Le mot du jour franco-autrichien
 

 

 

 

VÉLOTAF

 

vélotafeur

 

au boulot, à vélo,
quelle que soit
la météo !

 

 

Pour faire apparaître la traduction des mots soulignés •• Ca fonctionne ? Parfait ! ••, placez le curseur dessus (ou le doigt, si vous utilisez une tablette ou un smartphone)
 

Pour éviter que les usagers •• Benutzer, Verkehrsteilnehmer •• des transports en commun ne se reportent •• auf etw. anderes ausweichen •• massivement sur la voiture par crainte du coronavirus, de nombreuses municipalités ont créé des pistes cyclables •• Radweg •• - pour le moment - provisoires et renforcé les infrastructures dédiées •• gewidmet, zu etw. bestimmt, für etw. vorgesehen •• aux utilisateurs de la "petite reine" (1). "En dix jours on a fait plus qu’on aurait fait en dix ans, en temps normal", s'enthousiasme le porte-parole du collectif •• (Bürger)Initiative ••    "Vélo Ile-de-France".

Une opération couronnée de succès •• erfolgreich •• , semble-t-il, puisque, la première semaine de déconfinement (à partir du 11 mai), les compteurs répartis •• aufteilen, verteilen •• dans tout l'Hexagone ont enregistré en moyenne 44% de passages de vélos de plus qu’avant le confinement et, comparée à la même semaine en 2019, la fréquentation •• (Verkehrs)Aufkommen •• cyclable a progressé de 11%.

Les vélotafeurs, considérés souvent avec condescendance •• herablassend •• avant la crise, sont aujourd'hui les rois du bitume •• Asphalt •• !


Le vélotaf ? Le terme, connu essentiellement des initiés •• Eingeweiht, Insider •• jusqu'à présent, se répand dans les médias. Ce mot-valise •• Kofferwort •• , apparu au début du XXIe siècle est composé de "vélo" (lui-même apocope de vélocipède) et de "taf", qui est synonyme de boulot, travail.

Pratiquer le vélotaf, c'est se rendre régulièrement (et indépendamment •• unabhängig •• des conditions météo, qu'il pleuve, vente •• qu'il pleuve ou qu'il vente : bei Wind und Wetter •• ou neige...) à bicyclette à son lieu de travail. (2)


Le mot "taf" est, lui, plus ancien : apparu en argot au milieu du XIXe siècle, il est synonyme de  "peur", "frousse", "pétoche", "trouille" •• Schiß •• (3).

La deuxième acception de "taf", apparue à la fin du XIXe siècle (sans qu'on sache s'il y a un rapport avec la première), est "part de butin •• Beute •• " : avoir son taf, c'est "avoir son compte •• bekommen, was einem zusteht •• " lors du partage du butin.

On observe ensuite un glissement sémantique •• Bedeutungsverschiebung ••  : "part de butin" → "gain illicite •• illegales Einkommen •• " → "travail source de revenus". Cependant le mot conserve une connotation péjorative : le "taf" désigne toujours un boulot mal rémunéré •• entlohnen, vergüten •• , un job précaire, un peu galère...


Non, nous ne quittons pas le vélo pour un autre moyen de transport - un peu démodé, il faut l'avouer : cette "galère" n'est pas un bateau à rames, mu •• mouvoir : antreiben •• par des forçats •• Galeerensträfling •• . Il désigne un mode de vie ou une activité pénible •• galère : Schinderei, Plagerei •• (4). Les "galériens" des temps modernes, ce sont les travailleurs qui, dans les grandes villes, sont soumis à un rythme de vie infernal •• unerträglich, infernalisch •• . Ils ne sont plus condamnés à ramer •• rudern •• dans l'enfer des galères sous la surveillance du garde-chiourme •• Sträflingaufsehen •• , mais doivent ramer •• sich abstrampeln, sich abquälen •• - au sens figuré - au boulot et dans les rames de métro •• Wagenreihe, U-Bahngarnitur •• : une existence résumée dans la formule "métro, boulot, dodo" - ou "vélo, boulot, dodo" dans la version "(post- ?) corona"...

L'expression "métro, boulot, dodo" figure - dans la version un peu plus longue "métro, boulot, bistro, mégots •• Zigarettenstummel •• , dodo, zéro" - dans un recueil de poèmes Pierre Béarn (1902-2004) intitulé "Couleurs d'usine", publié en 1951, et qui critique la monotonie de l'existence des citadins •• Stadtbewohner, Städter •• , le train-train quotidien •• Alltagstrott, der graue Alltag •• (même s'ils empruntent •• benutzen •• un autre moyen de locomotion •• Beförderungsmittel •• que le rail •• Schiene •• ...) et le manque d'alternative à cette vie trépidante •• hektisch •• et usante •• zermürbend, anstregend, der einen kaputt macht •• , réduite à trois phases : trajets domicile-lieu de travail / job / sommeil de récupération •• Erholung •• .


A quoi pourrait-on résumer - tout en "o" -  la vie "d'après" (le confinement) ? Voici quelques propositions, par ordre alphabétique : "Allô (que ferait-on sans smartphone ?), apéro (convivial •• gemütlich, gesellig •• , enfin sans masque, sans "distanciation physique"), écolo (la petite "touche •• Note •• verte" qui ne doit plus manquer nulle part), fluo •• neon- •• (pour mettre de la couleur dans la grisaille •• Eintönigkeit, Grau-in-Grau •• quotidienne), météo (clémente •• mild, gemäßigt •• pour les vélotafeurs), piano (eh, doucement •• langsam! sachte! •• , on a survécu au virus, il faut profiter de la vie !), stylo (celui que vous devrez emporter dans l'isoloir •• Wahlzelle •• pour voter aux municipales le 28 juin...) et vélo (oui, mais pas seulement pour aller au boulot, il y a d'autres plaisirs dans la vie).

On oublie les mots moins réjouissants •• erfreulich •• comme fiasco (de la gestion •• Management •• des masques), ghetto (qui rappelle le confinement de certains pendant deux mois dans des logements de quelques m²), kilos (superflus, accumulés pendant cette période)...

 

     Pour être au courant


(1) La petite reine : la bicyclette doit •• verdanken •• ce surnom à la jeune reine Wilhelmine d’Orange-Nassau (elle a succédé à •• nachfolgen •• à son père sur le trône des Pays-Bas à l’âge de 10 ans) qui se déplaçait souvent à bicyclette. Cette simplicité et cette proximité •• Nähe •• avec son peuple lui ont attiré la sympathie. En 1898, lors d’une visite officielle de la souveraine à Paris, le journal "La France illustrée" associe dans la même expression la "petite reine" et son moyen de locomotion préféré. La périphrase est reprise et popularisée par Pierre Giffard, rédacteur du magazine "Vélo".

(2) Les anglophones désignent le vélotafeur par le terme de bike commuter, l'équivalent allemand est Fahrradpendler (littéralement : "vélo-navetteur"). Le néologisme "navetteur" est courant en Belgique, les Suisses utilisent plutôt "pendulaire".

(3) "pétoche" vient du verbe "péter", et le premier sens de "trouille" est "diarrhée".
• Ces deux termes - argotiques à l'origine et appartenant aujourd'hui au registre familier - ont donc une origine scatologique ("qui a un rapport avec les excréments"), un peu oubliée aujourd'hui : la peur agit sur les boyaux •• Gedärme •• , donne la colique et peut provoquer une défécation •• Darmentleerung •• soudaine et involontaire...

• Le CNRTL indique que le mot "taf" est probablement d'origine onomatopéique, "évoquant le bruit des fesses qui s'entrechoquent •• gegeneinander schlagen •• sous l'effet de la peur". Une explication qui ne me paraît pas évidente •• einleuchtend •• : il faudrait pour cela qu'elles (= les "parties charnues" de l'individu •• Hinterteil, (ironique) verlängerter Rücken •• ) soient bien dures, fermes... pour "s'entrechoquer" et produire un tel bruit !

• Certains estiment que "TAF" ne dérive pas de l'onomatopée mais qu'il s'agit ici de l'acronyme de "travail à faire".

4- faux amis : pénible (mühsam, beschwerlich) ne se traduit pas par penibel  (méticuleux, tatillon, pinailleur)

 

 

 

 

GASTRO

un raccourci trompeur

Lorsqu'un journal autrichien titre "Die erste Gastro-Bilanz" après le déconfinement, n'allez pas imaginer qu'il fait le point •• eine Zwischenbilanz aus etw. ziehen,
eine Bestandsaufnahme machen
••
sur l'apparition d'une épidémie de gastro-entérite survenue •• auftauchen, eintreten •• après la levée •• Aufhebung •• des restrictions •• Einschränkung •• .

La "gastro" pour un Français (et pour une Française aussi, d'ailleurs...), c'est  une infection du système digestif •• Verdauungsapparat •• qui se manifeste •• sich äußern, sich zeigen •• le plus souvent par des nausées •• Übelkeit •• , des vomissements •• Erbrechen •• , des crampes abdominales et des diarrhées. (1)

Il s'agit donc de ce qu'on appelle en allemand "Brech-Durchfall" ou, en termes plus scientifiques, "Magen-Darm-Katarrh", "Gastroenteritis".

Le "bilan-gastro" évoqué •• erwähnen •• dans la presse autrichienne n'a - a priori (quoique… •• wobei…, allerdings… •• ) - rien à voir avec ces symptômes : le journaliste constate que la reprise •• neuer Beginn, Wiederbelebung, Erholung •• se fait lentement dans la gastronomie. Cafés et restaurants sont loin d'avoir retrouvé l'affluence •• Andrang der Kunden •• d'avant la crise sanitaire.


Quoi qu'il en soit •• wie auch immer, wie dem auch sei •• , la gastro ("à la française") et la Gastro ("à l'autrichienne") dérivent toutes les deux du grec  γ α σ τ η ́ ρ (gastêr) qui signifie "ventre; estomac".

En français, les mots de la famille de "gâster" (2) sont des termes savants, qui ne sont adoptés qu'entre le XVIe et le XVIIIe siècle. Le mot "estomac" est, par contre, attesté dès le XIe siècle.

Il dérive du latin stomachus (3) qui possède un sens assez large : il désigne non seulement l'estomac, mais aussi l'œsophage et - au sens figuré - le goût, l'humeur •• Stimmung, Laune, Gemütsart •• , le caractère. C'est pourquoi l'expression "avoir de l'estomac" signifie posséder du courage, de l'aplomb •• sich was trauen, Aplomb (Sicherheit im Auftreten) haben •• .

Mais, lorsqu'Obélix, l'intrépide guerrier •• uneerschrockener, furchtloser Krieger •• gaulois qui "ne manque jamais d'estomac", se plaint d'avoir "l'estomac dans les talons", c'est bien de son tube digestif qu'il s'agit : il comblerait •• füllen, auffüllen •• volontiers ce "petit creux •• Hohlraum – j'ai un creux à l'estomac : ich habe Hunger, mir knurrt der Magen •• à l'estomac" en engloutissant •• verschlingen •• un sanglier... (4)


A propos d'estomac, comment se prononce le mot ?
En règle générale, le "c" final est prononcé [k]. Exemples :
- ammoniac, bac, Cognac, hamac, lac, parc, sac, tic-tac, trac ;
- bec, échec, fennec, grec, mec, sec ;
- chic, hic, loustic, ombilic, pic, public, sic, trafic ;
- bloc, choc, froc, manioc, soc, troc  ;
- caduc, duc, gazoduc, suc, truc, viaduc ;
- donc...

Mais que serait le français sans exception ? (4)
Le "c" final n'est pas prononcé dans les mots suivants :
- estomac, tabac,  banc, blanc, blanc-bec, flanc, franc  
- marc, clerc, porc,
- jonc, tronc  
- accroc, croc, escroc, raccroc,  
- caoutchouc...

Donc [dõk], estomac [εstɔma] rime avec tabac [taba].

 

     Pour être au courant


1- Gastritis – Kastritis... Un ancien footballeur autrichien, devenu co-commentateur sportif à  l'ORF, expliquait qu'un des joueurs était affaibli par des problèmes digestifs : "Er leidet an einer leichten Kastritis". Naturellement (du moins on l'imagine...), il voulait parler de "gastrite / Gastritis".

Cet exemple rappelle l'importance de la prononciation : à cause de cette confusion •• Verwechslung •• phonétique entre [g] et [k], un problème gastrique change - anatomiquement parlant •• vom anatomischen Standpunkt aus betrachtet, anatomisch gesehen •• - de niveau et se transforme en "privation •• Verlust •• (mais seulement "légère" ?) des facultés de reproduction"...

En allemand d'Autriche, la différence de prononciation entre les sourdes et les sonores (stimmhaft ≠ stimmlos) est très ténue •• winzig, sehr gering •• , voire inexistante : beaucoup d'Autrichiens ne font pas la distinction

entre [g] et [k] : une confusion qui permet à "Gastritis" de se changer en "Kastritis" et à "Gastro" de se transformer en Castro, alias "líder máximo" ;

entre [d] et [t], et entre [b] et [p] : j'avoue avoir eu du mal à reconnaître le nom du compositeur Claude Debussy, métamorphosé •• verwandelt •• en "tépoussi" [tepusi] ;

entre [ʃ] et [ʒ], et entre [s] et [z] : c'est ainsi que la pauvre Josette peut entendre son prénom se transformer en "chaussette"


2- dans la famille de "gaster"... il y a les gastéropodes, appelés en allemand Bauchfüßler. Ces deux mots sont d'ailleurs composés des mêmes éléments : le ventre (gastêr, gastros / Bauch) et le pied (pous, podos / Fuß). Les animaux de cette espèce de mollusques •• Weichtiere •• (qui comprend les escargots et les limaces •• Nacktschnecke •• ) sont caractérisés par un "ventre-pied" qui constitue leur organe de locomotion •• Fortbewegung •• .

Question pour les experts molluscologues : un escargot affamé peut-il avoir l'estomac dans les talons / ou le creux des genoux (voir 5) ?


3- Evolution du sens du mot "estomac" - anatomiquement descendante, de haut en bas de l'appareil digestif : de la bouche au ventre, en passant par le gosier •• Rachen •• , l' œsophage •• Speiseröhre •• et l'estomac.
Grec : stómakhos (radical "stoma" = la bouche + "os" = ouverture, embouchure) : signifie "gosier" (Rachen) → latin "stomachus" : œsophage (Speiseröhre), estomac → français (XIe siècle) "estomaque" : ventre, estomac.

4- La prononciation de "marc" est un peu particulière :
- s'il s'agit du résidu de fruits pressés (ex. marc de raisin •• Traubentrester •• ) ou d'une substance que l'on a fait infuser (ex. marc de café •• Kaffeesatz •• ), le "c" final ne se prononce pas,
- alors que le "c" final du prénom Marc est prononcé, sauf s'il s'agit de Saint-Marc de Venise...


5- avoir l'estomac dans les talons  (littéralement : der Magen hängt einem bis in den Fersen) : en allemand, l'estomac ne descend que jusque dans le creux des genoux (der Magen hängt einem in den Kniekehlen) signifie avoir une faim de loup (einen Mordshunger haben).

Si on ne trouve guère de boucheries chevalines en Autriche (à Graz, la dernière a fermé ses portes en 2017), elles étaient nombreuses en France (des années 1870 aux années 1960). Un boucher faisait la promotion •• bewerben •• de son commerce •• Geschäft •• avec ce jeu de mots : "Si vous avez l'estomac dans les talons, mangez du cheval, vous aurez l'étalon (Hengst) dans l'estomac !"
 

JARDIN

 

 

 


Friedrich Fröbel
(1782-1852)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


plessis

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


jardin "à la française"
(Grand Trianon)

 

 

 

 


Georges Moustaki
(1934-2013)

Le jardin d'enfants est connu sous son nom allemand de Kindergarten sur tous les continents : de la Grande-Bretagne jusqu'en Corée (du Sud, bien entendu...), et de la Birmanie - alias Myanmar - jusqu'aux villages Masaï.

La raison en est que c'est un Allemand, Friedrich Fröbel, qui a créé le 1er Kindergarten en Thuringe en 1840.  Grâce au patronage •• Gönnerschaft, Schirmherrschaft, Sponsoring… •• de particuliers fortunés, il était même gratuit. Son fondateur •• Gründer •• justifiait ainsi le choix du nom "jardin" pour cette nouvelle institution et de "jardiniers / jardinières" pour les enseignants : Kinder seien "die edelsten Gewächse, (…) Keime und Glieder der Menschheit", und sollen "in Übereinstimmung mit sich, mit Gott und der Natur erzogen werden."

Jusque là, les établissements d'accueil •• Betreuungseinrichtung •• pour les jeunes enfants étaient, au mieux, une garderie •• Kleinkinderhort •• comme la Warteschule (pour attendre le retour des parents... ou l'âge d'aller à l'école ?) ou un atelier d'apprentissage •• Lehrwerkstatt •• comme la Strickschule ; au pis •• schlimmstenfalls •• , c'était une Bewahrschule ou Bewahranstalt (termes qui rappellent plutôt une maison de correction •• Erziehungs-, Besserungsanstalt •• ...).


Paradoxalement, dans son "pays-mère", cette institution ne s'appelle plus Kindergarten : en Allemagne les pré-scolaires sont accueillis dans des Kitas (Kindertagesstätte, -einrichtung). En Autriche, cependant, le Kindergarten a conservé son nom d'origine.

En France, le jardin d'enfants traditionnel (pour les enfants de 3 à 6-7ans) a été remplacé par l'école maternelle pour rappeler que ce n'est pas une simple garderie ou un endroit où les petits ne font que s'amuser, mais un lieu d'apprentissage sérieux.

Le "jardin d'enfants" n'a pourtant pas tout à fait disparu : rebaptisé •• umbenennen •• "jardin d'éveil" et à mi-chemin entre •• zwischen •• la crèche •• Krippe •• et la maternelle, il accueille les enfants à partir de 2 ans.


Pour désigner le jardin (jardin d'agrément •• Ziergarten •• , verger •• Obstgarten •• ou potager •• Gemüsegarten •• ), il y a quelque deux mille ans, "nos ancêtres les Gaulois" - romanisés - utilisaient l'expression "hortus gardinus", composée
• du latin hortus (jardin) et
• de l'ancien bas francique gardo (clôture) : on retrouve cet élément dans l'ancien haut allemand garto, et l'ancien néerlandais gaert.

L'ancien et le moyen français n'ont retenu que la deuxième partie du mot composé :  le "hortus" latin ne subsiste plus que dans les mots apparentés à horticulture et dans ortolan (1).

Le jart ou gart français s'est diffusé dans les autres langues romanes (2) et a franchi la Manche, via la forme anglo-normande gardin, pour se transformer en garden, le jardin à l'anglaise... (3)


Le sens originel de gardo, garto, gart, n'est pas celui d'un lieu cultivé, mais celui d'un espace clos, où humains, animaux et cultures sont bien "gardés", à l'abri derrière une clôture •• Umzäunung, Umfriedung •• .

En effet, garto dérive de Gerte (4) qui désigne une vergette •• kleine Rute •• , un rameau •• Zweig •• flexible (de saule •• Weide •• ou de noisetier par exemple). Entrelacées •• einflechten •• , ces petites branches souples étaient utilisées pour confectionner des clôtures, des plessis (5).

Le mot jardin désigne donc d'abord la palissade •• Holzzaun, Pfahlzaun •• , cette haie "morte" (opposée à la "haie vive •• grüne Hecke, lebender Zaun •• "), puis l'enclos (mit Gerten umzäuntes Gelände, Gehege, Pferch) lui-même et, à partir du XIIe siècle, le jardin entouré d'une clôture, défini comme "lieu où l'on cultive des végétaux utiles ou d'agrément" (umfriedetes Land zum Zweck des Anbaus von Pflanzen).


Peu à peu, le mot jardin en est venu à désigner des lieux très différents et, même s'ils n'ont pas tous forcément •• unbedingt, zwangsläufig •• un rapport avec la culture des plantes (comme le jardin d'enfants ou le jardin zoologique), ils ont gardé l'idée originelle de "refuge •• Zufluchtsort •• ", "espace clos, abrité" : du Jardin d'Eden, le Paradis terrestre, en passant par le jardin d'hiver et le jardin de simples •• Heilkräuter ••  (6), jusqu'à notre "jardin secret" (7).

 

     Pour être au courant


1- hortus : on retrouve ce radical dans horticulture •• Gartenbau •• (art de cultiver les jardins potagers et floraux), horticulteur, horticole, hortillonnage •• von Kanälen durchzogenes Sumpfgebiet,
wo Gemüseanbau betrieben wird
••
, mais aussi dans le mot "ortolan •• Ortolan, Emberiza hortulana, Gartenammer •• " qui désigne une variété de petits passereaux •• Sperling •• d'Europe méridionale, très recherchés pour la délicatesse •• Zartheit, Feinheit •• de leur chair •• Fleisch •• .

2- Dans les langues européennes, le jardin français voisine avec l'espagnol jardín, le catalan jardí, l'italien giardino, le portugais jardim (à côté de horto), le roumain grădină... l'allemand Garten, le néerlandais gaard, l'écossais gàradh, le gaélique irlandais gairdín, le gallois gardd,...

3-  On oppose traditionnellement
• le jardin à la française, "classique", régulier, avec ses allées rectilignes, ses massifs géométriques, ses arbustes bien taillés,
• au jardin à l'anglaise, un jardin "paysager", plus proche de la nature, (à première vue) plus sauvage, aux formes irrégulières, aux chemins sinueux •• gewunden, verschlungen •• ...

4- Gerte (baguette, vergette •• kleine Rute •• ) : vient de l'indo-européen gher ghortos, dont dérivent à la fois le latin hortus (jardin) et l'allemand Hort (abri, refuge, asile, garderie).

5- Cette haie aux branches entrelacées s'appelle un plessis (du latin plectare : tresser, entrelacer les branches), un mot que l'on retrouve comme nom de famille (par ex. Plessis-Bellière) et la toponymie : il désigne alors un lieu anciennement entouré d'un plessis : par Le Plessis-Robinson (Hauts-de-Seine), le Plessis-Trévise (Val-de-Marne) ou Le Plessis-Patte-d'Oie (Oise)...

6- jardin de "simples" : ainsi nommé parce que les plantes médicinales qui y poussent sont utilisées telles qu'elles sont fournies par la nature.

7- jardin secret : domaine des sentiments, des pensées les plus intimes que l'on souhaite garder exclusivement pour soi... et qui évoque •• in Erinnerung rufen, an etw. erinnern •• bien le sens du "gardo", ancêtre du jardin.

Il y a 50 ans, en 1970, Georges Moustaki chantait "Il y avait un jardin" (vidéo avec sous-titres en français... et en espagnol)

 

l'école buissonnière

Montmeyran (Drôme), 3000 habitants – « Quand l'école buissonnière prend un nouveau sens : pour protester contre la non-réouverture de l'école du village, des élèves reprennent la classe dans les bois, avec des parents comme professeurs. Le maire juge la reprise •• Wiederaufnahme (des Unterrichts) •• "inenvisageable •• undenkbar •• " à cause des "protocoles très compliqués". » (article)


Depuis le XIXe siècle, "faire l'école buissonnière" signifie "se promener au lieu d'aller à l'école". Cette expression évoque une époque lointaine où la majeure partie de la population française habitait à la campagne. Aux beaux jours, les élèves préféraient vagabonder •• herumstreunen, herumschweifen •• dans la nature que de s'enfermer dans une salle de classe. Ils couraient dans les champs, dénichaient •• Nester ausnehmen  de "nid" •• les oiseaux dans les haies •• Hecke •• , cherchaient des baies •• Beere •• dans les buissons •• Gebüsch •• ...

Cependant, l'origine de cette locution n'a rien à voir avec de joyeuses escapades •• Ausflug •• champêtres •• ländlich •• . Elle remonte •• zurückgehen •• très probablement à l'époque des Guerres de religion du XVIe siècle.  Les partisans de la religion réformée étaient obligés de se cacher pour pouvoir la pratiquer et l'enseigner. La "buissonnière" était en ce temps-là une école clandestine •• geheim, Heimlich, illegal •• qui se tenait dans les champs, à l'abri des buissons, ou dans des clairières •• Waldlichtung •• .

Ces classes secrètes étaient créées par des protestants désireux •• bestrebt •• de soustraire •• entziehen •• leurs enfants aux écoles officielles qui étaient, elles, placées sous l'autorité du clergé catholique. Face à la multiplication de ces écoles "sauvages" - où on enseignait non seulement les disciplines scolaires mais aussi le catéchisme réformé - le Parlement de Paris a rendu en 1552 un arrêt •• Urteilsspruch, Anordnung •• les interdisant.

Donc, en ce temps-là, faire l'école buissonnière signifiait suivre un enseignement et non pas sécher les cours *, comme c'est le cas aujourd'hui.


L'expression correspondante en allemand die Schule schwänzen n'a rien à voir avec les promenades à la campagne.
A l'origine du verbe schwänzen se trouve l'ancien haut allemand swanzen **  qui signifiait agiter (hin und her bewegen) ;
→ moyen allemand : swenzen (toujours dans le sens d'agiter) ;
→ au XVe siècle, orthographié schwänzen, le verbe prend le sens de umherschlendern, umherstreifen : déambuler, flâner, aller de ci de là, sans but particulier ;
→ au XVIIIe siècle, le mot se répand dans les milieux estudiantins dans le sens de bummeln, eine Vorlesung verpassen : aller se balader et rater un cours.
→ le mot est ensuite passé dans le langage des écoliers.

La version alsacienne de l'expression "sécher les cours", "faire l'école buissonnière", c'est "faire bleu" : blaù màche  (calque de l'allemand "blau machen") ou "bleuter les cours". ***

Dans le reste de la France, on dit plutôt "se faire porter pâle" (blau machen, krank feiern, sich krankmelden)... Des goûts et des couleurs, on ne discute pas •• de gustibus et coloribus non disputandum •• , disaient déjà les Romains dans l'Antiquité.


Contrairement à ce qu'affirme l'article cité ci-dessus, "l'école buissonnière [ne] prend [pas] un nouveau sens à Montmeyran : bien au contraire, l'expression retrouve son sens originel, à savoir •• nämlich •• faire classe en pleine nature !
 

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* sécher les cours : l’expression se réfère probablement à l’encre qui séchait dans les encrier •• Tintenfass •• s pendant que les élèves délaissaient •• verlassen, vernachlässigen •• leur classe pour aller flâner dans la campagne, c’est-à-dire quand ils faisaient l’école buissonnière.

** C'est également de ce verbe swanzen que dérive le substantif Schwanz : en effet, l'animal agite sa queue dans un mouvement de balancement.

*** entre haies et buissons : le néerlandais possède une expression assez proche de "faire l'école buissonnière" : "haagschool houden" qui signifie littéralement "faire l'école de la haie".
En Belgique, on entend l'expression : "brosser les cours" (calque du flamand brossen : passer à travers les buissons, se faufiler •• sich durchschlängeln, -zwängen, -winden •• dans les taillis •• Dickicht, Unterholz •• ).

 

les bons et
les mauvais

CALCULS

 

 

 

 

 


Michel de Montaigne
(1533-1592)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

"Nach dem Brexit-Referendum hoffte Brüssel für lange Zeit, dass London die Torheit seines Handelns sehen und ein Mitgliedstaat bleiben würde. Die britische Regierung seinerseits dachte, es könne die EU-Staaten gegeneinander ausspielen. Beide haben sich verkalkuliert." (article)

Bruxelles espérait que Londres réaliserait •• begreifen •• que le Brexit est de la folie. De son côté, le gouvernement britannique, fidèle à la devise "diviser pour régner" (1), espérait pouvoir dynamiter •• sprengen •• le front uni des Etats de l'Union. Or, les deux camps se sont trompés dans leurs calculs.


Sich verkalkulieren, se tromper dans ses calculs, ses prévisions : les deux formes s'emploient au sens propre comme au figuré. Dans ce dernier cas, le mot calcul n'est plus synonyme d'opération d'arithmétique, il prend le sens de "combinaison de moyens d'action en vue de son intérêt personnel", ou, plus péjorativement, de "machination malveillante", "intrigue" (Machenschaften, Intrige).


Le mot calcul est apparenté à calcaire, chaux, calcium, à chalk (la craie en anglais)... : tous ces termes dérivent du latin calx, calcis (la pierre, en particulier calcaire), et calculus signifie "pierre", "caillou"... et "calcul".


Car il y a calcul et calcul... Quand le philosophe Montaigne évoquait ses calculs, il ne s'agissait pas d'opérations d'arithmétique ! Dans ses "Essais" (1580), il évoque à de nombreuses reprises - et avec force détails •• mit lauter Details •• anatomiques - ses problèmes de santé : il souffre de la gravelle (de gravier : Kies) ou maladie de la pierre, appelée aujourd'hui lithiase (de lithos : pierre). Qu'elle soit soit rénale, vésiculaire ou cholédocienne, cette affection se caractérise par la formation de concrétions, les calculs (2) appelés Steine (Nieren-, Gallensteine...) en allemand.

Dans ce contexte, le rapport avec les pierres est évident. Il l'est moins quand le calcul désigne une opération arithmétique.

Pendant des millénaires, on a compté, calculé, à l'aide de petits objets simples : cailloux, bâtonnets •• Stäbchen •• , osselets •• Knöchelchen •• , jetons d' •• Knöchelchen •• argile •• Ton, Lehm •• ... (3) Ils ont ensuite été progressivement abandonnés au profit de formes symboliques puis de chiffres (romains puis arabes) (4), mais le mot calcul est resté.


Se tromper dans ses calculs se dit aussi die Rechnung ohne den Wirt machen (littéralement : "faire l'addition sans l'aubergiste"), ce qui signifie qu'il ne faut traiter une affaire qu'en tenant compte •• berücksichtigen •• des autres personnes intéressées, en l'occurrence •• in diesem Fall •• de l'aubergiste qui est le mieux à même d' •• imstande •• établir l'addition ou la facture.

Il existe en français une expression analogue, mais qui n'est plus très utilisée : "compter sans son hôte". Quand on quitte l'auberge ou l'hôtel, on ne peut pas faire son compte tout seul : il est dans l'intérêt des deux parties, l'hôte (5) et le maître des lieux •• Hausherr •• , que ni l'un ni l'autre ne se trompe dans ses calculs. Le fait que l'expression soit devenue proverbiale s'explique probablement par la fréquence •• Häufigkeit •• des litiges •• Streitfälle, Streitigkeiten •• entre client et hébergeur •• Gastgeber •• .

Vouloir régler ses comptes •• abrechnen (au sens propre et au sens figuré •• de son côté, ne pas prendre en considération •• berücksichtigen •• l'avis d'une personne avec laquelle on est en relations d'affaires - ou en négociations - ne peut qu'entraîner des désillusions : c'est ce que les négociateurs britanniques et européens apprennent à leurs dépens •• auf seine / ihre Kosten •• .


     Pour être au courant


1- Une formule qui a fait ses preuves •• sich bewähren •• au cours de l'histoire : "Diaírei kaì basíleue" chez Philippe de Macédoine, "Divide ut regnes" en latin, "Diviser pour régner" chez Louis XI (fin du XV° siècle), "Divide et impera" chez Machiavel, "Divide and conquer" chez les Anglais, "Teile und herrsche" chez les Habsbourg...


2a- La formation de calculs dans le rein, la vessie •• Harnblase •• , l'uretère •• Harnleiter •• , la vésicule biliaire •• Gallenblase •• ou le canal cholédoque •• Hauptgallengang •• peut entraîner des douleurs violentes : les coliques néphrétiques (et pas "frénétiques"...) ou hépatiques.

Oliver Cromwell, contemporain de Montaigne, Louis XIV, Benjamin Franklin, Napoléon Ier et Napoléon III - pour n'en citer que quelques-uns (tous des hommes...) - sont connus pour avoir souffert de calculs au sens anatomique du terme - et aussi de calculs - machinations et intrigues politiques - pour certains d'entre eux...

2b- Montaigne est mort en 1592 à l'âge de cinquante-neuf ans. Nous ne connaissons pas les raisons de son décès : peut-être a-t-il succombé •• sterben, erliegen •• à un œdème à la gorge, mais vraisemblablement pas à une crise de colique néphrétique. La (probable) découverte de sa tombe •• Grab •• , en 2019, permettra sans doute d'en savoir plus. (article)


3- Il paraît que •• es heißt / angeblich / es soll… •• , en Mésopotamie au IVe millénaire avant notre ère, les bergers comptaient leurs moutons avec des cailloux à l'entrée et à la sortie de la bergerie •• Schafstall •• .  Mais l'histoire ne dit pas s'ils s'endormaient au cours de l'opération...


4- des symboles aux chiffres


5- l'hôte : le mot désigne à la fois la personne qui offre l'hospitalité et celle qui est reçue - Gastgeber et Gast -, ce qui est, reconnaissons-le, un peu déroutant •• verwirrend •• ... Par contre, le féminin "hôtesse" ne désigne que la personne qui reçoit. Comme l'allemand Gast, le français "hôte" est épicène •• geschlechtsneutral •• au sens de "personne reçue".

vent debout, contre tous et tout ! FrAu ModJo - 2020

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figurent sous leur forme de base :
infinitif pour les verbes ;
singulier pour les substantifs ;
masculin singulier pour les adjectifs.

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