Le mot du jour franco-autrichien
 

PUR JUS

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"La majorité des États du Sud [des Etats-Unis] sont dirigés par des conservateurs qui ont ignoré l'avis des spécialistes de la santé et ont déconfiné très tôt, sans imposer le port •• das Tragen •• du masque, la distanciation physique ou l'interdiction de rassemblements. La Floride est l'exemple parfait. Ron DeSantis, le gouverneur, un trumpiste pur jus, a suivi à la lettre les positions du président (...) qui a démantelé •• zerschlagen •• la cellule de gestion des pandémies, a multiplié les erreurs, n'a cessé de clamer •• mit Vehemenz beteuern •• que c'était une vulgaire •• gewöhnlich •• grippe et que ça allait disparaître très vite." (article)


Etre "pur jus", c'est avoir des convictions solidement établies et rester campé sur ses positions •• auf seinem Standpunkt beharren •• , quoi qu' •• was auch immer •• il arrive !

Alors que l'expression "pur jus" a une connotation valorisante au sens propre (une boisson "pur jus" est naturelle, elle est obtenue par simple pressage des fruits), elle acquiert une nuance moqueuse, voire péjorative, quand elle est utilisée au sens figuré en association avec un substantif considéré comme dépréciatif •• abwertend •• : "trumpiste", "fasciste"...

Un "trumpiste pur jus", comme le gouverneur de la Floride, est jugé fanatique, intransigeant •• unnachgiebig, kompromisslos •• , entêté •• eigensinnig, stur •• : lui seul détient la vérité et il reste fidèle à ses convictions... même si la réalité prouve qu'il a tort.


Dans le même ordre d'idées •• In diesem Zusammenhang •• , on emploie également l'expression "pur sucre" : cette formule - qui provient d'une mention •• Vermerk •• courante sur les pots de confiture - est synonyme d'authenticité, de naturel. Au sens figuré, elle signifie : 100%, complètement, à fond, ce qu'on pourrait traduire par "durch und durch".


Quittons le domaine de l'alimentation (boissons et confitures...) pour celui du textile : en allemand, un trumpiste pur jus est "ein waschechter Trump Anhänger". Au sens propre, la mention  "waschecht" que l'on trouve sur l'étiquette d'un vêtement, d'une étoffe, indique que le tissu ne déteint •• déteindre : ausbleichen, die Farbe verlieren •• pas au lavage, qu'il résiste au chlore *.

En français, l'expression équivalente employée au sens figuré est "bon teint" **. Par exemple, un catholique "bon teint" suit strictement, fidèlement les commandements de l'Eglise, sans esprit critique. Pour certains, c'est un intégriste.

Eh non, contrairement à ce que vous pouvez imaginer, un "trumpiste bon teint" n'est pas forcément un partisan qui, pour prouver sa fidélité indéfectible •• unerschütterlich •• au président des Etats-Unis, adopte non seulement sa casquette rouge mais aussi son teint orangé - qui est peut-être "waschecht", mais sûrement pas très naturel !


L'expression "in der Wolle gefärbt" combine les deux notions : "durch und durch" et färben". Si la laine est teinte •• teindre : färben •• avant le tissage •• Weben •• , la teinture pénètre mieux dans les fibres •• Faser •• , et  la couleur est donc plus résistante, plus durable.

Au sens figuré, et pour reprendre l'idée de couleur - très répandue dans le domaine politique - ein waschechter / in der Wolle gefärbter Grüner est un écologiste "authentique", 100% convaincu... et quelque peu fanatique.
Autre exemple : ein in der Wolle gefärbter Türkiser (le turquoise est à la mode en Autriche actuellement...) est un néo-conservateur convaincu jusque dans les plus fibres les plus profondes de son être... et qui manque d'esprit critique.

Toutes ces expressions - de "pur jus" à "bon teint", en passant par "waschecht" et "in der Wolle gefärbt", ne sont pas dépourvues •• nicht ohne sein •• d'une pointe d'ironie •• mit einem ironischen Unterton •• .

 

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* un tissu "waschecht" résiste au chlore, comme le président américain qui, rappelez-vous, conseillait il n'y a pas si longtemps de traiter le Coronavirus avec des injections d'eau de Javel •• Bleichmittel •• ! On ne sait pas s'il a mis lui-même ce conseil en pratique •• mettre qc en pratique : anwenden, in die Praxis umset-zen •• ...

** bon teint / grand teint : au sens propre, on parle plutôt d'un tissu "grand teint"

 

 

 

 

CLUSTER

Covid-19, (dé)confinement •• (Auhebung der) Ausgangsbeschränkung •• , distanciation, quatorzaine, gestes barrière •• Hygiene- und Abstandsregeln •• , tracking, cluster … Le lexique spécifique du Coronavirus a fait son entrée dans le langage courant (1).

Et la plupart de ces termes sont des anglicismes ou des calque •• Lehnübersetzung •• s du globish, cet anglais "globalisé", "mondialisé" qui se répand aussi vite que la pandémie (2). C'est le cas de "cluster", adopté •• übernehmen •• en français et dans la plupart des autres langues européennes, par exemple en allemand : "Zwei Neuinfektionen im Corona-Cluster Salzburg".


Si les médias ont repris le mot cluster, utilisé jusque là seulement dans le jargon scientifique, c'est probablement par commodité •• aus Bequemlichkeit •• , en raison de la longueur de ses différents équivalents français "foyer de contagion", "foyer de contamination", "foyer épidémique"... (3)


En anglais, "cluster" a le sens général de "groupe", "accumulation" et s'utilise aussi bien comme synonyme de "grappe •• Traube •• ", "faisceau •• Bündel •• " que de "tas", "agglomérat".

Le mot est attesté en ancien anglais sous la forme "clyster" : s'il n'a aucun lien étymologique avec un clystère (Klistier), il est cependant apparenté à l'allemand Kleister qui désigne la colle ou une masse collante. Clyster et Kleister dérivent tous les deux du proto-germanique klutto qui a également donné :
Klotz (bloc), Klumpen (grumeau) en allemand.
-  et, en anglais, clot (amas de forme arrondie), que l'on retrouve dans l'expression blood clot : caillot sanguin (Blutgerinnsel) toujours avec l'idée de regroupement, d'agglomération - et en l'occurrence de coagulation •• Gerinnung •• .

 

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1- dictionnarisation : certains de ces mots comme 'Covid' ou 'distanciation physique' vont même faire leur entrée dans le Petit Robert dès son édition 2021.
Covid-19 signifie "coronavirus disease 2019". Donc, parler de "maladie du Covid" est une tautologie, puisque le "d" final correspond à l'initiale de "disease" (maladie).
Distanciation sociale : calque de l'anglais "social distancing". Depuis quelques semaines, on emploie cependant l'expression plus adéquate de "distanciation physique".

2- "globalisation" : Le globish (mot-valise composé de global (planétaire) + english) est une version simplifiée de l'anglais n'utilisant que les mots et les expressions les plus communs de cette langue.

3- agglomération : un cluster est défini comme un "épisode de cas groupés", défini par "la survenue d'au moins trois cas confirmés ou probables, dans une période de sept jours, et qui appartiennent à une même communauté ou ont participé à un même rassemblement de personnes".

- gallicisation : Vous aurez probablement remarqué que la prononciation française du mot "cluster" diffère •• sich unterscheiden •• sensiblement •• merklich, deutlich •• de celles proposées par le Dictionnaire de Cambridge ! C'est une manière de s'approprier •• sich etw. aneignen •• le mot, de le "galliciser".

A propos... Nos "irréductibles •• unbeugsam •• Gaulois", Astérix et Obélix, ont déjà eu à affronter Coranavirus au cours de leurs aventures. Dans "La Transitalique" (album paru en 2017), Coranavirus est le nom de l'aurige •• Wagenlenker •• romain masqué (mais oui !) que nos deux héros doivent affronter dans cette course de chars à travers l'Italie. Malgré les tricheries •• Mogelei •• et les coups fourrés •• mieser Trick, Gemeinheit •• de Coronavirus, assisté de son "copilote" et complice Bacillus, ce sont Astérix et Obélix qui, on n'en doute pas un seul instant, vont triompher.

 

BALKONIEN

 

 

 

 

vacances en Balconie

 

 

 

le balcon de Juliette
à Vérone

 

 

 

balcon rustique,
en bois
(Großlobming / Styrie)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

"Balkonien, Bergsteigen oder Balkan – wie sieht der Sommerurlaub 2020 aus?" (article)

A quoi vont ressembler les vacances cet été ? Séjour en Balconie, dans les Balkans ou balades en montagne ? Que ce soit •• que ce soit... ou... : ob... oder... •• pour des raisons sanitaires ou économiques, Balkonien sera probablement cette année la destination de vacances de nombreux d'entre nous.


Le néologisme Balkonien, apparu (probablement à Berlin) au début des années 1930, est créé sur le modèle des noms de pays en "-ien" (comme Italien, Slowenien, Kroatien...) et rappelle - par la pointe d'autodérision •• ein Hauch Selbstironie schwingt mit •• (1) qu'il comporte - le fameux Kakanien (2) imaginé par Robert Musil quelques années auparavant.

Le début des années 1930 - tout comme la première année de la décennie 2020 - est marqué par la crise : pas sanitaire (la "grippe espagnole" a disparu en 1920) mais économique. Balkonien, ce pays imaginaire - modeste •• bescheiden •• destination de vacances en période de crise et d'insécurité - se cantonne •• sich auf etw. beschränken, reduziert sein •• à quelques m² de balcon ou de terrasse.


En français, on voit  depuis quelques années apparaître les expressions "vacances en Balconie" ou "à Balconville", mais ces néologismes sont plus répandus en Suisse et au Québec qu'en France.

Les anglophones, eux, ont inventé les mots-valises •• Kofferwort •• (3) "staycation" et holistay. Popularisés au moment de la crise financière de 2007-2010, ils sont réapparus avec le Covid-19.


Espérons que le terme "Balconie" ne sera plus d'actualité l'été prochain (en raison de la disparition de la pandémie). C'est donc maintenant l'occasion ou jamais •• jetzt oder nie! •• de nous pencher sur •• sich mit etw. auseinandersetzen, befassen •• l'origine du mot balcon.

Vous ne serez pas étonné d'apprendre qu'il vient d'un pays dont le climat est suffisamment clément •• mild •• une bonne partie de l'année pour permettre à ses habitants de goûter •• genießen •• aux plaisirs de ces mini-jardins suspendus, vérandas et autres loggias (4). Oui, comme la loggia, le mot balcon vient de l'italien, mais il possède une origine germanique puisqu'il a été emprunté au langobard (5) balko qui a donné balko en ancien haut allemand et Balken (poutre, traverse, barre) en allemand moderne.

Selon l'étymologie, le balcon, plateforme faisant saillie sur •• einen Vorsprung bilden, auskragen ••  la façade d'un bâtiment, repose •• stehen, ruhen •• donc sur des poutres, des traverses.


Attention, cependant, à ne pas interpréter le mot de travers •• verkehrt, falsch •• ! Si une femme, qui est en train de prendre un bain de soleil en petite tenue •• = être en tenue légère : sehr wenig anhaben •• sur son balcon, entend un voisin s'exclamer "Il y a du monde au balcon !", cela signifie en allemand "Sie hat viel Holz vor der Hütte". L'expression désigne donc une femme à la poitrine "généreuse •• üppig •• ".
 

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1- Vive l'été à Balconville ! On a beau •• noch so sehr etw. tun mögen…, es hilft nicht •• nous vanter •• anpreisen •• le charme des vacances en Balconie, la plupart des articles publiés à ce sujet suggèrent cependant que ce n'est qu'un pis aller •• Notlösung, Verlegenheitslösung •• , une solution à laquelle les vacanciers ont recours faute de mieux •• wohl oder übel, in Ermangelung einer Besseren Lösung •• .

2- Dans "L'homme sans qualités" / "Der Mann ohne Eigenschaften", publié en 1928, Robert Musil invente le terme "Kakanien" à partir de l'acronyme k. und k. (kaiserlich und königlich) pour désigner l'Autriche-Hongrie.

3- staycation (composé de : stay (at home) + vacation) est attesté pour la première fois en 1944 (dans le Cincinnati Enquirer) ; holistay (holiday + stay) est plus récent : il n'apparaît qu'en 2003 (article de Terry Massey dans The Sun News).
Version italienne des "vacances en Balconie" :
- Dove passerete le vostre vacanze? Al mare? In montagna? In campagna?
- Noi, le passiamo a Castò, provincia di Caresto
.

4-
• loggia
est attesté en italien depuis le XIIIe siècle dans le sens de "galerie ouverte à colonnes, ordinairement construite sur un côté des palais italiens pour servir de lieu de loisir" (CNRTL)... mais le terme a été emprunté au français "loge". Voilà encore un exemple de "réemprunt •• Rückentlehnung •• ".
• véranda vient du portugais varanda (balcon, balustrade) → par l'intermédiaire du hindi varandā → passé en anglais au début du XVIIIe siècle sous la forme verandah. Pour certains lexicologues, il dériverait du latin "vara" qui signifie "poutre, traverse, barre"..., c'est-à-dire "Balken". 
• L'allemand Balkon a été emprunté au XVIIIe siècle ← au français balcon ← italien balcone ← longobard balko → allemand Balken.

5- le longobard (langobardisch) était une langue germanique parlée par le peuple des Lombards (venus de la Baltique) installés dans le nord de l'Italie au VIe siècle, une région devenue (en partie) la Lombardie.

 

 

 

 

une vie de

PATACHON

 

 

 

 

 

 

 

 


la patache
qui assurait la liaison entre Maillane
(ville natale de Frédéric Mistral) et Graveson (commune située aussi dans les Bouches-du-Rhône)

 

 

 


chaise à porteurs

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


buller, chiller...
fainéanter

 

 

 

 

 

 

 


niveau à bulle

 

"Longtemps Frédéric Beigbeder a été un moraliste qui menait une vie de patachon. Ayant passé la cinquantaine, il s'est rangé •• se ranger : solide werden ; ein ordentliches Leben zu führen beginnen •• (...). Il vit désormais au Pays basque avec femme et enfants. Il a abandonné les nuits parisiennes qui ont établi sa réputation de noceur, sniffeur, séducteur et baiseur." (Bernard Pivot fait la critique du dernier livre de Frédéric Beigbeder : "Une vie sans fin")


Une vie de patachon, on l'aura compris en lisant les informations concernant l'existence "d'avant" de l'écrivain Frédéric Beigbeder, c'est une existence dissipée •• ausschweifend •• : le noceur (Lebemann), sniffeur (Koks-Zieher), séducteur (Frauenheld) et baiseur (Ficker •• aussi vulgaire que le français "noceur" ••) a fini par se ranger. C'est ce qu'on appelle en allemand "solide werden" - autrement dit, commencer à mener une vie ordonnée, "convenable".


De la mer (et du sel) à la terre (et au terre-à-terre •• das Prosaische •• )...

Un patachon ? C'est un conducteur de patache ! Encore faut-il •• allerdings, muss man… •• savoir ce qu'est une patache... A vrai dire, "ça ne 'court' plus les rues •• nicht mehr alltäglich sein •• " au XXIe siècle. Mais "ça" parcourait les mers et les routes autrefois...

A l'origine (1), la patache est (selon la définition du CNRTL) "un petit bateau employé pour arraisonner •• anhalten und überprüfen •• les navires qui entrent dans le port" : le but de la manœuvre est, bien entendu, de contrôler leur cargaison •• Fracht, Ladung •• et de leur faire payer des droits de douane et les taxes d'ancrage •• Ankergebühr •• .

Un siècle plus tard, le mot patache désigne aussi les petits bateaux à fond plat, postés aux points stratégiques des rivières et des fleuves, et employés par les gabelous (2) pour lutter contre la contrebande •• Schmuggel •• du sel.

Au XIXe siècle, le sens du mot s'étend : c'est une voiture hippomobile •• Pferdewagen •• sans confort, et le plus souvent sans suspensions •• Federungssystem •• , qui permet de voyager à moindre coût. La patache est alors la diligence •• (Post)Kutsche •• du pauvre. Son cocher, le patachon, est toujours par monts et par vaux •• unterwegs, über Berg und Tal •• et a la réputation de mener une vie dissolue •• ausschweifend, zügellos •• . Il se livre à •• sich hingeben, treiben •• toutes sortes d'excès, allant de taverne en tripot •• Spelunke •• , gaspillant ses maigres revenus pour s'enivrer, jouer, fréquenter les prostituées. Le contraire, donc, d'une vie "rangée".


"Mener une vie de patachon" a pour synonyme "mener une vie de bâton de chaise". Cette expression vient, elle aussi du domaine des transports : aux XVIIe et XVIIIe siècles, les gens de qualité •• von hohem Stand •• utilisaient des chaises à porteurs pour effectuer de courts trajets. Cette sorte de cabine munie de brancard •• Stange •• s et portée à bras d'hommes permettait de se faufiler •• sich durchlängeln •• dans la foule et dans les ruelles étroites beaucoup plus facilement qu'avec un carrosse.

En attendant leur maître, les porteurs allaient parfois au cabaret •• Schenke, Weinstube •• et, pour ne pas se faire voler leur chaise, emportaient avec eux les brancards - c'est-à-dire les deux barres de bois amovibles •• abnehmbar •• qui soutenaient la caisse de la chaise à porteurs •• Sänfte •• s. Ces "bâtons" ne menaient pas une vie de tout repos •• ruhig •• : ils étaient sans cesse maniés, soulevés, tirés pour permettre à la porte de s'ouvrir, puis remontés... Par extension, l'expression a désigné la vie agitée que menaient les porteurs eux-mêmes, toujours en déplacement.


L'équivalent allemand a également un rapport avec les moyens de locomotion : "mener une vie de patachon / de bâton de chaise" se traduit par "ein zügelloses Leben führen" (= mener une vie débridée). C'est le comble •• Gipfel, Höhepunkt •• pour le conducteur d'un véhicule hippomobile qui devrait, au contraire, tenir les rênes ou la bride (Zügel) de son attelage bien en main !

On utilise aussi (mais de moins en moins...) l'expression "ein Lotterleben führen". Attestée depuis le XIX siècle, elle vient de l'ancien haut allemand "lotar" qui signifiait "leichtfertig, nichtig, schlaff" (frivole, volage, futile, avachi). Celui qui mène un "Lotterleben" se moque des conventions et des obligations, privilégie une existence décontractée, cool...


Les jeunes d'aujourd'hui sont sûrement peu nombreux à connaître les expressions "mener une vie de patachon / de bâton de chaise" et "ein Lotterleben führen" : ils emploient des verbes plus "cool" comme "chiller / chillen" (calques de l'anglais "to chill") et "buller" (3), c'est-à-dire c'est fainéanter •• faulenzen •• , prendre du bon temps, se la couler douce •• eine ruhige Kugel schieben •• , profiter de la vie sans se soucier du lendemain...

Ces deux verbes du XXIe siècle ont conservé l'idée d'absence de contraintes, la notion de futilité •• Belanglosigkeit •• et de fainéantise exprimées par "vie de patachon / de bâton de chaise", mais ne possèdent plus celle d'immoralité, de débauche •• Ausschweifung •• .
 

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1- la patache : le mot est attesté en français à partir du XVIe siècle. Il est emprunté à l'espagnol pataje (bateau de guerre léger) qui vient lui-même de l'arabe baṭăs (bateau à deux mâts), emploi substantivé de l'adjectif baṭăs (rapide).

2- le gabelou est, sous l'Ancien Régime, un employé des douanes chargé de percevoir la gabelle •• Salzsteuer •• , c'est-à-dire l'impôt sur le sel.

3- buller ou coincer la bulle : ces deux expressions viennent de l'argot militaire des artilleurs. Ceux-ci avaient pour tâche de vérifier que l'affût •• Lafette •• (4) des canons était placé à l'horizontale afin que le tir soit bien ajusté. Pour cela, ils utilisaient un niveau à bulle •• Wasserwaage, Röhrenlibelle •• - une opération pas particulièrement pénible qui, une fois accomplie, leur laissait beaucoup de loisirs (sauf en temps de guerre, bien entendu...)

4- Lafette : le mot vient du français "l'affût •• Lafette •• " avec agglutination de l'article défini. "Affût" vient de l'ancien français "fust" qui a donné le mot "fût" : tronc d'un arbre.

 

 

apporter de l'EAU au MOULIN

 

 

 

 

 

 

 

 

 

roue à aubes
Schaufelrad

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le moulin de Fontvieille
(Bouches-du-Rhône), dit "Moulin
d'Alphonse Daudet"
(bien que l'écrivain n'en ait jamais été le propriétaire et qu'il n'y ait jamais habité).

"La pandémie de coronavirus a, de l’avis de bon nombre d’élus locaux •• Kommunalpolitiker •• , apporté de l’eau au moulin des partisans d’une plus grande décentralisation."
Ainsi, le président de l'Assemblée des départements de France, Dominique Bussereau, demande que ce niveau de collectivité territoriale soit désormais doté •• versehen, ausstatten •• de compétences économiques et surtout médico-sociales. (d'après l'article de publicsenat.fr )


"Apporter de l'eau au moulin de qn", c'est fournir des arguments permettant d'étayer •• stützen •• une opinion, de justifier une position. Le plus souvent, il s'agit d'une aide apportée involontairement à une personne qui soutient •• vertreten •• une thèse opposée à la nôtre, voire même d'arguments qui contredisent •• widerlegen •• nos propres propos•• Äußerungen, Worte •• . Une sorte de "c.s.c." (1), donc !

Selon M. Bussereau, l'expérience de ces derniers mois aurait montré la nécessité de gérer la crise "au plus près du terrain •• nah am Geschehen •• " et donnerait donc raison aux autorités locales qui réclament des pouvoirs élargis.


L'expression "apporter de l'eau au moulin de qn" remonte au Moyen-âge et se rapporte aux moulins dont la roue à aubes •• Schaufelrad •• est actionnée •• antreiben •• par la force de l'eau. Si celle-ci vient à •• so weit kommen, dass •• manquer, le meunier •• Mühler •• ne peut plus travailler et gagner sa vie : c'est ce qui arrive en cas de grande sécheresse ou de détournement •• Umleitung •• de l'eau.

On retrouve des expressions similaires en allemand : Wasser auf die Mühle jemandes sein / leiten / gießen, geben… Exemple : "Das ist Wasser auf die Mühlen der Verschwörungstheoretiker." (Voilà qui apporte de l'eau au moulin des complotistes.)


On trouve dans les documents médiévaux les traces de nombreux conflits concernant la répartition •• Verteilung •• de l'eau destinée à l'irrigation •• Bewässerung •• des terres et aux moulins. Sa distribution était sévèrement réglementée, en particulier dans les régions du Midi de la France qui connaissent des périodes de sécheresse. Les contrevenants •• Zuwiderhandelnder •• , ceux qui détournaient l'eau à leur propre profit, étaient condamnés à de fortes amendes •• Ordungsstrafe, Geldstrafe •• .

C'est de cette infraction au code de l'eau qu'est née l'expression "jm das Wasser abgraben" qui signifie au sens propre : ôter l'eau à qn en creusant (une dérivation •• Anzapfung, Umleitung •• ) et donc le priver •• einer Sache berauben •• d'une chose nécessaire qui lui permet d'assurer sa subsistance, d'où, par extension, lui ôter le pain de la bouche (jn brotlos machen) (2) et, finalement, au sens figuré : saper •• unterminieren, untergraben •• la position de qn.


Il n'y a pas loin du pain... au moulin - et le lien, c'est le grain •• Korn •• : le français et l'anglais connaissent une expression proche de "apporter de l'eau au moulin de qn". Elle vient, elle aussi, du domaine de la meunerie •• Müllerei •• : "donner du grain à moudre à qn", "to bring grist to someone's mill". Outre le fait qu' •• abgesehen davon, dass •• elle ne se réfère pas à l'énergie hydraulique qui actionne le moulin, mais à la matière première, elle possède une signification un peu différente : fournir l'occasion d'agir ou "donner matière à •• Anlass / Veranlassung geben, etw. zu tun •• réflexion, à discussion".

 

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1- c.s.c. : un acronyme bien connu des amateurs de jeux de ballon puisqu'il s'agit d'un but marqué "Contre Son Camp". Comme son équivalent allemand Eigentor, il est utilisé au sens propre comme au figuré.

2- La généralisation des moulins à vapeur a causé la ruine des propriétaires de moulins à vent ou à eau : Es hat ihnen das Wasser abgegraben.  C'est ce drame qui constitue l'intrigue du "Secret de Maître Cornille", une nouvelle d'Alphonse Daudet (publiée en 1866).

Résumé : Une minoterie •• Mühlenbetrieb •• à vapeur s'est installée dans la région, et le moulin de maître Cornille est le seul à continuer à tourner. Mais un jour, on découvre que les sacs que le vieux meunier prétend être remplis de farine sont en réalité pleins de plâtre •• Gips •• . Les villageois décident alors de lui venir en aide et de lui apporter du grain à moudre... et pas d'eau puisque c'était un moulin à vent. (texte de la nouvelle)

 

 

 

 

 

 

hoch zu ROSS...

sur une ROSSE ?

 

 

 

 

destrier

 

 

 

Don Quichotte
"hoch zu Ross"
et Sancho Panza
sur son âne

 

Après dix semaines de confinement •• Ausgangssperre, Lockdown •• , la reine Elizabeth fait une apparition •• sich blicken lassen •• en public, lors d'une promenade à cheval dans le parc du château de Windsor.
La presse germanophone titre : Die Queen zeigt sich hoch zu Ross.


"Hoch zu Ross" n'a pas vraiment d'équivalent en français et en anglais : la presse francophone se contente d'évoquer •• erwähnen •• une "promenade à cheval" de la souveraine ; la presse anglophone titre par ex. : "The Queen photographed riding a horse" ou "The Queen on horseback".

Ces formules ne rendent •• wiedergeben •• pas le sens et la connotation de l'expression allemande. Cette dernière remonte au Moyen-âge : à cette époque, les chevaux ne sont pas différenciés selon la race mais selon leur usage. On distingue le cheval de guerre, le "destrier" (Schlachtross) ou le cheval de promenade destiné aux dames, le "palefroi" (Zelter, Paradepferd), des chevaux employés pour des usages moins "nobles •• vornehm, edel •• " : les chevaux de somme, de trait ou de bât  (Last-, Zug- od. Packpferd)


Alors que le mot "Pferd" est utilisé pour désigner les chevaux "communs •• gewöhnlich •• ", on emploie le terme "Ross" pour le destrier, l'animal qui sert de monture •• Reittier •• aux chevaliers sur les champs de bataille et lors des tournois.

Coûteux (à entraîner et à entretenir), c'était un animal statutaire, emblème d'une classe sociale : la noblesse. Juché •• hoch oben auf etw. sitzen •• sur son destrier, le chevalier peut regarder de haut (au sens propre et au sens figuré : hinunterblicken et herabsehen) les écuyers •• Knappe •• , les valets •• Diener, Knecht •• et les vilains •• (Frei)Bauer •• qui, eux, n'ont pas les moyens •• avoir les moyens de se payer qc :
sich etw. leisten können
••
de se payer une monture et se déplacent •• sich fortbewegen, reisen, ziehen •• à pied. C'est de cette situation de "supériorité" (physique et sociale) qu'est née l'expression "hoch zu Ross".

Cette différence de statut social se reflète •• sich widerspiegeln •• dans les nombreuses illustrations des aventures du "Chevalier à la triste figure •• Ritter der traurigen Gestalt •• " de Cervantes, qui traditionnellement, insistent sur •• unterstreichen, betonen •• le contraste entre Don Quichotte, grand et maigre, fièrement perché •• hochsitzend •• sur son cheval, et son valet, Sancho Panza, petit et rondouillard •• wohlbeleibt •• , qui doit se contenter de "chevaucher •• auf etw. reiten •• " un âne.


L'expression "hoch zu Ross" est aujourd'hui teinté •• (ironisch) gefärbt, angehaucht •• d'ironie, et le nom de Rossinante n'est peut-être pas étranger •• ne pas être étranger à qc :
an etw. nicht unbeteiligt sein
••
à cette évolution.

La jument (car, malgré son nom à consonance •• Klang •• féminine, Rossinante est bel et bien •• sehr wohl, in der Tat •• une femelle)  est le reflet •• Spiegelbild •• de son maître, l'ombre d'une époque révolue •• längst vergangen •• , celle des chevaliers et de la suprématie •• Vorherrschaft, Vormachtstellung •• de la cavalerie dans les combats. Ce vieux cheval efflanqué •• dürr, ausgemergelt •• n'a plus la superbe •• Hochmut •• des destriers d'autrefois : ce n'est plus qu'un animal poussif •• kurzatmig, dämpfig •• qui ne paie pas de mine •• nach nichts aussehen •• , un canasson, une haridelle •• Gaul, Klepper •• .

Le nom propre "Rossinante" est, en fait, dérivé du nom commun " rocín" qui a pris, en espagnol moderne, le sens péjoratif de "cheval de bas-rang, mauvais cheval", mais aussi d' "homme illettré et rustre •• Tölpel, Rüpel •• ".

Le français "rosse" a connu, lui aussi, une évolution sémantique dévalorisante •• abwertend •• et désigne aujourd'hui aussi bien un mauvais cheval, vieux et sans vigueur •• Lebenskraft •• qu'une "personne méchante, malintentionnée •• böswillig •• , qui se plait à •• Gefallen, Freude an etw. finden •• tourmenter, qui cherche à nuire" (définition du CNRTL), autrement dit, une "vache" ou un "chameau" !


Mais revenons à nos moutons •• zurück zum Thema! •• , au plutôt aux chevaux : le germanique hros est à l'origine de l'allemand Ross mais aussi de l'ancien anglais hors.

Alors que l'anglais moderne a conservé "horse" pour désigner le cheval en général, l'allemand Ross n'est plus utilisé qu'au sens "historique", médiéval, du terme ou dans l'expression légèrement moqueuse "hoch zu Ross".

Cette connotation "plaisante •• scherzhaft •• " se confirme lorsqu'on apprend, dans les articles consacrés à la première sortie publique de "la Queen", que la monture royale n'est pas un "edler Ross" mais un poney du nom de Balmoral Fern, et âgé de 14 ans - soit 80 de moins de son auguste •• erhaben, erlaucht •• cavalière...

 

     Pour être au courant


1- Entraîné à porter son cavalier en armure •• Rüstung •• et ses équipements en situation de conflit (guerre ou jeux comme les joutes (Tjost, Lanzenstechen), le destrier est le plus coûteux - et donc le plus rare - et le plus réputé des chevaux à l'époque médiévale. Il joue un grand rôle sur les champs de bataille occidentaux jusqu'à l'arrivée de la poudre à canon •• Schießpulver •• à la fin du XIVe siècle, dont l'emploi met définitivement fin à la suprématie militaire de la chevalerie au début du XVIe siècle.

2- "destrier" dérive de "dextre", lui-même issu du latin "dextra" (la droite). Attesté vers 1100, ce nom s'explique par le fait que l’écuyer devait tenir et diriger son propre cheval ou une bête de somme de la main gauche tout en menant le destrier du chevalier de la main droite quand celui-ci ne le monte •• reiten •• pas pour combattre.

3- le  " rocín" espagnol appartient à la même famille  étymologique que le Runtzid allemand, le Rouncey anglais, le ronzino italien, le rossim portugais.... Ils viennent tous de l'ancien français "roncin" ou "roussin", qui désignait un cheval "polyvalent" (Allzweck-Pferd), utilisé aussi bien comme animal de selle (pour les nobles moins fortunés •• wohlhabend, vermögend •• ) que comme cheval de bât ou de trait. 
"Roussin" dérive du bas-latin "roncinus" qui a - très probablement - la même origine indo-européenne que le "hros" germanique.

 

 

 

 

 

 

 

 

il ne faut pas LOUER la peau de l'OURS avant que le SOIR tombe...

 

 

 

 

 

 

 

 

"L'ours et les deux Compagnons",
fable de La Fontaine
-clic pour agrandir-

 

 

 

Frédéric III

 

 

 

 

carte des Etats bourguignons de Charles le Téméraire

 

 

 

 

 

le "seillon" de la laitière...

Connaissez-vous le jeu du "panache-proverbe" ?
"La bave •• Sabber, Speichel •• du crapaud •• Kröte •• n'atteint pas la caravane qui passe" en serait un exemple. Cette formule inédite •• ganz neu, noch nicht da gewesen •• naît de la rencontre de deux proverbes courants exprimant une idée similaire : "La bave du crapaud n'atteint pas la blanche colombe" et "Les chiens aboient, la caravane passe" (1). Autrement dit : celui qui est convaincu d'avoir raison reste insensible •• ungerührt •• aux critiques et aux insultes d'autrui.


Ce panachage •• panache : Mischen •• ludique •• spielerisch •• est encore plus intéressant s'il est translingue •• translingual, quersprachig •• , à cheval sur •• (sprach)übergreifend •• deux langues. C'est le cas de notre formule du jour : "Il ne faut pas louer •• loben •• la peau de l'ours avant que le soir tombe •• hereinbrechen •• ".

Vous avez probablement reconnu les deux proverbes en question : "Il ne faut pas vendre la peau de l'ours avant de l'avoir tué" et " Man soll den Tag nicht vor dem Abend loben", c'est-à-dire "Il ne faut pas considérer comme acquis •• gesichert, erreicht •• ou accompli •• erledigt •• quelque chose qui n'est pas encore certain". Bref, il ne faut pas se réjouir trop vite !

Le proverbe allemand s'inspire d'un passage de l'Ancien Testament, tiré du livre des... Proverbes (27, 1) :
• Ne te vante pas du lendemain, car tu ne sais pas ce que le jour apportera.
Rühme dich nicht des morgigen Tages; denn du weißt nicht, was der Tag bringt.

Le proverbe équivalent en anglais est le suivant : Do no count your chickens before they are hatched (Ne comptez pas sur vos poussins avant qu'ils ne soient éclos •• éclore : ausschlüpfen •• ), une formule inspirée de la morale de la fable d'Esope "La laitière et le seillon", remise au goût du jour •• dem damaligen Geschmack / Zeitgeist angepasst •• au XVIIe siècle par La Fontaine sous le titre "La laitière •• Milchmädchen •• et le pot au lait". (2)


Nous avons constaté à de nombreuses reprises dans ce Mot du JOur que le fabuleux •• sagenhaft, fabelhaft •• fabuliste français était un grand "recycleur" de fables antiques (en particulier celles d'Esope, VIIe-VIe siècle av. J-C). C'est le cas de l'histoire intitulée "L’Ours et les deux Compagnons" (3) qui est très proche du récit d'Esope "De deux amis et de l'ours", mais dont la morale diffère •• abweichen, sich unterscheiden •• .

Dans la version grecque antique comme dans celle de La Fontaine, le second voyageur est abandonné à son triste sort •• jm seinem Schicksal überlassen •• par son compagnon et n'a d'autre ressource •• Hilfsmittel, Möglichkeit •• que de faire le mort •• sich tot stellen •• pour tromper l'ours. Cependant, lorsque le premier l'interroge sur ce que l'animal lui a dit à l'oreille, il répond : "Il m'a averti de ne compter jamais parmi mes amis que ceux dont j'aurai éprouvé la fidélité •• die Treue auf die Probe stellen •• dans ma mauvaise fortune •• Unglück, Missgeschick •• ." Autrement dit, il faut se méfier •• misstrauen •• des faux amis, et c'est dans l'adversité •• die widrigen Umstände •• qu'on reconnaît les vrais !

 

On pense que La Fontaine avait recopié, sans vérifier, un recueil en latin de la fin du XVe siècle qui mélangeait la fable d'Esope et l'histoire que Frédéric, archiduc autrichien devenu empereur d'Allemagne en 1452 sous le nom de Frédéric III, aurait raconté à l'ambassadeur du roi de France Louis XI, alors que celui-ci lui proposait de partager entre la France et l'Autriche les possessions de leur ennemi commun, Charles le Téméraire, puissant duc de Bourgogne.

La version "habsbourgeoise" de l'histoire commence ainsi : Il y avait "auprés d'une ville d'Allemagne un grand ours qui faisoit beaucoup de mal." Et elle se termine par : "Quand [les deux compagnons se] furent joincts, celui qui estoit dessus l’arbre demanda à son compagnon par serment ce que l’ours lui avait dit en conseil, que si longtemps lui avoit tenu le museau vers l’oreille ; à quoi son compagnon lui respondit : Il me disoit que jamais je ne marchandasse de la peau de l’ours jusques à ce que la beste fust morte." (4)


Finalement, c'est la diplomatie matrimoniale •• ehe- •• qui l'emporte •• sich durchsetzen, die Oberhand gewinnen •• : le fils de Frédéric III, Maximilien, va épouser Marie de Bourgogne, héritière du Téméraire. C'est ainsi que les Habsbourg acquièrent •• acquérir ; erwerben •• , sans coup férir •• sans avoir à combattre •• (sans avoir à combattre), les Pays-Bas bourguignons et le comté de Bourgogne  (voir la carte) (5) : une mise en pratique •• Umsetzung •• magistrale •• meisterhaft •• de la devise "Tu Felix Austria nube" ! (même si elle n'est attestée qu'à partir du 17ème siècle...)

 

     Pour être au courant


1- • Was kümmert's die Eiche, wenn die Sau sich an ihr schabt?
• Die Hunde bellen, die Karawane zieht weiter.

2- le seillon : baquet en bois à oreilles, dans lesquelles on passait une corde qui servait d'anse : Holzeimer mit Seilgriff.
C'est de cette histoire de Perrette, l'infortunée laitière qui bâtissait "des châteaux en Espagne •• Luftschlösser •• ", que vient l'expression "Milchmädchenrechnung" (littéralement : "calcul de laitière"). Un beau rêve qui se termine mal : "Le lait tombe ; adieu veau, vache, cochon, couvée •• ausgeschlüpfte Kücken •• ..." (fable "La laitière et le pot au lait)

3- "L'Ours et les deux compagnons" (fable de La Fontaine)
"Deux compagnons pressés d'argent  / A leur voisin fourreur •• Kürschner •• vendirent / La peau d'un Ours encor vivant, / Mais qu'ils tueraient bientôt, du moins à ce qu'ils dirent."
Mais rien ne se passe comme prévu : lorsque l'ours s'avance vers eux, le premier compagnon grimpe à un arbre, le second se couche par terre et fait le mort.
L'ours le flaire •• beschnüffeln, beschnuppern •• : " C'est, dit-il, un cadavre ; Ôtons-nous (éloignons-nous), car il sent."
Après le départ de l'animal, le rescapé •• Überlebende •• confie à son compagnon, descendu de l'arbre, ce que l'ours lui a soufflé •• flüstern •• à l'oreille :
"Il m'a dit qu'il ne faut jamais / Vendre la peau de l'Ours qu'on ne l'ait mis par terre."

4- Dans quelle langue l'empereur Frédéric III (fils aîné du duc de Styrie Ernest 1er) a-t-il raconté cette fable à l'ambassadeur du roi de France ?
• Les historiens indiquent qu'il a bénéficié d' •• genießen ••une "excellente éducation", sans précision sur ses connaissances linguistiques...
• Ses propos ont-ils été traduits par un trucheman ou drogeman (noms de l'interprète à l'époque) ?
• On ne connaît cet épisode qu'en français, relaté •• erzählen, berichten •• par le mémorialiste Philippe de Commynes (Mémoires IV, 1490).

Transcription : Il y avait, dans les environs d'une ville d'Allemagne, un grand ours qui faisait beaucoup de mal." - "Quand [les deux compagnons se furent rejoints, celui qui était sur l’arbre demanda à son compagnon par serment ce que l’ours lui avait confié, alors qu'il lui avait tenu si longtemps son museau près de l’oreille ; ce à quoi son compagnon lui répondit : Il m'a dit que jamais je ne devais vendre la peau de l’ours avant que la bête soit morte."

5- Les Pays-Bas bourguignons étaient beaucoup plus étendus que les Pays-Bas actuels : ils englobaient •• umfassen •• la Flandre et l'Artois (c'est-à-dire le Nord de la France), les provinces belges actuelles (Brabant, Limbourg, Hainaut, Namurois), le Luxembourg, la Hollande et les autres territoires néerlandais.
• Le comté de Bourgogne correspond à l'actuelle Franche-Comté (d'où ce nom).
• Des possessions de Charles le Téméraire, la France récupère •• sich etw. holen •• la Picardie, le comté de Boulogne et le duché de Bourgogne.

 

 

 

 

BUNKER

 

 

 

 


bunker (golf)

 

 


bunker (2ème Guerre mondiale) à Longues-sur-Mer (village du Calvados, littoral de la Manche)

 

Du bunker de la Maison-Blanche au bunker de Bedminster (New Jersey) : le parcours de Donald Trump, lors du week-end de Pentecôte •• Pfingsten •• .


Jusqu'à présent, le mot bunker était pour Donald Trump, grand joueur de golf devant l'Eternel •• (ironique) vor dem Herrn •• , l'humiliation •• Demütigung •• suprême sur le green : la fosse de sable •• Sandgrube •• dans laquelle un coup de club •• Golfschläger •• malencontreux •• unglücklich, ungeschickt •• pouvait envoyer une de ses balles de golf ! Il est bien connu que le président des Etats-Unis a horreur de perdre à ce jeu (le seul "sport" qu'il pratique) et qu'il n'hésite pas à tricher...

Mais, vendredi dernier, il n'était plus question de jeu, la situation était grave à Washington :
• • Emeutes •• Unruhe, Krawalle •• aux États-Unis, sixième nuit de violence. Les manifestations se poursuivent dans de nombreuses villes après la mort de George Floyd, mort étouffé •• ersticken •• lors de son interpellation •• vorläufige Festnahme •• par la police. Alors que des manifestants étaient massés devant la Maison Blanche, Donald Trump a été provisoirement mis à l'abri •• in Sicherheit bringen •• dans un bunker. (d'après l'article du Midi libre)

Cela n'a pas empêché le président de se rendre à son club de golf de Bedminster pour le week-end... afin d'y retrouver d'autres bunkers...


Le mot bunker est utilisé au sens actuel d'obstacle du parcours de golf depuis 1824 en anglais ; il est attesté en français depuis 1933. (1)

A l'origine, l'anglais bunker désigne un entrepôt •• Lager •• destiné à stocker •• (ein)lagern •• des matières premières ou des matériaux, en particulier des céréales (silo / Getreidesilo), du charbon (magasin, dépôt / Kohleschuppen, -lagerraum), sur la terre ferme •• Festland •• (par ex. près d'une usine métallurgique qui utilise ce combustible •• Brennstoff •• ) ou dans la soute •• Lade-, Frachtraum •• d'un bateau.

En allemand, le verbe bunkern rappelle ce sens originel. Il a fait la une des médias ces derniers temps, avec ses synonymes "horten", "hamstern" (stocker, emmagasiner, faire des provisions de qc) : "Warum bunkern auf der ganzen Welt Konsumenten wegen des Coronavirus Toilettenpapier?" (Pourquoi, dans le monde entier, les consommateurs stockent-ils le papier hygiénique à cause du Coronavirus ?)


En français, c'est au sens de lieu de retraite •• Rückzugsort •• fortifié que le mot "bunker" est le plus connu.
Pendant la 1ère Guerre mondiale, les abris, partiellement enterrés, aménagés dans les fortifications ou les tranchées •• Schützengraben •• contre les tirs ennemis, sont des bunkers avant la lettre (2). En effet, même s'ils n'en portent pas encore le nom (3), ils correspondent à la définition du terme bunker qui apparaît dans ce sens pendant la 2ème Guerre mondiale, d'abord en allemand, et qui - internationalisation du conflit oblige •• (einem Umstand) geschuldet, wegen, aufgrund •• - se répand •• sich verbreitten •• ensuite dans le monde entier : le terme est attesté en français vers 1942.

Mais il a été précédé d'une dizaine d'années par son pendant •• Gegenstück •• plus pacifique •• friedlich •• , le "bunker du golf" qui, bien entendu, se décline •• sich (in einer bestimmten Form) präsentieren, abgewandelt werden •• aussi en "bunker plus... atlantique", comme les deux terrains de golf de la Trump Organization en Floride, ou en "bunker du golfe" s'il se trouve à proximité du littoral •• Küstengebiet •• du Golfe du Mexique, du Golfe du Lion (de la frontière franco-espagnole jusqu'à la presqu'île de Giens, près de Toulon / Var) ou du Golfe d'Oman...

 

     Pour être au courant


1- Le français a repris •• übernehmen •• , tels quels •• unverändert •• , la majorité des termes spécifiques du golf - à commencer par le nom du sport lui-même.
Quelques exemples, outre le "bunker" et le "green" déjà mentionnés : birdie, eagle, tee, club, par, lob, hook, putt, swing, handicap, etc.

2- avant la lettre : employée en anglais et en allemand : l'expression est un gallicisme.
• Au sens figuré, elle signifie "avant qu’existe ce dont on parle", "avant que le terme employé n'existe", "avant l’heure, de manière avant-gardiste, en avance sur son temps".
Exemples : Christine de Pisan (1364-1430), une féministe avant l'heure ; "Voyage dans la lune" de Cyrano de Bergerac, un roman de science-fiction avant l'heure.
• Au sens littéral du terme, l'expression vient du domaine de l'imprimerie •• Buchdruck •• : une épreuve •• Druckprobe, Korrekturabzug •• "avant la lettre" est imprimée de manière incomplète, sans la "lettre", c'est-à-dire la légende •• Bildtext •• de l'estampe •• Grafik •• , de la gravure : il n'y figure donc pas le sujet de l'illustration, sa date, le nom de l'imprimeur...

3- avant l'apparition du mot bunker, ces réduits •• Verschlag •• souterrains défensifs, à l'épreuve des bombes •• Bombensicher •• et des obus, portaient le nom de casemates (dans les citadelles) ou de fortins, blockhaus (emprunté à l'allemand, le mot est attesté comme terme de fortification dès 1579).

4- Les deux sens du mot "bunker" ont probablement la même origine. Reste à savoir •• Bleibt dahingestellt •• laquelle ! Les lexicologues sont divisés à ce sujet. S'agit-il 
- du germanique bank, dont dérivent le banc (le siège, Sitzbank, bench en anglais) et la banque (à l'origine "comptoir de marchand", puis "établissement de crédit),
- ou du proto-germanique bankon → ancien norois banki → ancien danois banke (banc de sable, Sandbank), ancien suédois bunke (bordage : ensemble des planches constituant la coque extérieure d'un bateau / Beplankung) ?

 

 

 

ÉMINENCE

GRISE

 

 

Dominic Cummings, "éminence grise" de Boris Johnson

 

 

le Cardinal de Richelieu
(1585-1642)

 

 

Le Père Joseph, "éminence grise" de Richelieu

 

L’éminence grise de Boris Johnson est devenue l’homme à abattre •• erledigen, abschießen •• .
L’opposition travailliste et plusieurs élus conservateurs réclament la démission de Dominic Cummings, le conseiller spécial du premier ministre, accusé d’avoir enfreint •• gegen etw. verstoßen, ein Gesetz verletzen •• les règles du confinement •• Ausgangsbeschränkung, Lockdown •• . (article)


"Eminence grise" en français, "graue Eminenz" en allemand, "grey eminence" (anglais), "eminenza grigia" (italien), "eminencia gris" (espagnol)...

L'expression est similaire •• ähnlich, vergleichbar •• dans la plupart des langues européennes et sa signification est la même : une éminence grise, c'est le conseiller influent et très proche d'une personnalité (le plus souvent politique), mais qui manœuvre dans l'ombre. Le terme possède donc une nuance péjorative.


Si la locution et son sens sont connus, beaucoup ignorent son origine.
- On pourrait imaginer que le qualificatif "gris" se réfère au caractère effacé •• unauffällig •• de ce conseiller qui ne se montre pas sur le devant de la scène, qui reste à l'arrière-plan •• im Hintergrund •• , dans l'obscurité.
- Le mot "éminence", synonyme de "haut degré d'élévation •• Erhebung, Erhabenheit •• , supériorité", est - depuis le début du XVIIe siècle (1) - un titre d'honneur accordé aux cardinaux de l'Église catholique romaine.

C'est justement à cette époque qu'apparaît l'expression "éminence grise", comme pendant •• Gegenstück, Pendant •• d'une "éminence rouge" : le cardinal de Richelieu - "l'éminence rouge", revêtue de la "pourpre cardinalice •• Kardinalswürde / purpurfarbene Kardinaltracht •• - exerce auprès du roi Louis XIII les fonctions de "Premier ministre" (même si ce titre n'existe pas encore). Son ami et confident •• Vertrauter •• est un moine capucin •• Kapuzinermönch •• , le "Père Joseph" (2) (François Leclerc du Tremblay, de son "vrai" nom) : Richelieu lui fait entière confiance et le charge •• beauftragen •• à plusieurs reprises de missions diplomatiques.

C'est en raison de la proximité •• Nähe •• entre les deux hommes et de leur influence (l'une officielle, l'autre occulte •• verborgen, okkult •• ) sur les affaires du royaume, que le Père Joseph se voit attribuer •• vergeben ••  le surnom d'"éminence", bien qu'il n'ait jamais été élevé au rang de •• in den Rang… erheben •• cardinal. Quant au gris, qui s'oppose au rouge éclatant •• leucht-, strahlend •• du costume de Richelieu, c'est la couleur plus discrète de son habit de Capucin - décrit comme "gris" alors qu'il  était en réalité marron clair, beige.


Quatre siècles plus tard, à la bure •• grober brauner Wollstoff für Mönchskutten •• monacale •• mönchs- •• , Dominic Cummings préfère une tenue plus décontractée •• locker, zwanglos •• - pour ne pas dire débraillée •• nachlässig, schlampig •• . Le "special adviser" de Boris Johnson est en effet connu pour son mépris •• Missachtung •• des codes vestimentaires : T-shirt, jeans, chemise froissée •• zerknittert •• et partiellement déboutonnée, manches retroussées •• hochgekrempelt •• , cheveux ébouriffés •• zerzaust •• ... Il possède cependant un point commun avec le Capucin (dont le nom vient de la capuche caractéristique portée par les moines de cet ordre) : il lui arrive de porter des sweats à capuche, mais cela semble bien être leur seule ressemblance !


Dominic Cummings est aussi qualifié de •• nennen, bezeichnen, titulieren •• "maître à penser •• geistiges Vorbild •• " et parfois même d'âme damnée du 1er ministre britannique :
- la première désignation reflète •• widerspiegeln •• l'ascendant •• Aszendent, EInfluss •• qu'il possède sur lui, marquant une inversion des rôles entre "supérieur" et "subordonné •• Untergebener •• " ;
- la deuxième - empruntée comme l'éminence grise au domaine de la religion, mais possédant une connotation encore plus péjorative - indique son dévouement •• Ergebenheit •• aveugle à son "maître" : il serait prêt à "se damner •• sich ins Verderben stürzen / seine Verdammung bewirken •• " pour le servir, n'hésitant pas pour cela à commettre des actes moralement ou juridiquement répréhensibles •• verwerflich, sträflich •• .

 

     Pour être au courant


(1) en 1630, un décret •• Erlass •• du pape Urbain VIII attribue - exclusivement - aux cardinaux le titre d'éminence. "Son éminence le Cardinal de Richelieu" est ainsi un des premiers prélats à en bénéficier.

(2) Dans "Les Trois Mousquetaires" d'Alexandre Dumas, le Père Joseph est présenté comme un être manipulateur, démoniaque,  une vraie terreur :
"Après le roi et M. le Cardinal, M. de Tréville [le capitaine des mousquetaires du roi] était l'homme dont le nom peut-être était le plus souvent répété par les militaires et même les bourgeois. Il y avait bien le père Joseph, c'est vrai ; mais son nom à lui n'était jamais prononcé que tout bas •• ganz leise •• , tant était grande la terreur qu'inspirait •• einflößen, erwecken •• l'Eminence grise, comme on appelait le familier du cardinal."
Les Trois Mousquetaires (Chapitre 1 : Les trois présents de M. d'Artagnan père)

(3) Regrets éternels •• in tiefer Trauer… •• ... A la mort du Père Joseph, en 1638, Richelieu (qui lui survivra 4 ans) écrit : "Je perds ma consolation et mon unique secours, mon confident et mon appui."
Il n'est pas sûr que B. Johnson écrive des propos aussi élogieux •• lobend •• sur son conseiller spécial dont le comportement irresponsable vient de lui faire perdre 9 points en une semaine dans les sondages.

 

 

 

 

VÉLOTAF

 

vélotafeur

 

au boulot, à vélo,
quelle que soit
la météo !

 

 

Pour éviter que les usagers •• Benutzer, Verkehrsteilnehmer •• des transports en commun ne se reportent •• auf etw. anderes ausweichen •• massivement sur la voiture par crainte du coronavirus, de nombreuses municipalités ont créé des pistes cyclables •• Radweg •• - pour le moment - provisoires et renforcé les infrastructures dédiées •• gewidmet, zu etw. bestimmt, für etw. vorgesehen •• aux utilisateurs de la "petite reine" (1). "En dix jours on a fait plus qu’on aurait fait en dix ans, en temps normal", s'enthousiasme le porte-parole du collectif •• (Bürger)Initiative ••    "Vélo Ile-de-France".

Une opération couronnée de succès •• erfolgreich •• , semble-t-il, puisque, la première semaine de déconfinement (à partir du 11 mai), les compteurs répartis •• aufteilen, verteilen •• dans tout l'Hexagone ont enregistré en moyenne 44% de passages de vélos de plus qu’avant le confinement et, comparée à la même semaine en 2019, la fréquentation •• (Verkehrs)Aufkommen •• cyclable a progressé de 11%.

Les vélotafeurs, considérés souvent avec condescendance •• herablassend •• avant la crise, sont aujourd'hui les rois du bitume •• Asphalt •• !


Le vélotaf ? Le terme, connu essentiellement des initiés •• Eingeweiht, Insider •• jusqu'à présent, se répand dans les médias. Ce mot-valise •• Kofferwort •• , apparu au début du XXIe siècle est composé de "vélo" (lui-même apocope de vélocipède) et de "taf", qui est synonyme de boulot, travail.

Pratiquer le vélotaf, c'est se rendre régulièrement (et indépendamment •• unabhängig •• des conditions météo, qu'il pleuve, vente •• qu'il pleuve ou qu'il vente : bei Wind und Wetter •• ou neige...) à bicyclette à son lieu de travail. (2)


Le mot "taf" est, lui, plus ancien : apparu en argot au milieu du XIXe siècle, il est synonyme de  "peur", "frousse", "pétoche", "trouille" •• Schiß •• (3).

La deuxième acception de "taf", apparue à la fin du XIXe siècle (sans qu'on sache s'il y a un rapport avec la première), est "part de butin •• Beute •• " : avoir son taf, c'est "avoir son compte •• bekommen, was einem zusteht •• " lors du partage du butin.

On observe ensuite un glissement sémantique •• Bedeutungsverschiebung ••  : "part de butin" → "gain illicite •• illegales Einkommen •• " → "travail source de revenus". Cependant le mot conserve une connotation péjorative : le "taf" désigne toujours un boulot mal rémunéré •• entlohnen, vergüten •• , un job précaire, un peu galère...


Non, nous ne quittons pas le vélo pour un autre moyen de transport - un peu démodé, il faut l'avouer : cette "galère" n'est pas un bateau à rames, mu •• mouvoir : antreiben •• par des forçats •• Galeerensträfling •• . Il désigne un mode de vie ou une activité pénible •• galère : Schinderei, Plagerei •• (4). Les "galériens" des temps modernes, ce sont les travailleurs qui, dans les grandes villes, sont soumis à un rythme de vie infernal •• unerträglich, infernalisch •• . Ils ne sont plus condamnés à ramer •• rudern •• dans l'enfer des galères sous la surveillance du garde-chiourme •• Sträflingaufsehen •• , mais doivent ramer •• sich abstrampeln, sich abquälen •• - au sens figuré - au boulot et dans les rames de métro •• Wagenreihe, U-Bahngarnitur •• : une existence résumée dans la formule "métro, boulot, dodo" - ou "vélo, boulot, dodo" dans la version "(post- ?) corona"...

L'expression "métro, boulot, dodo" figure - dans la version un peu plus longue "métro, boulot, bistro, mégots •• Zigarettenstummel •• , dodo, zéro" - dans un recueil de poèmes Pierre Béarn (1902-2004) intitulé "Couleurs d'usine", publié en 1951, et qui critique la monotonie de l'existence des citadins •• Stadtbewohner, Städter •• , le train-train quotidien •• Alltagstrott, der graue Alltag •• (même s'ils empruntent •• benutzen •• un autre moyen de locomotion •• Beförderungsmittel •• que le rail •• Schiene •• ...) et le manque d'alternative à cette vie trépidante •• hektisch •• et usante •• zermürbend, anstregend, der einen kaputt macht •• , réduite à trois phases : trajets domicile-lieu de travail / job / sommeil de récupération •• Erholung •• .


A quoi pourrait-on résumer - tout en "o" -  la vie "d'après" (le confinement) ? Voici quelques propositions, par ordre alphabétique : "Allô (que ferait-on sans smartphone ?), apéro (convivial •• gemütlich, gesellig •• , enfin sans masque, sans "distanciation physique"), écolo (la petite "touche •• Note •• verte" qui ne doit plus manquer nulle part), fluo •• neon- •• (pour mettre de la couleur dans la grisaille •• Eintönigkeit, Grau-in-Grau •• quotidienne), météo (clémente •• mild, gemäßigt •• pour les vélotafeurs), piano (eh, doucement •• langsam! sachte! •• , on a survécu au virus, il faut profiter de la vie !), stylo (celui que vous devrez emporter dans l'isoloir •• Wahlzelle •• pour voter aux municipales le 28 juin...) et vélo (oui, mais pas seulement pour aller au boulot, il y a d'autres plaisirs dans la vie).

On oublie les mots moins réjouissants •• erfreulich •• comme fiasco (de la gestion •• Management •• des masques), ghetto (qui rappelle le confinement de certains pendant deux mois dans des logements de quelques m²), kilos (superflus, accumulés pendant cette période)...

 

     Pour être au courant


(1) La petite reine : la bicyclette doit •• verdanken •• ce surnom à la jeune reine Wilhelmine d’Orange-Nassau (elle a succédé à •• nachfolgen •• à son père sur le trône des Pays-Bas à l’âge de 10 ans) qui se déplaçait souvent à bicyclette. Cette simplicité et cette proximité •• Nähe •• avec son peuple lui ont attiré la sympathie. En 1898, lors d’une visite officielle de la souveraine à Paris, le journal "La France illustrée" associe dans la même expression la "petite reine" et son moyen de locomotion préféré. La périphrase est reprise et popularisée par Pierre Giffard, rédacteur du magazine "Vélo".

(2) Les anglophones désignent le vélotafeur par le terme de bike commuter, l'équivalent allemand est Fahrradpendler (littéralement : "vélo-navetteur"). Le néologisme "navetteur" est courant en Belgique, les Suisses utilisent plutôt "pendulaire".

(3) "pétoche" vient du verbe "péter", et le premier sens de "trouille" est "diarrhée".
• Ces deux termes - argotiques à l'origine et appartenant aujourd'hui au registre familier - ont donc une origine scatologique ("qui a un rapport avec les excréments"), un peu oubliée aujourd'hui : la peur agit sur les boyaux •• Gedärme •• , donne la colique et peut provoquer une défécation •• Darmentleerung •• soudaine et involontaire...

• Le CNRTL indique que le mot "taf" est probablement d'origine onomatopéique, "évoquant le bruit des fesses qui s'entrechoquent •• gegeneinander schlagen •• sous l'effet de la peur". Une explication qui ne me paraît pas évidente •• einleuchtend •• : il faudrait pour cela qu'elles (= les "parties charnues" de l'individu •• Hinterteil, (ironique) verlängerter Rücken •• ) soient bien dures, fermes... pour "s'entrechoquer" et produire un tel bruit !

• Certains estiment que "TAF" ne dérive pas de l'onomatopée mais qu'il s'agit ici de l'acronyme de "travail à faire".

4- faux amis : pénible (mühsam, beschwerlich) ne se traduit pas par penibel  (méticuleux, tatillon, pinailleur)

 

 

 

 

GASTRO

un raccourci trompeur

Lorsqu'un journal autrichien titre "Die erste Gastro-Bilanz" après le déconfinement, n'allez pas imaginer qu'il fait le point •• eine Zwischenbilanz aus etw. ziehen,
eine Bestandsaufnahme machen
••
sur l'apparition d'une épidémie de gastro-entérite survenue •• auftauchen, eintreten •• après la levée •• Aufhebung •• des restrictions •• Einschränkung •• .

La "gastro" pour un Français (et pour une Française aussi, d'ailleurs...), c'est  une infection du système digestif •• Verdauungsapparat •• qui se manifeste •• sich äußern, sich zeigen •• le plus souvent par des nausées •• Übelkeit •• , des vomissements •• Erbrechen •• , des crampes abdominales et des diarrhées. (1)

Il s'agit donc de ce qu'on appelle en allemand "Brech-Durchfall" ou, en termes plus scientifiques, "Magen-Darm-Katarrh", "Gastroenteritis".

Le "bilan-gastro" évoqué •• erwähnen •• dans la presse autrichienne n'a - a priori (quoique… •• wobei…, allerdings… •• ) - rien à voir avec ces symptômes : le journaliste constate que la reprise •• neuer Beginn, Wiederbelebung, Erholung •• se fait lentement dans la gastronomie. Cafés et restaurants sont loin d'avoir retrouvé l'affluence •• Andrang der Kunden •• d'avant la crise sanitaire.


Quoi qu'il en soit •• wie auch immer, wie dem auch sei •• , la gastro ("à la française") et la Gastro ("à l'autrichienne") dérivent toutes les deux du grec  γ α σ τ η ́ ρ (gastêr) qui signifie "ventre; estomac".

En français, les mots de la famille de "gastêr" (2) sont des termes savants, qui ne sont adoptés qu'entre le XVIe et le XVIIIe siècle. Le mot "estomac" est, par contre, attesté dès le XIe siècle.

Il dérive du latin stomachus (3) qui possède un sens assez large : il désigne non seulement l'estomac, mais aussi l'œsophage et - au sens figuré - le goût, l'humeur •• Stimmung, Laune, Gemütsart •• , le caractère. C'est pourquoi l'expression "avoir de l'estomac" signifie posséder du courage, de l'aplomb •• sich was trauen, Aplomb (Sicherheit im Auftreten) haben •• .

Mais, lorsqu'Obélix, l'intrépide guerrier •• unerschrockener, furchtloser Krieger •• gaulois qui "ne manque jamais d'estomac", se plaint d'avoir "l'estomac dans les talons", c'est bien de son tube digestif qu'il s'agit : il comblerait •• füllen, auffüllen •• volontiers ce "petit creux •• Hohlraum – j'ai un creux à l'estomac : ich habe Hunger, mir knurrt der Magen •• à l'estomac" en engloutissant •• verschlingen •• un sanglier... (4)


A propos d'estomac, comment se prononce le mot ?
En règle générale, le "c" final est prononcé [k]. Exemples :
- ammoniac, bac, Cognac, hamac, lac, parc, sac, tic-tac, trac ;
- bec, échec, fennec, grec, mec, sec ;
- chic, hic, loustic, ombilic, pic, public, sic, trafic ;
- bloc, choc, froc, manioc, soc, troc  ;
- caduc, duc, gazoduc, suc, truc, viaduc ;
- donc...

Mais que serait le français sans exception ? (4)
Le "c" final n'est pas prononcé dans les mots suivants :
- estomac, tabac,  banc, blanc, blanc-bec, flanc, franc  
- marc, clerc, porc,
- jonc, tronc  
- accroc, croc, escroc, raccroc,  
- caoutchouc...

Donc [dõk], estomac [εstɔma] rime avec tabac [taba].

 

     Pour être au courant


1- Gastritis – Kastritis... Un ancien footballeur autrichien, devenu co-commentateur sportif à  l'ORF, expliquait qu'un des joueurs était affaibli par des problèmes digestifs : "Er leidet an einer leichten Kastritis". Naturellement (du moins on l'imagine...), il voulait parler de "gastrite / Gastritis".

Cet exemple rappelle l'importance de la prononciation : à cause de cette confusion •• Verwechslung •• phonétique entre [g] et [k], un problème gastrique change - anatomiquement parlant •• vom anatomischen Standpunkt aus betrachtet, anatomisch gesehen •• - de niveau et se transforme en "privation •• Verlust •• (mais seulement "légère" ?) des facultés de reproduction"...

En allemand d'Autriche, la différence de prononciation entre les sourdes et les sonores (stimmhaft ≠ stimmlos) est très ténue •• winzig, sehr gering •• , voire inexistante : beaucoup d'Autrichiens ne font pas la distinction

entre [g] et [k] : une confusion qui permet à "Gastritis" de se changer en "Kastritis" et à "Gastro" de se transformer en Castro, alias "líder máximo" ;

entre [d] et [t], et entre [b] et [p] : j'avoue avoir eu du mal à reconnaître le nom du compositeur Claude Debussy, métamorphosé •• verwandelt •• en "tépoussi" [tepusi] ;

entre [ʃ] et [ʒ], et entre [s] et [z] : c'est ainsi que la pauvre Josette peut entendre son prénom se transformer en "chaussette"


2- dans la famille de "gaster"... il y a les gastéropodes, appelés en allemand Bauchfüßler. Ces deux mots sont d'ailleurs composés des mêmes éléments : le ventre (gastêr, gastros / Bauch) et le pied (pous, podos / Fuß). Les animaux de cette espèce de mollusques •• Weichtiere •• (qui comprend les escargots et les limaces •• Nacktschnecke •• ) sont caractérisés par un "ventre-pied" qui constitue leur organe de locomotion •• Fortbewegung •• .

Question pour les experts molluscologues : un escargot affamé peut-il avoir l'estomac dans les talons / ou le creux des genoux (voir 5) ?


3- Evolution du sens du mot "estomac" - anatomiquement descendante, de haut en bas de l'appareil digestif : de la bouche au ventre, en passant par le gosier •• Rachen •• , l' œsophage •• Speiseröhre •• et l'estomac.
Grec : stómakhos (radical "stoma" = la bouche + "os" = ouverture, embouchure) : signifie "gosier" (Rachen) → latin "stomachus" : œsophage (Speiseröhre), estomac → français (XIe siècle) "estomaque" : ventre, estomac.

4- La prononciation de "marc" est un peu particulière :
- s'il s'agit du résidu de fruits pressés (ex. marc de raisin •• Traubentrester •• ) ou d'une substance que l'on a fait infuser (ex. marc de café •• Kaffeesatz •• ), le "c" final ne se prononce pas,
- alors que le "c" final du prénom Marc est prononcé, sauf s'il s'agit de Saint-Marc de Venise...


5- avoir l'estomac dans les talons  (littéralement : der Magen hängt einem bis in den Fersen) : en allemand, l'estomac ne descend que jusque dans le creux des genoux (der Magen hängt einem in den Kniekehlen) signifie avoir une faim de loup (einen Mordshunger haben).

Si on ne trouve guère de boucheries chevalines en Autriche (à Graz, la dernière a fermé ses portes en 2017), elles étaient nombreuses en France (des années 1870 aux années 1960). Un boucher faisait la promotion •• bewerben •• de son commerce •• Geschäft •• avec ce jeu de mots : "Si vous avez l'estomac dans les talons, mangez du cheval, vous aurez l'étalon (Hengst) dans l'estomac !"
 

JARDIN

 

 

 


Friedrich Fröbel
(1782-1852)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


plessis

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


jardin "à la française"
(Grand Trianon)

 

 

 

 


Georges Moustaki
(1934-2013)

Le jardin d'enfants est connu sous son nom allemand de Kindergarten sur tous les continents : de la Grande-Bretagne jusqu'en Corée (du Sud, bien entendu...), et de la Birmanie - alias Myanmar - jusqu'aux villages Masaï.

La raison en est que c'est un Allemand, Friedrich Fröbel, qui a créé le 1er Kindergarten en Thuringe en 1840.  Grâce au patronage •• Gönnerschaft, Schirmherrschaft, Sponsoring… •• de particuliers fortunés, il était même gratuit. Son fondateur •• Gründer •• justifiait ainsi le choix du nom "jardin" pour cette nouvelle institution et de "jardiniers / jardinières" pour les enseignants : Kinder seien "die edelsten Gewächse, (…) Keime und Glieder der Menschheit", und sollen "in Übereinstimmung mit sich, mit Gott und der Natur erzogen werden."

Jusque là, les établissements d'accueil •• Betreuungseinrichtung •• pour les jeunes enfants étaient, au mieux, une garderie •• Kleinkinderhort •• comme la Warteschule (pour attendre le retour des parents... ou l'âge d'aller à l'école ?) ou un atelier d'apprentissage •• Lehrwerkstatt •• comme la Strickschule ; au pis •• schlimmstenfalls •• , c'était une Bewahrschule ou Bewahranstalt (termes qui rappellent plutôt une maison de correction •• Erziehungs-, Besserungsanstalt •• ...).


Paradoxalement, dans son "pays-mère", cette institution ne s'appelle plus Kindergarten : en Allemagne les pré-scolaires sont accueillis dans des Kitas (Kindertagesstätte, -einrichtung). En Autriche, cependant, le Kindergarten a conservé son nom d'origine.

En France, le jardin d'enfants traditionnel (pour les enfants de 3 à 6-7ans) a été remplacé par l'école maternelle pour rappeler que ce n'est pas une simple garderie ou un endroit où les petits ne font que s'amuser, mais un lieu d'apprentissage sérieux.

Le "jardin d'enfants" n'a pourtant pas tout à fait disparu : rebaptisé •• umbenennen •• "jardin d'éveil" et à mi-chemin entre •• zwischen •• la crèche •• Krippe •• et la maternelle, il accueille les enfants à partir de 2 ans.


Pour désigner le jardin (jardin d'agrément •• Ziergarten •• , verger •• Obstgarten •• ou potager •• Gemüsegarten •• ), il y a quelque deux mille ans, "nos ancêtres les Gaulois" - romanisés - utilisaient l'expression "hortus gardinus", composée
• du latin hortus (jardin) et
• de l'ancien bas francique gardo (clôture) : on retrouve cet élément dans l'ancien haut allemand garto, et l'ancien néerlandais gaert.

L'ancien et le moyen français n'ont retenu que la deuxième partie du mot composé :  le "hortus" latin ne subsiste plus que dans les mots apparentés à horticulture et dans ortolan (1).

Le jart ou gart français s'est diffusé dans les autres langues romanes (2) et a franchi la Manche, via la forme anglo-normande gardin, pour se transformer en garden, le jardin à l'anglaise... (3)


Le sens originel de gardo, garto, gart, n'est pas celui d'un lieu cultivé, mais celui d'un espace clos, où humains, animaux et cultures sont bien "gardés", à l'abri derrière une clôture •• Umzäunung, Umfriedung •• .

En effet, garto dérive de Gerte (4) qui désigne une vergette •• kleine Rute •• , un rameau •• Zweig •• flexible (de saule •• Weide •• ou de noisetier par exemple). Entrelacées •• einflechten •• , ces petites branches souples étaient utilisées pour confectionner des clôtures, des plessis (5).

Le mot jardin désigne donc d'abord la palissade •• Holzzaun, Pfahlzaun •• , cette haie "morte" (opposée à la "haie vive •• grüne Hecke, lebender Zaun •• "), puis l'enclos (mit Gerten umzäuntes Gelände, Gehege, Pferch) lui-même et, à partir du XIIe siècle, le jardin entouré d'une clôture, défini comme "lieu où l'on cultive des végétaux utiles ou d'agrément" (umfriedetes Land zum Zweck des Anbaus von Pflanzen).


Peu à peu, le mot jardin en est venu à désigner des lieux très différents et, même s'ils n'ont pas tous forcément •• unbedingt, zwangsläufig •• un rapport avec la culture des plantes (comme le jardin d'enfants ou le jardin zoologique), ils ont gardé l'idée originelle de "refuge •• Zufluchtsort •• ", "espace clos, abrité" : du Jardin d'Eden, le Paradis terrestre, en passant par le jardin d'hiver et le jardin de simples •• Heilkräuter ••  (6), jusqu'à notre "jardin secret" (7).

 

     Pour être au courant


1- hortus : on retrouve ce radical dans horticulture •• Gartenbau •• (art de cultiver les jardins potagers et floraux), horticulteur, horticole, hortillonnage •• von Kanälen durchzogenes Sumpfgebiet,
wo Gemüseanbau betrieben wird
••
, mais aussi dans le mot "ortolan •• Ortolan, Emberiza hortulana, Gartenammer •• " qui désigne une variété de petits passereaux •• Sperling •• d'Europe méridionale, très recherchés pour la délicatesse •• Zartheit, Feinheit •• de leur chair •• Fleisch •• .

2- Dans les langues européennes, le jardin français voisine avec l'espagnol jardín, le catalan jardí, l'italien giardino, le portugais jardim (à côté de horto), le roumain grădină... l'allemand Garten, le néerlandais gaard, l'écossais gàradh, le gaélique irlandais gairdín, le gallois gardd,...

3-  On oppose traditionnellement
• le jardin à la française, "classique", régulier, avec ses allées rectilignes, ses massifs géométriques, ses arbustes bien taillés,
• au jardin à l'anglaise, un jardin "paysager", plus proche de la nature, (à première vue) plus sauvage, aux formes irrégulières, aux chemins sinueux •• gewunden, verschlungen •• ...

4- Gerte (baguette, vergette •• kleine Rute •• ) : vient de l'indo-européen gher ghortos, dont dérivent à la fois le latin hortus (jardin) et l'allemand Hort (abri, refuge, asile, garderie).

5- Cette haie aux branches entrelacées s'appelle un plessis (du latin plectare : tresser, entrelacer les branches), un mot que l'on retrouve comme nom de famille (par ex. Plessis-Bellière) et la toponymie : il désigne alors un lieu anciennement entouré d'un plessis : par Le Plessis-Robinson (Hauts-de-Seine), le Plessis-Trévise (Val-de-Marne) ou Le Plessis-Patte-d'Oie (Oise)...

6- jardin de "simples" : ainsi nommé parce que les plantes médicinales qui y poussent sont utilisées telles qu'elles sont fournies par la nature.

7- jardin secret : domaine des sentiments, des pensées les plus intimes que l'on souhaite garder exclusivement pour soi... et qui évoque •• in Erinnerung rufen, an etw. erinnern •• bien le sens du "gardo", ancêtre du jardin.

Il y a 50 ans, en 1970, Georges Moustaki chantait "Il y avait un jardin" (vidéo avec sous-titres en français... et en espagnol)

 

l'école buissonnière

Montmeyran (Drôme), 3000 habitants – « Quand l'école buissonnière prend un nouveau sens : pour protester contre la non-réouverture de l'école du village, des élèves reprennent la classe dans les bois, avec des parents comme professeurs. Le maire juge la reprise •• Wiederaufnahme (des Unterrichts) •• "inenvisageable •• undenkbar •• " à cause des "protocoles très compliqués". » (article)


Depuis le XIXe siècle, "faire l'école buissonnière" signifie "se promener au lieu d'aller à l'école". Cette expression évoque une époque lointaine où la majeure partie de la population française habitait à la campagne. Aux beaux jours, les élèves préféraient vagabonder •• herumstreunen, herumschweifen •• dans la nature que de s'enfermer dans une salle de classe. Ils couraient dans les champs, dénichaient •• Nester ausnehmen  de "nid" •• les oiseaux dans les haies •• Hecke •• , cherchaient des baies •• Beere •• dans les buissons •• Gebüsch •• ...

Cependant, l'origine de cette locution n'a rien à voir avec de joyeuses escapades •• Ausflug •• champêtres •• ländlich •• . Elle remonte •• zurückgehen •• très probablement à l'époque des Guerres de religion du XVIe siècle.  Les partisans de la religion réformée étaient obligés de se cacher pour pouvoir la pratiquer et l'enseigner. La "buissonnière" était en ce temps-là une école clandestine •• geheim, Heimlich, illegal •• qui se tenait dans les champs, à l'abri des buissons, ou dans des clairières •• Waldlichtung •• .

Ces classes secrètes étaient créées par des protestants désireux •• bestrebt •• de soustraire •• entziehen •• leurs enfants aux écoles officielles qui étaient, elles, placées sous l'autorité du clergé catholique. Face à la multiplication de ces écoles "sauvages" - où on enseignait non seulement les disciplines scolaires mais aussi le catéchisme réformé - le Parlement de Paris a rendu en 1552 un arrêt •• Urteilsspruch, Anordnung •• les interdisant.

Donc, en ce temps-là, faire l'école buissonnière signifiait suivre un enseignement et non pas sécher les cours *, comme c'est le cas aujourd'hui.


L'expression correspondante en allemand die Schule schwänzen n'a rien à voir avec les promenades à la campagne.
A l'origine du verbe schwänzen se trouve l'ancien haut allemand swanzen **  qui signifiait agiter (hin und her bewegen) ;
→ moyen allemand : swenzen (toujours dans le sens d'agiter) ;
→ au XVe siècle, orthographié schwänzen, le verbe prend le sens de umherschlendern, umherstreifen : déambuler, flâner, aller de ci de là, sans but particulier ;
→ au XVIIIe siècle, le mot se répand dans les milieux estudiantins dans le sens de bummeln, eine Vorlesung verpassen : aller se balader et rater un cours.
→ le mot est ensuite passé dans le langage des écoliers.

La version alsacienne de l'expression "sécher les cours", "faire l'école buissonnière", c'est "faire bleu" : blaù màche  (calque de l'allemand "blau machen") ou "bleuter les cours". ***

Dans le reste de la France, on dit plutôt "se faire porter pâle" (blau machen, krank feiern, sich krankmelden)... Des goûts et des couleurs, on ne discute pas •• de gustibus et coloribus non disputandum •• , disaient déjà les Romains dans l'Antiquité.


Contrairement à ce qu'affirme l'article cité ci-dessus, "l'école buissonnière [ne] prend [pas] un nouveau sens à Montmeyran : bien au contraire, l'expression retrouve son sens originel, à savoir •• nämlich •• faire classe en pleine nature !
 

     Pour être au courant


* sécher les cours : l’expression se réfère probablement à l’encre qui séchait dans les encrier •• Tintenfass •• s pendant que les élèves délaissaient •• verlassen, vernachlässigen •• leur classe pour aller flâner dans la campagne, c’est-à-dire quand ils faisaient l’école buissonnière.

** C'est également de ce verbe swanzen que dérive le substantif Schwanz : en effet, l'animal agite sa queue dans un mouvement de balancement.

*** entre haies et buissons : le néerlandais possède une expression assez proche de "faire l'école buissonnière" : "haagschool houden" qui signifie littéralement "faire l'école de la haie".
En Belgique, on entend l'expression : "brosser les cours" (calque du flamand brossen : passer à travers les buissons, se faufiler •• sich durchschlängeln, -zwängen, -winden •• dans les taillis •• Dickicht, Unterholz •• ).

 

les bons et
les mauvais

CALCULS

 

 

 

 

 


Michel de Montaigne
(1533-1592)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

"Nach dem Brexit-Referendum hoffte Brüssel für lange Zeit, dass London die Torheit seines Handelns sehen und ein Mitgliedstaat bleiben würde. Die britische Regierung seinerseits dachte, es könne die EU-Staaten gegeneinander ausspielen. Beide haben sich verkalkuliert." (article)

Bruxelles espérait que Londres réaliserait •• begreifen •• que le Brexit est de la folie. De son côté, le gouvernement britannique, fidèle à la devise "diviser pour régner" (1), espérait pouvoir dynamiter •• sprengen •• le front uni des Etats de l'Union. Or, les deux camps se sont trompés dans leurs calculs.


Sich verkalkulieren, se tromper dans ses calculs, ses prévisions : les deux formes s'emploient au sens propre comme au figuré. Dans ce dernier cas, le mot calcul n'est plus synonyme d'opération d'arithmétique, il prend le sens de "combinaison de moyens d'action en vue de son intérêt personnel", ou, plus péjorativement, de "machination malveillante", "intrigue" (Machenschaften, Intrige).


Le mot calcul est apparenté à calcaire, chaux, calcium, à chalk (la craie en anglais)... : tous ces termes dérivent du latin calx, calcis (la pierre, en particulier calcaire), et calculus signifie "pierre", "caillou"... et "calcul".


Car il y a calcul et calcul... Quand le philosophe Montaigne évoquait ses calculs, il ne s'agissait pas d'opérations d'arithmétique ! Dans ses "Essais" (1580), il évoque à de nombreuses reprises - et avec force détails •• mit lauter Details •• anatomiques - ses problèmes de santé : il souffre de la gravelle (de gravier : Kies) ou maladie de la pierre, appelée aujourd'hui lithiase (de lithos : pierre). Qu'elle soit soit rénale, vésiculaire ou cholédocienne, cette affection se caractérise par la formation de concrétions, les calculs (2) appelés Steine (Nieren-, Gallensteine...) en allemand.

Dans ce contexte, le rapport avec les pierres est évident. Il l'est moins quand le calcul désigne une opération arithmétique.

Pendant des millénaires, on a compté, calculé, à l'aide de petits objets simples : cailloux, bâtonnets •• Stäbchen •• , osselets •• Knöchelchen •• , jetons d' •• Knöchelchen •• argile •• Ton, Lehm •• ... (3) Ils ont ensuite été progressivement abandonnés au profit de formes symboliques puis de chiffres (romains puis arabes) (4), mais le mot calcul est resté.


Se tromper dans ses calculs se dit aussi die Rechnung ohne den Wirt machen (littéralement : "faire l'addition sans l'aubergiste"), ce qui signifie qu'il ne faut traiter une affaire qu'en tenant compte •• berücksichtigen •• des autres personnes intéressées, en l'occurrence •• in diesem Fall •• de l'aubergiste qui est le mieux à même d' •• imstande •• établir l'addition ou la facture.

Il existe en français une expression analogue, mais qui n'est plus très utilisée : "compter sans son hôte". Quand on quitte l'auberge ou l'hôtel, on ne peut pas faire son compte tout seul : il est dans l'intérêt des deux parties, l'hôte (5) et le maître des lieux •• Hausherr •• , que ni l'un ni l'autre ne se trompe dans ses calculs. Le fait que l'expression soit devenue proverbiale s'explique probablement par la fréquence •• Häufigkeit •• des litiges •• Streitfälle, Streitigkeiten •• entre client et hébergeur •• Gastgeber •• .

Vouloir régler ses comptes •• abrechnen (au sens propre et au sens figuré •• de son côté, ne pas prendre en considération •• berücksichtigen •• l'avis d'une personne avec laquelle on est en relations d'affaires - ou en négociations - ne peut qu'entraîner des désillusions : c'est ce que les négociateurs britanniques et européens apprennent à leurs dépens •• auf seine / ihre Kosten •• .


     Pour être au courant


1- Une formule qui a fait ses preuves •• sich bewähren •• au cours de l'histoire : "Diaírei kaì basíleue" chez Philippe de Macédoine, "Divide ut regnes" en latin, "Diviser pour régner" chez Louis XI (fin du XV° siècle), "Divide et impera" chez Machiavel, "Divide and conquer" chez les Anglais, "Teile und herrsche" chez les Habsbourg...


2a- La formation de calculs dans le rein, la vessie •• Harnblase •• , l'uretère •• Harnleiter •• , la vésicule biliaire •• Gallenblase •• ou le canal cholédoque •• Hauptgallengang •• peut entraîner des douleurs violentes : les coliques néphrétiques (et pas "frénétiques"...) ou hépatiques.

Oliver Cromwell, contemporain de Montaigne, Louis XIV, Benjamin Franklin, Napoléon Ier et Napoléon III - pour n'en citer que quelques-uns (tous des hommes...) - sont connus pour avoir souffert de calculs au sens anatomique du terme - et aussi de calculs - machinations et intrigues politiques - pour certains d'entre eux...

2b- Montaigne est mort en 1592 à l'âge de cinquante-neuf ans. Nous ne connaissons pas les raisons de son décès : peut-être a-t-il succombé •• sterben, erliegen •• à un œdème à la gorge, mais vraisemblablement pas à une crise de colique néphrétique. La (probable) découverte de sa tombe •• Grab •• , en 2019, permettra sans doute d'en savoir plus. (article)


3- Il paraît que •• es heißt / angeblich / es soll… •• , en Mésopotamie au IVe millénaire avant notre ère, les bergers comptaient leurs moutons avec des cailloux à l'entrée et à la sortie de la bergerie •• Schafstall •• .  Mais l'histoire ne dit pas s'ils s'endormaient au cours de l'opération...


4- des symboles aux chiffres


5- l'hôte : le mot désigne à la fois la personne qui offre l'hospitalité et celle qui est reçue - Gastgeber et Gast -, ce qui est, reconnaissons-le, un peu déroutant •• verwirrend •• ... Par contre, le féminin "hôtesse" ne désigne que la personne qui reçoit. Comme l'allemand Gast, le français "hôte" est épicène •• geschlechtsneutral •• au sens de "personne reçue".

vent debout, contre tous et tout ! FrAu ModJo - 2020

Une question à poser ou un commentaire à faire ?   Précision - Les mots traduits
figurent sous leur forme de base :
infinitif pour les verbes ;
singulier pour les substantifs ;
masculin singulier pour les adjectifs.

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