Le mot du jour franco-autrichien
 

GRIPPER

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

publicité ancienne pour un médicament
anti-grippal ***

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Autoportrait de
Edvard Munch
lors de l'épidémie de grippe espagnole
à laquelle il a survécu

Pour faire apparaître la traduction des mots soulignés •• Ca fonctionne ? Parfait ! ••, placez le curseur dessus (ou le doigt, si vous utilisez une tablette ou un smartphone)
 

"Boris Johnson lance sa campagne électorale, et ça grippe déjà."
La campagne des Tories pour les élections du 12 décembre vient de démarrer •• in Gang kommen, beginnen, starten •• avec une série de couacs •• le couac : (utilisé en politique)
fausse note discordante (Misston)
Panne, Unstimmigkeit, Kakofonie ••
. (article)


Même si, en novembre, la grippe est de saison, ce n'est pas de maladie qu'il s'agit ici. Les élections sont comparées à un mécanisme qui, s'il est bien "huilé" doit "marcher comme sur des roulettes •• wie am Schnürchen •• ", c'est-à-dire "reibunslos funktionieren". Mais s'il se produit des frottements entre les pièces du dispositif ou - pour en revenir à la politique britannique actuelle – s'il surgit des "frictions" entre les personnes impliquées dans l'opération "élections 2019", la machine grippe, c'est-à-dire qu'elle se bloque par excès de frottement entre les pièces qui la composent.
Dans le domaine technique, cet accident de fonctionnement est appelé grippage (Festfressen).

Le verbe gripper est apparenté à griffer. Cest d'ailleurs dans ce sens qu'il est d'abord attesté au XVe siècle : "gripper" - en parlant du chat et d'autres animaux à griffes -, c'est saisir, agripper.

On utilisait aussi ce verbe pour les oiseaux de proie qui attrapent leur butin •• Beute •• avec leurs serres •• Fänge, Klauen •• : en allemand, ce sont des Greifvögel. Cet exemple montre la parenté entre "gripper" (français) et "greifen" (allemand) : les deux verbes dérivent en effet d'un ancien bas francique gripan (saisir : ergreifen, fassen).


Mais comment le mot "grippe" en est-il arrivé à désigner la maladie ?
Au sens figuré, la grippe est synonyme au XVIIe siècle de caprice •• Laune •• , envie soudaine, goût passager. Quand la marquise de Sévigné écrivait (en 1684) qu’un gentilhomme de sa connaissance était "grippé", elle ne parlait pas de sa santé, mais d’une passion amoureuse subite : être grippé, c’était être entiché •• in jn vernarrt, verknallt sein •• de qn.

C’est par antiphrase qu’est née plus tard l’expression "prendre quelqu’un ou quelque chose en grippe", c'est-à-dire éprouver une brusque aversion •• eine plötzliche Abneigung(br> gegen jn / etw. empfinden •• ou répulsion - justifiée ou non - contre qn ou qc.

Quant au sens actuel de grippe, maladie contagieuse, il apparaît au milieu du XVIIIe siècle. La grippe, c’est une maladie qui saisit brusquement - d'où son nom - après une courte période d'incubation, et dont l’évolution peut être fulgurante •• rasend, blitzschnell •• .

Il faut cependant noter que, au XIXe siècle encore, la grippe était confondue •• verwechseln •• avec d’autres affections •• Leiden •• sous le nom assez imprécis de "maladies catarrhales" : on ne faisait guère la distinction entre la coqueluche •• Keuchhusten •• , l’angine, la bronchite, la fièvre typhoïde ou l’influenza.

Ce n'est qu'au début du XXe siècle, avec la pandémie de grippe "espagnole" *, que le mot se spécialise et ne désigne plus que la maladie infectieuse virale. C'est aussi à cette époque que le mot "grippe" remplace le terme "influenza" **.


Un siècle plus tard, en 2019, le début de la campagne électorale est aussi chaotique du côté travailliste que du côté conservateur. Au lieu de se prendre en grippe mutuellement, ils devraient saisir (begreifen) que les couacs et les coups de griffe •• au sens figuré : Seitenhieb •• à l'intérieur de leur propre parti sont contre-productifs. Quel manque de Grips - c'est-à-dire de jugeotte, de cervelle / Begriffsvermögen, Auffassungsgabe !

 

     Pour être au courant


* La grippe dite "espagnole" a fait de 40 à 100 millions de victimes en moins de deux ans (1918-1919), soit deux à cinq fois plus que la Grande Guerre (1914-1918). Cette pandémie a touché un tiers de la population mondiale, estimée alors à 1,9 milliards de personnes. Bien que s'étant probablement déclarée •• ausbrechen •• aux Etats-Unis, elle doit le qualificatif d'espagnole au fait que c’est en Espagne que la presse en a parlé en premier : d’une part, parce que le roi Alphonse XIII en a été atteint, d’autre part, parce que la presse était beaucoup moins censurée en Espagne - pays neutre à l’époque - que dans les pays en guerre comme la France, l’Angleterre ou l’Autriche-Hongrie.
En France, le bilan s’est élevé à un demi-million de morts, en Autriche, on en a compté 21.000.
Tous ces chiffres sont des estimations puisqu’à l’époque la grippe ne faisait pas l’objet d’une déclaration obligatoire •• Anzeigepflicht •• de la part du personnel de santé.
 

** Dans les années 1920, le mot français "grippe" remplace le terme influenza dans de nombreuses langues : de Grippe (allemand) à griep (néerlandais), grypa (polonais), grip (turc), en passant par gripe (espagnol et portugais).

Pendant longtemps, on a cru que les astres exerçaient une influence sur l'apparition et le cours des épidémies - qu'elles soient de grippe ou de peste, d'où •• daher •• le terme "influenza", d'abord utilisé en italien (du latin influere).
 

*** la publicité "Vitagrippe" représente la grippe sous l'apparence d'un petit diable rouge qui grimpe à un thermomètre et fait monter la température. Le "Vitagrippe" s'agrippe à lui pour faire redescendre la fièvre.

 

épargner

 

 

 

 

cochon tirelire

 

 

 

 

lit à baldaquin
de Leonardo da Vinci
au Clos-Lucé (Amboise)
où il a passé les dernières années de sa vie (1452-1519)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

"Les Français, plutôt 'fourmis' que 'cigales' (1)
Deux tiers des Français interrogés dans un sondage IFOP •• Institut Français d'Opinion Publique
première entreprise de sondages d'opinion
et d'études marketing fondée en France en 1938 ••
se voient comme la 'fourmi' des Fables de La Fontaine : ils assurent dépenser le moins possible et conserver ce qu’il reste de leurs revenus. Encore faut-il •• allerdings / freilich muss man… •• avoir encore de quoi épargner. Seuls 31 % des Français déclarent pouvoir mettre de l’argent de côté à la fin du mois." (article)


La vie avant l'argent ! Le premier sens du verbe épargner qui vient à l'esprit est "faire des économies". Pourtant, le sens d'origine du verbe, attesté dès le XIIe siècle sous la forme "esparigner" dans la Chanson de Roland, est "ne pas tuer, laisser vivre, laisser la vie sauve". Le verbe acquiert par la suite les autres significations connues aujourd'hui :
- avec un glissement de sens •• Bedeutungsverschiebung •• : "laisser vivre (qn)" → "traiter qn avec ménagement •• schonend, rücksichtsvoll •• "
- puis "éviter qc de désagréable à qn"
- ensuite le mot s'applique aux choses dans le sens de "consommer, employer avec mesure, de façon à garder une réserve"
- finalement, il signifie aussi "conserver, faire des économies d'argent".


Epargner est directement apparenté à son équivalent allemand sparen, puisque ces deux verbes dérivent du germanique sparôn : "ne pas tuer, laisser la vie sauve (unversehrt erhalten)" (2), un verbe qu'on retrouve ensuite en ancien bas francique sous la forme sparanjan : traiter avec indulgence (schonen).


Ce n'est qu'au XVIe siècle que le verbe sparen prend le sens d'économiser, mettre de l'argent de côté... une expression qui se dit aussi en allemand "Geld auf die hohe Kante legen".

De quelle "haute arête" s'agit-il ? De celle d'un morceau de bois bien particulier, à savoir une des lattes formant le cadre supérieur d'un lit à baldaquin (3), auquel sont pendues des tentures •• Behang, Vorhang •• . A une époque où les banques, telles que nous les connaissons aujourd'hui, n'existaient pas, les particuliers •• Privatperson •• gardaient leurs économies chez eux. Craignant les voleurs, ils cachaient leur fortune et leurs objets de valeur dans une petite cachette aménagée dans une des traverses •• Querholz •• du baldaquin, c'est-à-dire "auf der hohen Kante". (4)

Si tout le monde choisissait la même cachette, on peut s'interroger sur la sûreté du procédé ! Aujourd'hui, nous faisons confiance (?) aux banques pour garder nos économies... Nos lointains ancêtres auraient peut-être trouvé cela déraisonnable.

 

     Pour être au courant


1- "La cigale et la fourmi" (1668): alors que la fourmi de la fable est prévoyante •• vorsorglich •• et a fait des provisions en vue de l'hiver, la cigale, insouciante •• unbekümmert, leichtsinnig •• , a chanté tout l'été, sans se préoccuper de l'avenir.

2- Sauve qui peut ! En anglais, épargner de l'argent se dit "save" money : on retrouve là l'idée originelle •• ursprünglich •• de sauver (la vie), avant de sauvegarder (l'argent).

3-  Du Tigre au Tibre... Une histoire de chiffons. Mais d'où vient le baldaquin / der Baldachin  - qui, paraît-il, revient à la mode - ? On pourrait imaginer un rapport avec le mot "Dach" : un baldaquin - ou "ciel de lit / Betthimmel" (dans sa version la plus simple) - forme en effet, une sorte de petit toit au-dessus du lit....
Mais non, c'est une fausse piste •• falsche Spur, Fährte •• ! Il faut chercher beaucoup plus loin, jusque sur les bords du Tigre : le mot baldaquin est emprunté (au XIVe siècle) à l'italien baldacchino, lui-même dérivé de Baldacco, forme toscane de la ville de Bagdad, réputée alors pour ses fabriques de soieries •• Seidenstoff •• ... importées par les riches Européens pour en faire - entre autres - de riches tentures de lit.
Une autre étoffe vient de la même région, par le même canal linguistique : la mousseline, mot emprunté à l'italien mussolina (d'où dérive également le patronyme Mussolini... - et "dérive" est bien le terme qui convient en l'occurrence •• in diesem Fall •• puisque le substantif signifie Ausartung, Auswuchs). La mussolina était une toile •• Stoff, Tuch, Leinen •• fine importée de la ville de Mossoul, traversée elle aussi par le Tigre.
Les marchands d'Occident achetaient également de la gaze de Gaza et du damas •• Damast •• de Damas !

4- Les ménages moins fortunés •• vermögend, wohlhabend •• , qui n'avaient pas la chance d'avoir un lit à baldaquin, cachaient leur épargne dans un "bas de laine" / Spartrumpf, aujourd'hui synonyme de "cagnotte en prévision des temps durs" / Notgroschen.

5- Le verbe sparen n'a pas de rapport direct avec la chaîne de magasins et hypermarchés SPAR, même si "économiser" se traduit par "besparen" en néerlandais. En effet, SPAR - nom d'une coopérative de 13 grossistes créée en 1932 aux Pays-Bas pendant la Grande Dépression - est l'acronyme de " Door Eendrachtig Samenwerken Profiteren Allen Regelmatig" (littéralement : "En coopérant harmonieusement, tout le monde profite régulièrement"). Le logo de Spar ? Un petit sapin vert, ce qui n'a rien d'étonnant puisque ce résineux •• Nadelbaum •• se dit "spar" au pays des tulipes !

 

AVALER
son CHAPEAU

 

 

 

 


le chapeau... et sa boucle : indigeste !


 


katzbuckeln

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Boris Johnson avait promis "que la sortie de l’Union européenne aurait lieu « coûte que coûte •• koste es, was es wolle, um jeden Preis / "do or die" •• » le 31 octobre", jurant qu’il préférait être « mort au fond d’un fossé » plutôt que demander un nouvel ajournement. Mais il a dû entre temps manger son chapeau et demander aux Européens un report jusqu’au 31 janvier".


Manger ou avaler son chapeau, c’est se déjuger •• seine Meinung, seinen Entschluss ändern •• , convenir •• einräumen, zugeben •• que l’on s’est trompé, mais reconnaître difficilement son erreur parce qu’on reste persuadé d’avoir raison. Même s’il s'en défend •• abstreiten •• , en rendant l’opposition travailliste responsable de son échec à mettre le Brexit en œuvre, le Premier ministre a sûrement du mal à digérer •• schlucken, hinnehmen •• les camouflet •• Schmach, Kränkung •• s que lui a infligés le Parlement de Westminster.

Dans le même ordre d’idées, on dit aussi "devoir avaler la pilule" : l’expression est facile à comprendre, surtout dans sa version allemande "die bittere Pille schlucken müssen". L'image est très parlante : avaler un médicament au goût désagréable est pénible •• mühsam, lästig (nicht "penibel") •• , mais ce n'est pas irréalisable. Mais manger ou avaler un chapeau ?

Boris Johnson n'est quand même pas Monsieur Mangetout * ! Mais il est britannique, ce qui nous ramène Outre-Manche et à l'expression "manger son chapeau" qui, comme de nombreuses autres locutions d'origine française, ont franchi le Channel et nous sont revenues avec un sens différent. Le coupable ? Il paraît que c’est le grand Charles. Pas le Général de Gaulle, mais Charles Dickens !

Dans "The Pickwick Papers " (1837), on trouve "If I knew as little of life as that, I'd eat my hat and swallow the buckle whole" (Si j'en savais aussi peu sur la vie que cela, je mangerais mon chapeau et avalerais la boucle en entier) **. On soupçonne l’auteur d’avoir traduit littéralement l’expression française "avaler son chapeau" qui n’avait rien à voir avec l’idée d’ingurgiter •• verschlingen •• (littéralement "faire entrer dans la gorge"). En effet, en ancien français avaler quelque chose, c’est l'abaisser. ***

C’est pourquoi, au XVIIIe siècle, avaler son chapeau signifiait se découvrir •• den Hut abnehmen •• et baisser son couvre-chef •• Kopfbedeckung •• , par exemple sur le passage du roi ou d'un grand seigneur, ou tout simplement devant son supérieur, pour manifester une attitude humble, déférente •• ehrerbietig •• . Ce que l’on appelle aussi en allemand "katzbuckeln", c'est-à-dire courber l’échine comme un chat, ramper •• kriechen •• ou pratiquer l’à-plat-ventrisme (littéralement : die Bäuchlings-Haltung).

Mais, comme on le sait, Boris Johnson ne porte jamais de chapeau, cela risquerait de le décoiffer •• zerzausen, die Haare durcheinanderbringen ••  et de cacher sa tignasse •• Strubbelkopf •• !

 

     Pour être au courant
 

* Monsieur Mangetout : né Michel Lotito, ce Grenoblois, artiste de cabaret •• Kleinkunstbühne •• était renommé pour sa capacité à manger les choses les plus indigestes : du verre, du caoutchouc et surtout du métal : il a mis deux ans pour manger un avion ! S'il avait un estomac d'autruche •• alles vertragen können, einen Saumagen haben •• , on ne peut pas dire qu'il jouissait d'une santé de fer : il est mort à 57 ans (en 2007). Apparemment, ce "régime •• Ernährungweise, Kost •• " ne lui a pas réussi •• réussir à qn : jm gut bekommen •• .

** "Je mangerais mon chapeau si.../ I'd eat my hat if..." signifie aujourd'hui tout autre chose : je suis tellement sûr de ce que j'avance que j'en donnerais ma main à couper. En allemand, ce n'est pas un balai qu'on promet d'avaler, mais un balai (Ich will einen Besen fressen, wenn... = je suis prêt à manger un balai, si...)

*** En français moderne le mot aval s’emploie pour désigner la partie inférieure d’une rivière, du côté de la vallée, et s’oppose à amont, du côté de la montagne. En aval = flussabwärts ≠ en amont = flussaufwärts.

 

des GODILLOTS

à la BOTTE
du président...

 

 

 

 

 

 


godillots
avec bande molletière
(pour les mollets) Wickelgamasche

 

 

 


Knobelbecher
cornet à dés

 

 

 


Knobelbecher

"Le rejet •• Ablehnung •• de Sylvie Goulard, la candidate de Paris à la Commission européenne par les eurodéputés, n'a pas du tout plu à Emmanuel Macron, qui l'a qualifié de "dysfonctionnement" et de "crise politique". Yannick Jadot [député européen EELV, estime] qu'Emmanuel Macron "se trompe en pensant que le Parlement européen est godillot avec une majorité à sa botte". (article)


E. Macron, qui dispose d'une majorité confortable à l'Assemblée nationale française avec 304 députés "marcheurs" •• du parti présidentiel, la République En Marche •• , ne comprend pas - selon Y. Jadot -  que le Parlement européen ne soit pas à ses ordres, le petit doigt sur la couture du pantalon, et ose contrarier •• durchkreuzen, behindern •• ses projets en recalant •• durchfallen lassen •• la candidate qu'il avait choisie comme commissaire européenne.
 

"Godillot", "à la botte de", "aux ordres de", "le petit doigt sur la couture du pantalon", "en marche !" : tous ces mots et expressions sont du domaine militaire.
 

Un godillot, au sens figuré, c’est une personne qui exécute les ordres sans discuter, en particulier un parlementaire qui suit sans regimber •• aufmucken •• les consignes •• Weisung •• de vote de son parti.
 

• Les godillots du "grand Charles"
Revenons quelques années en arrière pour trouver l'origine de l'expression : en 1967, les gaullistes n’obtiennent pas la majorité à l’Assemblée. Pour gouverner, le président Charles de Gaulle obtient l'appoint •• zusätzliche Unterstützung •• des Républicains indépendants de Valéry Giscard d’Estaing. Et surtout, grâce à la discipline du parti U. D. R. •• Union Démocratique pour la Ve République •• à l’Assemblée nationale, il peut compter sur le soutien inconditionnel des parlementaires gaullistes, fidèles •• treuer Anhänger, Getreuer •• qui marchent sans discuter, comme de bons petits soldats. C’est de cette époque que date l’expression "les députés godillots".
 

Au sens propre, le mot godillot désigne une chaussure de marche en cuir utilisée dans l’armée française, depuis la guerre de Crimée (1853-1856) jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. Il doit son nom à son créateur, Alexis Godillot, un entrepreneur qui fournissait aux troupes des selles •• Sattel •• , des tentes et les fameuses chaussures.

Aujourd’hui, le sens du mot "godillot" s'est élargi. C'est devenu un synonyme péjoratif de grosse chaussure. Sa variante familière, et tout aussi dépréciative, la godasse •• (Quadrat)Latschen, Treter, alter Schuh •• , est plus courante.

• Bottes et godillots 
J'ignore si le jeu de mots combinant deux expressions métaphoriques concernant des chaussures -  "un Parlement godillot avec une majorité à sa botte" - est volontaire, en tout cas, il est bien trouvé ! "Etre à la botte de qn", c'est lui être tout dévoué  •• jm ganz ergeben sein •et lui obéir aveuglément, sans discussion, comme le font les "godillots", les simples soldats, lorsqu'on leur donne des consignes ou l'ordre de marche •• Marschbefehl •• .

• Il n'y a pas loin du godillot au pantalon...
Se tenir le petit doigt sur la couture du pantalon, c'est - au sens propre - se mettre au garde-à-vous •• strammstehen, eine Habachtstellung einnehmen •• et manifester ainsi le respect et l'obéissance aux ordres d'un haut gradé •• hochrangiger Offizier •• : dans cette position, les soldats - chaussés de godillots... - ont les bras serrés contre le corps et les doigts touchent la couture du pantalon. Au sens figuré, l'expression signifie : exécuter servilement •• devot, unterwürfig •• les ordres d'un supérieur.

• Les godillots, en 1853, c'est le pied ! •• das ist der Hammer! ••
Avec l’adoption de ces brodequins •• Schnürstiefel •• lacés •• geschnürt •• et cloutés •• mit Nägeln beschlagen •• au milieu du XIXe siècle, les soldats disposaient enfin de chaussures de marche confortables. En effet,
- le pied droit et le pied gauche sont différenciés : ainsi, la forme anatomique du pied est respectée. Ce n’est pas là une invention d’Alexis Godillot - en effet, les Romains faisaient déjà la différence - mais, jusqu’au milieu du XIXe siècle, les chaussures étaient semblables pour les deux pieds. On pouvait donc les porter tantôt à droite, tantôt à gauche, ce qui permettait de les faire durer plus longtemps.
- la semelle •• Sohle •• intérieure des godillots est ergonomique : sa forme épouse •• sich anpassen •• celle de la voûte plantaire •• Fußgewölbe •• .
- à partir de 1862, la semelle des godillots devient étanche •• wasserdicht •• grâce à l’application d’une couche de gutta-percha (matière fabriquée à partir du latex).
Pour les fantassins •• Infanterist •• , cela représentait des améliorations... fantastiques !

• L'équivalent des godillots, outre-Rhin •• in Deutschland, jenseits des Rheins ••
En Prusse, à partir de 1866, les soldats étaient équipés de brodequins en cuir, non lacés, surnommés Knobelbecher : leur nom vient de leur ressemblance avec un cornet à dés en cuir (voir illustration). La hauteur de la tige •• Stiefelschaft •• de ces bottes a varié selon les époques ... et également selon les quantités de cuir disponibles. Ces chaussures ont été utilisées dans l’armée allemande jusqu’au début des années 1990.

 

il y a bière
...
et bière

 

 


brancardiers

 


cheval
- qui ne rue pas -
dans les brancards

 

 


litière
 

Il arrive qu’une personne trop portée sur la bouteille •• jemand, der gern einen über den Durst trinkt •• soit mise en bière prématurément, tandis que la bière, elle, est mise en bouteille.

Contrairement à ce qu’on pourrait imaginer, cette "mise en bière" n’a aucun rapport étymologique avec le domaine de la brasserie •• Bierbrauen •• ni de la boisson en général, bien que l’abus d’alcool soit responsable de nombreux décès prématurés. "Bière" est un synonyme familier de cercueil •• Sarg •• depuis la fin du XIIe siècle.

A l’origine, le mot désigne un simple brancard servant à transporter les morts. Comme cette couche était souvent ensevelie •• bestatten •• avec le défunt •• Verstorbener •• - par exemple en période d’épidémie de peste, ou parce qu’on ne pouvait pas lui payer une sépulture •• Grabstätte ••  plus luxueuse - le terme a peu à peu pris le sens de cercueil.


Si "bière" a été choisi comme Mot du Jour, c’est - vous vous en doutez bien - qu’il doit avoir un rapport plus moins lointain avec l’allemand.

En effet, bière vient du francique bëra dont dérive également l’allemand Bahre (civière, brancard *) par l’intermédiaire de bêra (gothique) → bara (ancien haut allemand) → bâre (moyen haut allemand), de l’ancien verbe beran (tragen / porter).

En allemand moderne, une civière s’appelle Tragbahre, ce qui constitue une tautologie ** puisque les deux éléments du mot ont la même signification : c’est donc un "porte-porte" (comme il existe des pousse-pousse •• Rikscha •• ** !)

Le verbe beran a également donné naissance (et c’est bien le cas de le dire...) à gebären (enfanter, donner le jour à un enfant, le mettre au monde après l’avoir porté) et à Geburt (naissance).

Naissance et mise en bière, l’alpha et l’oméga...

 

     Pour être au courant

* brancard : vient de branche. Le mot désigne chacune des barres de bois entre lesquelles est placé le cheval qui tire une voiture, ou le porteur d'une litière •• Sänfte •• ).
L'expression "ruer dans les brancards" (se révolter, marquer son mécontentement / sich sträuben), employée aujourd'hui surtout au figuré, désignait à l'origine le comportement du cheval attelé qui se cabre •• sich aufbäumen •• et rue •• ruer = ausschlagen •• .

** tautologie : de "tauto" : la même chose et "légô" : dire. C'est un mot composé d'éléments qui veulent dire la même chose. Ce genre de pléonasme - naît souvent d'un oubli de l'étymologie des mots. C'est le cas de l'huile d'olive ("huile / Öl" vient d'oleum qui signifie déjà... "huile d'olive"), de la choucroute (littéralement "chou-chou") ou du pois chiche (qui signifie littéralement "pois-pois", tout comme Kichererbse).

*** pousse-pousse : constitué de deux éléments verbaux ("schieb-schieb" !), le mot est invariable au pluriel.

 

avoir la
TROUILLE

 

 

Il n'y a pas loin
du trône
à la trouille...

Certains mots ou expressions qui appartenaient au registre standard ont acquis une connotation très familière, voire vulgaire : c’est le cas, par exemple, du terme "cul", considéré aujourd’hui comme grossier.

Pourtant, les verbes - reculer •• rückwärtsgehen, -fahren, zurückweichen •• , acculer •• in die Enge treiben •• , basculer •• herunterkippen •• , culbuter •• umkippen •• , ainsi que les nombreux mots composés avec ce substantif, qui sont employés couramment aujourd’hui et "politiquement corrects", prouvent que ce mot n’avait à l’origine rien de… malséant (1). Exemples : cul de bouteille •• Flaschenboden •• , cul-de-sac •• Sackgasse •• , cul-de-jatte •• beinamputierter Krüppel •• , cul-de-poule •• halbkugelförmige Rührschüssel •• , gratte-cul •• Hagebutte, Hetschepetsche •• , faire cul sec •• auf ex trinken •• , ou tout simplement la culotte •• Kniehose, puis Unterhose •• .

Ainsi, Montaigne écrivait au XVIe siècle, sans vulgarité aucune :
"Sur le plus haut trône (2) du monde, nous ne sommes jamais assis que sur notre cul." (Essais, III, 13) (3)

Voilà un aphorisme à méditer pour les "puissants de ce monde".

A propos d'un de ces "grands", un journaliste du Point s’interrogeait récemment : "Macron et les réformes : a-t-il la trouille ? La réforme des retraites est le chantier •• Baustelle •• le plus délicat de l'acte II du quinquennat." (article)
 

La trouille ou la pétoche, c’est une peur intense. L'évolution de ces deux substantifs est à l'opposé de celle de "cul" : ils  appartiennent aujourd'hui au registre familier courant, mais nous avons oublié - depuis une centaine d’années - leur origine vulgaire.

En effet, trouille signifie pétarade (4) à la fin du XVe siècle, au sens 'propre' du terme, c’est-à-dire une série de pets (mot défini pudiquement •• schamhaft •• comme un "gaz intestinal qui sort de l’anus avec bruit" par le CNRTL) (5). Les lexicologues estiment que le terme dérive de l’ancien français troillier (6) qui signifiait broyer •• zermalmen, zerquetschen •• : une peur intense nous tord les boyaux •• Gedärme •• , elle peut provoquer des désordres intestinaux, une diarrhée et des gaz.

D'ailleurs, à la fin du XIXe siècle, la trouille possède à la fois le sens de "peur" et de "colique". Le français contemporain n’a retenu que la première acception •• Bedeutung •• , oubliant complètement le "dysfonctionnement digestif" ! Ainsi, s’interroger sur la "trouille" d’Emmanuel Macron n’est pas particulièrement offensant •• beleidigend •• .


L’équivalent allemand Schiss haben vient lui aussi du champ lexical scatologique, mais son caractère vulgaire est manifeste •• offensichtlich •• puisque le mot Schiss signifie à la fois "peur" et "excréments". Comme la trouille, il possédait jusqu’au XIXe siècle le sens de "colique, diarrhée".


Un journaliste germanophone ne traduirait pas (du moins on l'espère...) "Macron a-t-il la trouille ?" par "Hat er Schiss?" ou "Macht er sich in die Hose?"

Le résultat est plus aléatoire avec un traducteur automatique : Google s'en tient prudemment à "Angst haben" pour "avoir la trouille", mais traduit "avoir la pétoche" par "Hab den Kuss" ! L'I. A. (7) seule sait ce qu'elle entend par là •• damit meinen •• ...   


                  

 

     Pour être au courant


1- malséant (ungehörig) : ce qu'il ne "sied" pas de faire, ce qui ne convient pas. L'ajectif convient particulièrement bien dans ce contexte puisque le "séant" est un synonyme de "derrière / Hintern" (partie de l’anatomie sur laquelle on s’assied = Gesäß).

2- trône signifie aussi par plaisanterie (en français et en allemand) "chaise percée". Mais on peut exclure un jeu de mots de la part de Michel de Montaigne, car le mot n'a pris ce sens figuré qu'au XIXe siècle.

3- "Et au plus eslevé throne du monde si ne sommes assis que sus nostre cul." Und auf dem höchsten Thron der Welt sitzen wir nur auf unserem Arsch. (Le mot "Arsch", par contre, a toujours été vulgaire).

4- pétarade : (sens actuel) depuis le début du XXe siècle et le triomphe de l’automobile, le mot désigne une "suite d'explosions anormales dans le fonctionnement d'un moteur à explosion"

5- pétoche  - lui aussi dérivé de pet - n’est attesté qu’au début du XXe siècle, dans le langage des Poilus •• die tapferen Frontsoldaten im 1. Weltkrieg •• de la Grande Guerre qui - avouons-le - avaient de multiples raisons d’avoir "la pétoche" ou "la trouille" !

6- troiller les raisins, c'était les presser, par ex. dans le truil ou troil (pressoir à raisins •• Weinkelter •• )

7-  I.A., ce n'est pas le braiment •• Iahen, Schreien des Esels •• d'un âne (qui fait "hi-han" en français...), ce sigle signifie "Intelligence Artificielle" (donc K. I. en allemand, pour künstliche Intelligenz)

Banzaï ! FrAu ModJo - 2019

Une question à poser ou un commentaire à faire ?   Précision - Les mots traduits
figurent sous leur forme de base :
infinitif pour les verbes ;
singulier pour les substantifs ;
masculin singulier pour les adjectifs.

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