Le mot du jour franco-autrichien
 

GRIPPE

 


Edvard Munch
malade de la grippe Autoportrait - 1919
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Egon Schiele
autoportrait

 

 


Edmond Rostand
en uniforme d'académicien

 

 

Elle a causé la mort de 40 à 100 millions de personnes en moins de deux ans (1918-19), soit deux à cinq fois plus que le nombre de victimes de la Grande Guerre (1914-1918) dont nous commémorons cette année la fin.

"Elle", c’est la pandémie de grippe qui a touché un tiers de la population mondiale, estimée alors à 1,9 milliards de personnes. Cette grippe, dite "espagnole", s’est en réalité probablement déclarée aux Etats-Unis : elle doit ce surnom au fait que c’est en Espagne que la presse en a parlé en premier. D’une part, parce que le roi Alphonse XIII en a été atteint, d’autre part parce que la presse était beaucoup moins censurée en Espagne, pays neutre à l’époque, que dans les pays en guerre comme la France, l’Angleterre ou l’Autriche-Hongrie.

En France, le bilan s’élèvera à un demi-million de morts ; en Autriche, on en comptera 21.000. Tous ces chiffres sont des estimations, à cause de la désorganisation due à la guerre, mais aussi parce que, à l’époque, la grippe ne faisait pas l’objet d’une déclaration obligatoire (Anzeigepflicht) de la part du personnel de santé.

C’est le mot français "grippe" qui au début du XX° siècle a remplacé le terme influenza dans de nombreuses langues : de Grippe (allemand) à griep (néerlandais), grypa (polonais), grip (turc), en passant par gripe (espagnol et portugais).

Attesté à partir du XIVe siècle, le mot grippe désignait, non pas une maladie, mais une griffe, un croc (Greifer, Haken), et le verbe gripper signifiait saisir, attraper. Le verbe agripper (ergreifen) actuel appartient à la même famille.

Au sens figuré, la grippe est synonyme au XVIIe siècle de caprice, envie soudaine, goût passager (Laune). Quand la marquise de Sévigné écrivait (en 1684) qu’un gentilhomme de sa connaissance était "grippé", elle ne parlait pas de sa santé, mais d’une passion amoureuse subite : être grippé, c’était être entiché de qn (in jn vernarrt, verknallt sein).

C’est par antiphrase qu’est née plus tard l’expression prendre quelqu’un ou quelque chose en grippe (eine plötzliche Abneigung gegen jn / etw. empfinden). Quant au sens actuel de grippe, maladie contagieuse, il apparaît au milieu du XVIIIe siècle. Il faut cependant noter que, au XIXe siècle encore, la grippe était confondue avec d’autres affections sous le nom assez imprécis de "maladies catarrhales" : on ne faisait guère la distinction entre la coqueluche, l’angine, la bronchite, la fièvre typhoïde ou l’influenza.

Si les langues germaniques ont emprunté le mot grippe au français, ce n’est qu’un échange de bons procédés... à quelques siècles de distance. En effet, grippe vient de l’ancien francique gripan (empoigner, saisir) qui a donné grifan (ancien haut allemand) puis grifen (moyen haut allemand) et greifen (allemand moderne). La grippe, c’est une maladie qui saisit brusquement et dont l’évolution peut être fulgurante (rasend, blitzschnell).

En 1918, le peintre autrichien Egon Schiele en meurt à 28 ans, trois jours seulement après son épouse. Deux des petits bergers portugais à qui la Vierge serait apparue à Fatima en 1917 y ont succombé (erliegen) l’année suivante. Et, pour la petite histoire, rappelons que Frederick Trump, grand-père de l’actuel président des Etats-Unis, en a été l’une des premières victimes Outre-Atlantique.

Parmi les autres victimes célèbres de la grippe "espagnole", on compte du côté français le poète Guillaume Apollinaire et l’écrivain Edmond Rostand, réformé (ausmustern) alors qu’il voulait s’engager (sich freiwillig verpflichten) et qui, au lieu de "mourir pour la France", succombera bêtement à la grippe. "C’est très bien. J’aurai tout manqué, même ma mort", faisait-il dire à son héros Cyrano de Bergerac, créé en 1897.

 

CONFETTIS

 


confettis et serpentins

 

 

"vers" à soie

Confettis *, confitures et vers à soie...

Le Carnaval de Nice bat son plein (in vollem Gange sein). Les festivités se dérouleront jusqu’au 3 mars.

Créé en février 1873, le Carnaval de Nice est le plus connu de France. Le Figaro a retrouvé dans ses archives un reportage sur le Carnaval de 1879 : cette année-là, défilés de chars, lancer de confettis, bataille de fleurs avaient attiré "deux cent mille personnes". "Nizza maritima est encore blanche de la poussière des confettis", résume l’auteur de cet article.

Nizza maritima ? Eh oui, en 1879, 13 ans après le rattachement du comté de Nice à la France, l’italien et l’occitan y sont encore les langues les plus répandues. Et puis, ce Nizza maritima fait agréablement couleur locale (Lokalkolorit) pour les lecteurs - en majorité parisiens - du Figaro.

• De la poussière blanche ? Rien d’étonnant puisqu’à cette époque les confettis sont des petites boules de plâtre blanc et n’ont pas grand-chose à voir avec les confettis multicolores en papier que nous connaissons aujourd’hui.

Comme leur nom l’indique, les confettis sont bien d’origine italienne : au XVIIe siècle, c’était des dragées qu’on lançait à la foule les jours de fête, à savoir des "petites confitures sèches", enrobées d’une couche dure de sucre blanc. **

Trop coûteuses pour être gaspillées, ces friandises (Süßigkeiten, Leckereien) ont été remplacées successivement par des pois chiches (Kichererbse) puis par des petites boules de plâtre (Gips) qui s’écrasaient, laissant une poussière blanche sur le sol.

On comprend que les carnavaliers portaient un masque grillagé - semblable à celui des escrimeurs - et un cache-poussière, sorte de peignoir (Morgenmantel) qu'ils enfilaient par-dessus leur costume, pour se protéger de ces projectiles à la fois durs et salissants.

C’est donc avec enthousiasme que l’invention des confettis en papier a été accueillie à la fin du XIXe siècle. Ces nouveaux confettis avaient plusieurs avantages : fabriqués en papier recyclé, ils étaient bon marché, multicolores et  inoffensifs (ungefährlich).

Mais quel est le rapport entre les confettis et la sériciculture (Serikultur) ou élevage des vers à soie ? D’abord, ce ne sont pas des "vers", mais des chenilles comme le confirme l’allemand Seidenraupe. Cette précision zoologique n’a cependant rien à voir avec les confettis.

Au cours de leur élevage, les 'vers' sont nourris de feuilles de mûrier (Maulbeerbaum). Pour changer leur litière (Streu) sans les blesser, on place dessus une couche de grandes feuilles de papier percées de trous et on y dépose les feuilles de mûrier toutes fraîches : attirées par la nourriture, les chenilles montent à l'étage supérieur en passant par les trous, et l’on peut alors retirer la litière sale.

Un ingénieur de Modane (à moins que ce ne soit un journaliste milanais..., on ne sait pas exactement qui est l’inventeur), ami d’un éleveur de vers à soie, a eu l’idée de récupérer les déchets résultant de la perforation des feuilles de papier en usage dans la sériciculture et de les utiliser comme confettis à la place des boules de plâtre.

Lancée à Milan en 1883, la mode des confettis en papier a conquis Paris en 1891 avant d’être adoptée l’année suivante au Carnaval de Nice. En 1895, le "Petit Journal" publie un reportage sur la journée de la Mi-Carême (Mittfasten) à Paris et l'orgie de confettis à laquelle cela a donné lieu : "Le sol [de la Place de l'Opéra] en était jonché (übersät) à ce point qu'on enfonçait dedans jusqu'aux chevilles."

En réaction à ces excès, la municipalité de Paris a interdit leur utilisation entre 1919 et 1932, prétextant que les confettis propageaient des microbes et que leur enlèvement (Entsorgung) après la fête était trop coûteux.

Aujourd'hui, ce sont les "bombes de serpentins" (Luftschlangenspray) qui sont interdites : les filaments gluants (klebrig) qu'elles projettent sont jugés trop polluants et, avec la menace terroriste, les aérosols (Spray) posent un problème de sécurité.

* confetti ou confettis ? Le pluriel du mot se forme avec l'ajout d'un "-s" final. "Quant un mot d'origine étrangère est intégré à la langue française, il (...) est soumis aux règles grammaticales françaises". (Conseil supérieur de la langue française, 1990)

* confettis, confiture, confiserie (Süßwaren) et Konfekt ont la même origine : le latin conficere (cum + facere) = faire entièrement, achever, d’où l’idée d’élaborer, réaliser, préparer d’une certaine façon.

 

CONSPUER

HUER

 

 


Affiche pour une représentation de "Carmen" de Bizet
(Etats-Unis, 1896)

"Conspué, le Carmen anti-féminicide de Florence tourne au fiasco -
Dans sa version de l'œuvre de Bizet, le metteur en scène a décidé d'épargner la cigarettière, faisant d'elle une tueuse. Ce choix scénaristique n'a pas convaincu le public. Les applaudissements, réservés aux comédiens, ont vite été couverts par des sifflets et des huées." (article)

Le metteur en scène s'est fait siffler, huer, conspuer.
Le verbe huer et son équivalent allemand buhen, ausbuhen ont la même origine. Ils se sont formés de manière onomatopéique : leur racine "hou" / "hu" reproduit le hululement parfois effrayant de certains oiseaux de nuit comme le hibou (Uhu) ou la hulotte (Waldkauz). Le nom du hibou a très vraisemblablement la même origine. "Hou, hou", c'est aussi le cri d'un fantôme... 

Dès le XIIe siècle, le verbe huer signifiait à la fois
- crier pour rabattre (treiben) le gibier ou effrayer un animal (par ex. un renard) et le faire sortir de son repaire (Höhle)
- et pousser des cris contre quelqu'un pour manifester publiquement son hostilité ou sa réprobation (Missfallen). Et c'est ce sens-là qui a persisté jusqu'à nos jours.

Bien que conspué, le metteur en scène s'en est tiré à bon compte (mit einem blauen Auge davonkommen) : même s'il a été atteint dans son amour-propre et sa réputation, il n'a pas été attaqué physiquement.

Et pourtant, le verbe conspuer signifie litéralement 'couvrir de crachats' : il est dérivé du latin conspuere (cum + spuere = cracher).
Le terme médical Sputum qui signifie crachat (Auswurf, Schleim), expectoration (Auswurf, Expektorat) a la même origine : c'est le supin de spuere.

C'est d'ailleurs de la même famille que vient le verbe spucken (cracher) ← speien ← spī(w)an en ancien allemand ← spuere.

Si le metteur en scène a échappé aux crachats et aux oeufs pourris, c'est peut-être parce qu'à la fin de l'opéra, au moment où Carmen " libérée, délivrée" va tuer Don José, un coup de théâtre (Knalleffekt... si l'on peut dire, puisqu'il n'y a pas eu de Knall) s'est produit, déclenchant l’hilarité du public : le pistolet à blanc (mit Platzpatrone) s'est enrayé (Ladehemmung haben) et le coup de feu n'est pas parti. Un fait dont s'est délectée la presse italienne. "E alla fine don Jose mori d’infarto" (et à la fin Don José mourut d’un infarctus), a titré La Stampa pour commenter la mort grotesque du policier qui s’est effondré sur la scène sans raison apparente.

L'affiche ci-contre immortalise une Carmen plus traditionnelle : intitulée "The Kiss", elle me rappelle étrangement une oeuvre du même nom et d'un peintre autrichien dont on commémore cette année le centenaire de la mort (le 6 février 1918). Ne trouvez-vous pas, vous aussi, un petit air de ressemblance ?
Der Kuss de Gustav Klimt date de 1909. Cette affiche de Carmen a été réalisée treize ans plus tôt.

 

ménager la chèvre et le chou

 

ménager
la chèvre et le chou

Brexit : Theresa May se retrouve dans la position inconfortable de devoir contenter les uns sans mécontenter les autres. "Il lui faudra ménager la chèvre et le chou : les entreprises désirent ardemment conserver un accès au marché commun européen. Or, en cas de Brexit « hard », il n’en sera pas question." (article)

Voilà une mission quasi-impossible, une sorte de quadrature du cercle. Comment, en effet, concilier des positions a priori incompatibles ?

L'expression ménager la chèvre et le chou (es allen recht machen wollen, es sich mit niemandem verderben wollen) est attestée - sous une forme un peu différente - depuis le XIIIe siècle : il fallait "savoir passer la chèvre et le chou". La formule se référait à un problème apparemment insoluble qui avait été proposé sous la forme d'une énigme (Rätsel) par Alcuin, évêque de Cantorbéry au VIIIe siècle * : un paysan doit faire traverser une rivière à un loup, une chèvre et un chou. Comme sa petite barque ne peut transporter à la fois que lui-même et l’un des trois passagers, il doit trouver une solution pour éviter de laisser seuls le loup et la chèvre, ou la chèvre et le chou. Il est donc obligé d'opérer plusieurs allers-retours. Mais comment doit-il s'y prendre (sich anstellen) ?
(
Si vous voulez jouer à "loup, chèvre, chou")

Ménager la chèvre et le chou, démarche louable (lobenswert) en soi, possède pourtant une connotation un brin péjorative : chercher à contenter tout le monde est considéré comme manquer de caractère, ne pas assumer son opinion (zu seiner Meinung stehen) et vouloir seulement se mettre bien avec chacun (sich gut mit allen stellen).

On ne peut contenter tout le monde, il faut parfois faire un choix douloureux. Le proverbe allemand "Allen Menschen recht getan, ist eine Kunst, die niemand kann" le confirme. Il a pour équivalent une expression popularisée par Jean de la Fontaine (inspiré, comme bien souvent, par ses prédécesseurs) dans la fable "Le Meunier, son fils et l'âne" : « Parbleu ! dit le meunier, est bien fou du cerveau, / Qui prétend contenter tout le monde et son père. »

Sans doute Theresa May connaît-elle le proverbe anglais "to run with the hare and hunt with the hounds" (courir avec le lièvre - c'est-à-dire prendre son parti - tout en le chassant avec la meute) : on ne peut être à la fois du côté de la proie et de celui du chasseur.

* Problème de traversée d'Alcuin - in "Propositiones ad acuendos juvenes" (propositions pour stimuler l'esprit des jeunes gens)
XVIII. PROPOSITIO DE HOMINE ET CAPRA ET LVPO.
"Homo quidam debebat ultra fluuium transferre lupum, capram, et fasciculum cauli. Et non potuit aliam nauem inuenire, nisi quae duos tantum ex ipsis ferre ualebat. Praeceptum itaque ei fuerat, ut omnia haec ultra illaesa omnino transferret. Dicat, qui potest, quomodo eis illaesis transire potuit?
Solutio : Simili namque tenore ducerem prius capram et dimitterem foris lupum et caulum. Tum deinde uenirem, lupumque transferrem: lupoque foris misso capram naui receptam ultra reducerem; capramque foris missam caulum transueherem ultra; atque iterum remigassem, capramque assumptam ultra duxissem. Sicque faciendo facta erit remigatio salubris, absque uoragine lacerationis
."

 

VERGLAS

 


Attention, verglas !

 


Autoportraits de
Van GOGH
◄glabre  ou barbu ►

 

"Neige et verglas, comment marcher sur les trottoirs glissants ?" interroge le Huffington Post (le 8 février 2018) alors que Paris est paralysé par des chutes de neige abondantes. (article)

Les conseils dispensés dans l’article feraient sourire bien des Autrichiens, habitués à ces phénomènes hivernaux. Voilà cependant une occasion de nous interroger sur l’origine du mot verglas...

"-glas" se réfère bien entendu à la glace ; quand à la première syllabe du mot, elle fait référence au verre : cette origine apparaît nettement dans la forme attestée à la fin du XIIe siècle, le 'verreglaz'. C'est-à-dire qu'une couche de verglas est lisse, transparente et fragile comme du verre. Et, conformément à son étymologie, le mot s’est longtemps prononcé verglass’.

Sur le verglas, si l'on glisse, c'est qu'il est lisse...*

Son équivalent allemand, Glatteis, nous en apporte la confirmation : il est composé, lui aussi, de glace (Eis), combiné avec l’adjectif glatt, dérivé de la racine indo-européenne g̑hlādh- (lisse, brillant). C’est de là que viennent non seulement le latin glaber (lisse, sans poils, chauve) et le français glabre (glattrasiert, unbehaart), mais aussi l’anglais glad (heureux) et le suédois glad (heureux, gai, serein) : faut-il en déduire que celui qui est heureux et serein a la peau plus lisse, une peau sur laquelle les soucis glissent comme l’eau sur les plumes d’un canard, alors que la mauvaise humeur nous donne des rides  (Falten) ? Voilà une question qui ne relève probablement pas de la compétence des linguistes...

* Si vous voulez savoir pourquoi on glisse sur la glace et le verglas, voici l'explication scientifique ►

 

GEISTER-
FAHRER

 

 

 

 

 

Les statistiques concernant les Geisterfahrer viennent d’être publiées en Autriche pour l’année 2017. (article)

J’espère que vous n’avez jamais rencontré de Geisterfahrer sur votre chemin ! Ce mot possède une connotation un peu sinistre puisque c’est littéralement un "conducteur fantôme" : en effet, cet automobiliste qui vient à votre rencontre sur l’autoroute en roulant à contresens peut ressembler, sur le moment, à une apparition (Spuk), une vision fantomatique.

Le Geisterfahrer est aussi appelé de façon plus neutre Falschfahrer en Allemagne. Le français, lui, a recours à une périphrase : c’est un automobiliste roulant à contresens. Les spécialistes de la Sécurité routière utilisent également le néologisme contresensiste, mais son emploi est encore confidentiel. Les Suisses francophones et les Belges de Wallonie, de leur côté, emploient le terme "conducteur fantôme", calque de l’allemand. En espagnol, ce 'fou de la route' est un conductor kamikaze !

L’Autriche détient un triste record en la matière : on y compte quatre fois plus de Geisterfahrer qu’en Allemagne (par rapport à l’ensemble de la population). En 2017, 409 alertes au Geisterfahrer ont été déclenchées sur les autoroutes autrichiennes. Et c’est la Styrie qui est en tête de ce palmarès, plus particulièrement la région de Graz, sur le tronçon Gleisdorf-Lieboch de l’autoroute A2.

Les raisons sont bien connues : conduite en état d’ivresse, mauvaise visibilité, demi-tour après avoir raté une sortie d’autoroute, conducteurs diminués ou désorientés, suicidaires, paris (Wette) insensés, mauvaise signalisation (Beschilderung)... Mais, de plus en plus souvent, c’est l'assistant de navigation, le GPS, qui égare (in die Irre führen) l’automobiliste au lieu de le guider, souligne l’analyse de l’année écoulée.

Le record autrichien de Geisterfahrer s’expliquerait, en outre, par la topographie : en raison du relief assez accidenté (uneben), les entrées et sorties d’autoroute ont été aménagées dans un espace réduit, ce qui peut désorienter les conducteurs.

L’étude en question nous apprend également que les Geisterfahrer sévissent (sein Unwesen treiben) surtout le dimanche : les termes familiers chauffeur du dimanche et Sonntagsfahrer semblent corroborer (bestätigen) cette information.

Le complément 'du dimanche' a une connotation péjorative : il souligne l’amateurisme, la maladresse, le manque d’expérience de la personne : un peintre du dimanche est un barbouilleur, un peintre occasionnel qui ne réussira probablement qu’à peindre une croûte (Schinken), ce qui n’est cependant guère dangereux ; un bricoleur du dimanche, même s’il est très maladroit, ne met - en général - en péril que sa propre vie.

Un chauffeur du dimanche, par contre, constitue un vrai danger public (Gefahr für die Allgemeinheit) ! Sous-entendu : il ne sort sa voiture que le dimanche, quand la circulation n’est pas très dense, et n’a donc pas l’habitude de conduire.

Mais il paraît qu'il existe un moyen infaillible (unfehlbar) pour le reconnaître : il porte un chapeau au volant ! (der berühmte Hutfahrer!)

 

Où il est question d’étau et de
truie

 


étau en bois

 


gibet
Schlinge und Strick

 



vis et écrou

"L’étau se resserre autour du suspect !" annonce périodiquement la presse dans les affaires criminelles.

Un étau est un dispositif constitué d’une mâchoire de métal ou de bois, dont les deux parties peuvent être rapprochées au moyen d’une vis pour enserrer l’objet à façonner.

Au sens figuré, une personne prise dans un étau se voit cernée (umzingelt) - par l’ennemi, la police, la justice... - prise en tenaille (Zange), et dans l’impossibilité d’y échapper, comme la pièce travaillée par le menuisier (Tischler) ou le serrurier (Schlosser).

L’étau - estotz, puis estau en ancien français - et son équivalent allemand Schraubstock (de l’ancien haut allemand stoc) ont la même origine : le francique stok qui désignait la souche (Baumstumpf) et le tronc d’arbre. Autrefois, les mâchoires (Backen) de l’étau étaient en bois et le mot Schraubstock  signifie donc littéralement "bois (où l’on serre) avec une vis".

Cependant l’allemand utilise une autre expression figurée pour exprimer la menace qui se rapproche d'une personne quand "l'étau se resserre", et que sa marge de manœuvre devient de plus en plus étroite. La locution die Schlinge zieht sich um jemanden zusammen (littéralement : le nœud coulant se resserre autour de qn) évoque l’exécution par pendaison (Hängen) - la corde (Strick, Strang) et le nœud coulant étant les symboles du gibet (Galgen).

Comme 'étau' et 'Stock', les termes Schraube (vis) et écrou (Schraubenmutter) ont une origine commune et assez insolite : l’ancien français escroue, l’anglais screw et l’ancien allemand schrūbe sont tous dérivés du latin scrofa qui signifie ... truie (Sau) ! Explication  : l’écrou est considéré comme la "vis femelle" qui reçoit le boulon (Kopfschraube, Bolzen) ou "vis mâle" « par analogie avec le membre viril du verrat (Eber) qui ressemble à une vis », nous apprend le dictionnaire du CNRTL. On trouve sur Amazon, au rayon outillage (Werkzeug), le produit suivant : "weiblich auf männlich konvertieren - Schraubenadapter" ()

Le même glissement de sens - de la truie à l'écrou - s'est produit dans d’autres langues : ainsi, l’espagnol tuerca (déformation de puerca) et le portugais porca (tous deux dérivés du latin porcus) désignent à la fois la truie et l’écrou.

Bizarrement, en français, l'écrou (donc, la partie 'femelle' de ce 'couple') est du genre masculin, tandis que la vis (la partie 'mâle') est du genre féminin. Quant à savoir pourquoi l'écrou est désigné sous le nom de "mère (de la vis)" (Schrauben-)Mutter) en allemand, là, je donne ma langue au chat (das Raten aufgeben) ... et pas à la truie !

 

fier comme un POU

 

 

 

 


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Pourquoi dit-on de quelqu'un qui est très orgueilleux : "il est fier comme un pou" (littéralement : stolz wie eine Laus) ?

Du point de vue zoologique, le pou est un insecte parasite des mammifères, qui a la désagréable habitude de pondre ses œufs ou lentes (Nisse) dans les poils et les cheveux.

Cette bestiole (Viech) ne jouit donc pas d’une réputation particulièrement flatteuse, car - outre les démangeaisons (Jucken) que provoquent ses piqûres - sa présence est interprétée comme un signe de saleté,  de manque d’hygiène. Cela explique l’apparition d’expressions imagées à connotation négative.

- Ne dit-on pas être sale ou laid comme un pou (potthässlich, hässlich wie die Nacht) ? Il suffit de regarder cet animal à la loupe pour s’en convaincre.
- Quant à
chercher des poux à qn, c’est lui chercher querelle pour des riens, des questions sans importance. (mit jm Streit suchen).
- Rien d’étonnant alors que celui que l'on compare à un pou
râle (nörgeln) comme un pou et soit  vexé (gekränkt) comme un pou.
- Variante amusante : être vexé comme un pou ... sur la tête d’un chauve (Glatzkopf) ! Cela doit représenter le summum (Gipfel) de la frustration pour cette bestiole qui se sent particulièrement à l’aise dans une chevelure abondante.

Les expressions synonymes d’être "fier comme un pou", à savoir "fier comme un paon" (Pfau) ou "comme un coq", semblent plus logiques, ces deux oiseaux ayant l’habitude de se pavaner (umherstolzieren) pour montrer la beauté de leur plumage.

C'est la deuxième de ces locutions qui nous livre la clé de l’énigme : le pou dont il s’agit n’est pas un insecte, mais une forme de l’ancien français pouil ou poul (du latin pullus) qui signifiait coq ou poulet.

Celui qui "est fier comme pou", "râle comme un pou" et "est vexé comme un pou" adopte le comportement de ce gallinacé (Hühnervogel) réputé vaniteux (eingebildet) et susceptible (der sich leicht kränkt).

A côté de "stolz wie ein Pfau", on trouve aussi en allemand
- "
stolz wie ein Spanier", expression qui provient du drame de Schiller "Don Carlos" ;
- "
sich wie ein Frosch aufblasen" : cette expression signifie à la fois être fier, mais aussi vaniteux, faire la roue (on retrouve là la comparaison avec le paon). Elle rappelle la fable de La Fontaine (inspiré, une fois de plus, par Esope, mais aussi par des auteurs français des XVIe et XVIIe siècles ) : "La Grenouille qui veut se faire aussi grosse que le Bœuf", et qui "s’enfla si bien qu’elle creva" d'orgueil et d'envie.

  la PUCE à l'oreille

"Certains indices peuvent vous mettre la puce à l’oreille sur la fiabilité ou non du site internet que vous fréquentez. Les sites d’arnaque sont souvent truffés (► truffe) de fautes d’orthographe et les contenus textuels sont souvent farfelus." (article)

L’abondance de fautes d’orthographe et la bizarrerie du contenu ne sont malheureusement pas l’exclusivité des seuls sites d’arnaque (Abzocke, Betrug), mais, combinées à d’autres anomalies, elles devraient éveiller la méfiance des internautes. C’est en effet le sens de l’expression "mettre la puce à l’oreille de quelqu’un".

Cette locution date du XIIIe siècle, à une époque où la vermine (Ungeziefer) n’épargnait personne : modeste paysan ou grand seigneur, personne n’était à l’abri des piqûres de puces et des attaques de poux (Laus), morpions (Filzlaus) ou punaises (Wanze). C'est ce qui explique l'existence de nombreuses expressions imagées se référant à ces parasites. *

Au XVIIe siècle, la situation n’a guère changé, d’autant plus que les  médecins estiment que l’eau est mauvaise pour le corps, car - selon eux - elle entre par les pores et provoque des infections. D’ailleurs, les bains publics sont considérés comme des lieux de débauche et de contagion. Ce n’est qu’au XIXe siècle que l’on comprend le rôle des parasites dans la transmission des épidémies et l’importance de l’hygiène.

A l’origine, la puce est - au sens figuré - un euphémisme désignant le désir sexuel, et "mettre la puce à l’oreille" signifie "provoquer un désir amoureux", désir qui, comme les démangeaisons (Juckreiz + Lust) provoquées par les piqûres de puce, tourmente (quälen) celui qui l’éprouve. Pourquoi à l’oreille ? Le pavillon de cet organe, avec sa forme de coquillage, représente le sexe féminin. D’ailleurs, en allemand, il est appelé Hörmuschel.

Quand, dans "L’école des femmes", Molière fait dire à Agnès qu’elle s’est toujours bien "portée, hors les puces, qui [l']ont, la nuit, inquiétée", il ne s’agit pas des insectes ! La réponse de son tuteur, le vieil Arnolphe, qui s’apprête à l’épouser, ne laisse aucun doute à ce sujet : "Ah ! vous aurez dans peu (de temps) quelqu’un pour les chasser."

A partir du XVIIIe siècle, cette connotation sexuelle disparaît de l’expression "mettre la puce à l’oreille" qui signifie alors simplement inquiéter, agiter quelqu’un. Peu à peu, la locution prend le sens que nous connaissons aujourd’hui : éveiller les soupçons, la méfiance de quelqu’un (j-n hellhörig, mißtrauisch, argwöhnisch machen; js Misstrauen erregen).

L’expression allemande "jm einen Floh ins Ohr setzen" proposée par certains dictionnaires comme la traduction de" mettre la puce à l’oreille", n’est donc pas son équivalent puisqu’elle signifie : mettre une idée (fixe, obsédante) dans la tête de qn. Il est cependant très probable qu’elle a été calquée sur le français, à une époque où "mettre la puce à l’oreille" signifiait inquiéter, tarabuster qn (jm keine Ruhe lassen).

* quelques expressions se référant aux parasites
- secouer les puces à qn : jm den Kopf waschen
- ma puce (terme d'affection) : mein Mäuschen
- être excité comme une puce : ganz aufgeregt sein
- chercher des poux à qn : mit jm Streit suchen
- la chanson : "Do, ré, mi, fa, sol, la, si, do. Gratte-moi la puce que j'ai dans l'dos"
- être plat comme une punaise : unterwürfig sein
- une punaise de sacristie : eine Tabernakelwanze, Betschwester
- die Flöhe husten hören (littéralement : entendre tousser les puces) : avoir des 'antennes', avoir un sixième sens, se croire beaucoup mieux renseigné que les autres

 

ZOUAVE

 

 

le Zouave du Pont de l'Alma
Survol des ponts de Paris par un drone

► 7 février: le Zouave, les pieds dans l'eau, sous la neige, et avec un gile de sauvetage

uniforme des régiments de Zouaves français

 

Arrête de faire
le zouave !

Hanswurst

 

 

"Le Zouave du Pont de l'Alma a de l'eau jusqu'aux genoux." (mercredi 20 janvier 2018) Le niveau de la Seine pourrait dépasser celui de 2016 ce week-end. (vidéo)

Quand l’eau monte à Paris, on consulte le Zouave du Pont de l’Alma. Lors de la crue centennale (alle 100 Jahre auftretend) de 1910, la Seine était montée à 8,68 mètres et la statue du Zouave, adossée à une pile (Pfeiler) du pont, avait eu de l’eau jusqu’aux épaules.

Pourtant, il est impossible de comparer le niveau des eaux (Pegelstand) actuel avec celui de 1910 car le Zouave a été déplacé lorsque le pont a été reconstruit en acier en 1970 : non seulement il a changé de côté (il est maintenant situé en amont de l’ouvrage), mais il a été privé de ses trois compagnons d’origine (le Chasseur à pied, l’Artilleur et le Grenadier) et il a été relevé (mais on ignore de combien de dizaines de cm) : le niveau atteint par la crue (Hochwasser) n'est donc plus comparable.

Si le Zouave n’est pas un repère scientifiquement valable, il n’en est pas moins un symbole : sa statue a été inaugurée à l’occasion de l’Exposition Universelle de 1855, pendant que la Guerre de Crimée était encore en cours. Le Pont de l’Alma doit son nom à une victoire remportée par les Français, Britanniques et Turcs ottomans dans le conflit qui les opposait aux Russes. Et, justement, c’est un régiment de zouaves qui a joué un rôle décisif dans cette bataille.

Le mot zouave est emprunté (au XVIIe siècle) au berbère zwawa qui désignait une tribu kabyle dans laquelle l’armée française a commencé à recruter des soldats dès le début de la colonisation de l’Algérie en 1830. Les régiments de zouaves étaient cependant mixtes, composés à la fois de Nord-Africains et d’Européens.

Ces corps d’armée ont été dissous en 1962, au moment de l’indépendance de l’Algérie. Mais le Zouave qui guette la montée des eaux au Pont de l’Alma reste un personnage indissociable de la capitale.

Il a également survécu dans une expression figurée : faire le zouave signifie aujourd’hui 'faire le pitre'. A l’origine, c’était plutôt l’équivalent de 'faire le fanfaron' (groß rumtönen, bramarbasieren). Réputés pour leur discipline et leur bravoure au combat, ces troupes d’élite se faisaient aussi remarquer lors des défilés militaires avec leur uniforme "oriental", haut en couleur : pantalon rouge et bouffant (bauschig), large ceinture bleue de 3  m de long, guêtres blanches (Gamasche), chéchia rouge ornée d’un gland (Quaste) et recouverte d'un turban blanc... C’est probablement l'excentricité de cette tenue - qui rappelle un peu celle d’un clown - qui explique le glissement de sens de l’expression 'faire le zouave'.

Pas de zouave à Graz pour observer le niveau de la Mur, mais (depuis 2016) une station de surveillance hydrologique (Pegelmeßstation) au design très moderne, située à 70 m en amont du Pont Kepler / Keplerbrücke - et sûrement plus fiable que le Zouave. Il s’agit du Pegel Graz dont les informations peuvent être consultées en temps réel sur Internet, ou sur place grâce à un écran interactif. ()

La ville de Graz a connu une crue centennale en 1827, mais à cette époque le cours de la Mur n’avait pas encore été régularisé et était moins encaissé qu’aujourd’hui.

Den Hanswurst spielen est l’équivalent allemand de faire le zouave. Avant de devenir une marionnette, ce personnage (littéralement 'Jean saucisse') apparu au XVIe siècle était le héros grotesque de farces (Posse) dans la tradition de la Commedia dell’arte. Comme le "Jean potage" français, le "Jack Pudding" anglais ou le "Macaroni" italien, il doit son nom à un mets national apprécié. Le Hanswurst est d’ailleurs représenté à l’origine comme un personnage boudiné et c’est lui qui a donné son nom au Wurstl-Prater, célèbre parc d'attractions de Vienne. Contrairement au Kasperl, son successeur dans le théâtre de marionnettes, c’était un personnage assez grossier. Notre  zouave, comme le guignol, est avant tout un rigolo.

Mais quand il a de l’eau jusqu’au cou, quand la Seine inonde les caves, même s'il est brave, il ne fait plus le zouave, l'heure est grave !

"Abdos Kro" contre "Gössermuskel" .

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figurent sous leur forme de base :
infinitif pour les verbes ;
singulier pour les substantifs ;
masculin singulier pour les adjectifs.

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