible : "Marine, la Damnée de Nanterre" est, selon lui, menacée "par l’irrésistible ascension de Madame Nièce, la jeune Marion qui, sous ses airs de sainte-Nitouche, se pourrait bien un jour de [la] bouffer." (article)

Vous aurez beau chercher dans le calendrier, vous n’y trouverez pas sainte Nitouche : elle n’a jamais été canonisée (heilig sprechen). Elle a fait son apparition dans le "Gargantua" de Rabelais (au chapitre XXV), où elle est invoquée parmi d’autres saints, bien réels ceux-là : "Les uns cryoient (criaient) : Saincte Barbe ! les autres : Sainct Georges ! les autres Saincte Nytouche !" Dans cette scène, l’auteur dénonce le mélange de crédulité et de superstition religieuse des milieux populaires.

La façon dont est orthographié le nom de la "fausse" sainte nous livre un indice au sujet de son origine : Nytouche est une déformation de "n’y touche". Dès cette époque-là, une sainte-nitouche est une femme qui affecte (vortäuschen, heucheln) l’innocence, la pruderie, mais n’arrive pourtant pas toujours à tromper son monde (den Leuten etwas vormachen).

On ne trouve pas de sainte correspondante en allemand. Si le Rührmichnichtan (littéralement "ne me touche pas") existe, c’est d’une plante qu’il s’agit : la balsamine (Springkraut) porte également le nom savant d’Impatiens noli-tangere. En effet, lorsque le fruit de cette plante est mûr, le moindre contact peut faire exploser sa capsule qui projette alors les graines qu’elle contient à plusieurs mètres de distance.

La sainte-nitouche qui fait la bégueule (prüde) et la vertueuse (tugendhaft) est en allemand un Unschuldslamm (un agneau innocent). Cette expression est inspirée d’une fable d’Esope, reprise par La Fontaine : "Un Agneau se désaltérait dans le courant" d’une rivière. "Un Loup survient à jeun" et l’accuse de "troubler [son] breuvage". L’agneau a beau expliquer que, se trouvant "plus de vingt pas au-dessous" du loup, il ne peut "en aucune façon... troubler sa boisson", il n’en sera pas moins dévoré par le féroce animal. (la fable de La Fontaine)

L’expression allemande "mit einer Miene, als ob sie/er kein Wässerchen trüben könnte" (littéralement : avec l’air de ne pas pouvoir troubler la moindre eau) et la locution française "avec un air de ne pas y toucher" rappellent donc directement la fable. Si l’agneau était innocent du méfait dont l’accusait le loup, la sainte-nitouche, elle, est une hypocrite qui affecte l’innocence, une Scheinheilige (qui a seulement l’apparence d’une sainte) qui se révèle parfois rusée, rouée (durchtrieben) ou même dévergondée (schamlos).

A en croire le chroniqueur Karleskind, Marion, la nièce de Marine, sous ses airs de sainte-Nitouche, n'a rien d'un agneau innocent : c'est un jeune loup (sehr ehrgeizige junge Person) aux dents longues (karrierehungrig, Aufsteiger) !

 

GRAIN

 

 


marronnier / Rosskastanie

 


grain en mer

 


Oliver Cromwell
(1599-1658)

 

Les marronniers du Jardin du Luxembourg "sont en danger. Un parasite les ravage et le Sénat a décidé, pour des raisons de sécurité, de les faire couper. Avant de replanter des essences plus résistantes. Les trois jardiniers de cet espace vert veilleront au grain au bon déroulement de l'opération." (article)

Bien qu’il s’agisse en l’occurrence de végétaux, "veiller au grain" ne consiste pas à planter des graines puis à les surveiller, par ex. pour éviter que les oiseaux ne les picorent...

Cette expression signifie être vigilant, méfiant même, afin de parer (abwenden) à une éventualité dangereuse : les jardiniers du Luxembourg surveilleront donc scrupuleusement (akribisch) l’abattage des arbres et leur remplacement.

L’expression "veiller au grain" ne vient pas du domaine de l’agronomie, mais de la marine : en mer, un grain désigne un coup de vent violent, imprévisible et souvent de courte durée (Windbö). Il peut être accompagné de pluie, de neige ou de grêle. Ce sont justement les grêlons (Hagelkorn), grains de glace, qui ont donné son nom à cette bourrasque : "grain" vient du latin granum (grain, graine : Korn).
Les marins doivent être vigilants pour éviter qu’un grain ne fasse chavirer (kentern) leur embarcation.

L’équivalent allemand de "veiller au grain", auf der Hut sein (être sur ses gardes), n’a pas un rapport direct avec un chapeau, dans son acception actuelle. Pourtant, die Hut et der Hut ont la même origine étymologique, à savoir le mot (moyen-allemand) huot qui signifiait protection, tandis que sa forme féminine huote signifiait garde, surveillance. D'où le verbe hüten : surveiller, garder, et le substantif Obhut : garde, responsabilité.
De protection en général, le chapeau / Hut est devenu un couvre-chef.

Il suffit parfois de presque rien pour qu’un projet ne puisse pas être réalisé, pour que les choses tournent mal. Un petit rien du tout peut avoir des effets incalculables : un grain de sable réussit, par ex., à détraquer (durcheinanderbringen) un engrenage, un mécanisme (Sand im Getriebe).

C’est probablement de cette idée que vient l’expression avoir un grain, sous-entendu un grain de folie (nicht mehr alle haben, nicht ganz bei Verstand sein), donc être un peu fou, avoir le cerveau détraqué (gestört).

"Il n'y a point de génie sans un grain de folie", affirmait Aristote.

Et il suffit parfois d'un seul "grain" dans la vie d'un personnage de premier plan pour changer le cours de l'Histoire, comme le rappelle Blaise Pascal (Pensées, 162) : "Cromwell allait ravager toute la chrétienté ; la famille royale était perdue, et la sienne à jamais puissante, sans un petit grain de sable qui se mit dans son uretère (Harnleiter)."

En effet, le Lord Protecteur est mort en 1658 d’une infection due à un calcul urinaire (Harnstein), et ce "petit gravier" ou "gravelle", comme on l'appelait alors, a eu des conséquences historiques considérables : fin de la République et rétablissement de la royauté en Angleterre.

Oliver Cromwell est l’un des personnages les plus controversés de l’histoire de la Grande-Bretagne. Certains le considèrent comme un tyran régicide, un fanatique halluciné, et affirment qu’il avait un grain... Quelques jours avant son décès, il expliquait à ses médecins - qui, naturellement, veillaient au grain sur sa santé - qu’il ne succomberait (erliegen) pas à cette maladie car il n’avait reçu aucun signe divin annonçant sa mort prochaine !

prenez-en de la graine ! Ou une tranche ? FrAu ModJo - 2018

Une question à poser ou un commentaire à faire ?   Précision - Les mots traduits
figurent sous leur forme de base :
infinitif pour les verbes ;
singulier pour les substantifs ;
masculin singulier pour les adjectifs.

Liste alphabétique
"Mot du jour"