Christoph Ransmayr est le lauréat du
Prix du meilleur livre étranger 2015,
dans la catégorie Essais, pour son livre
«
Atlas d’un homme inquiet » (Atlas eines ängstlichen Mannes),
traduit par Bernard Kreiss.
Ce prix lui sera remis à Paris le 26 novembre.
En novembre, l’écrivain se verra aussi décerner le

Jean Monnet de littérature européenne.

 

Dans ce kaléidoscope d’expériences et d’impressions glanées sur une période de cinquante ans « il n’y a pas de début ni de fin. J’ai certes introduit un ordre mais on peut prendre ces histoires dans le sens que l’on veut, comme on feuillette un atlas » écrit Ransmayr.

 

Albin Michel - "Atlas d’un homme inquiet" - Traduit de l’allemand par Bernard Kreiss. 464 pp., 23,90 €.
« Les histoires n'arrivent pas, les histoires se racontent. »
De l'Arctique aux Tropiques en passant par tous les continents et par les îles les plus lointaines, le grand écrivain autrichien Christoph Ransmayr propose soixante-dix escales qui sont autant de petits tableaux du monde tel qu'il l'a perçu au fil de ses pérégrinations. Dramatiques ou insolites, les anecdotes alternent avec les réflexions suscitées par des lieux chargés d'histoire, ou les instants d'éternité face aux merveilles de la nature. Atlas du monde extérieur, ce livre est aussi une carte émotionnelle où l'auteur de La Montagne volante livre l'essence de son art. La puissance poétique de l'écriture, la hauteur de vue du philosophe combinée à une attention extrême au détail font de ce livre un joyau.

l'Express -
Ecrivain voyageur, l'Autrichien Christoph Ransmayr dresse une carte poétique du monde. Du grand art.
C'est peut-être ça, un grand écrivain : quelqu'un capable d'écrire des textes envoûtants sur des sujets a priori sans aucun intérêt. Alors, disons-le d'emblée, l'Autrichien Christoph Ransmayr est un très grand écrivain. Il le prouve ici avec les 70 saynètes rapportées de ses pérégrinations - Irlande, Chili, Grèce, Brésil, Canada ou ce Tibet qui constituait déjà le décor de sa fabuleuse Montagne volante, un roman entièrement rédigé en vers libres, paru en 2008.
Ici, Ransmayr partage un whisky sous la neige avec un ornithologue enregistrant tous les oiseaux croisés sur la Muraille de Chine ; là, il surprend un homme se livrant à un karaoké solitaire du Love in Vain des Rolling Stones en pleine jungle de Sumatra, sous un ciel de geckos hypnotisés ; dans son Autriche natale, il observe un homme sommeillant au bord d'une rivière tandis que des enfants éloignent des taons attirés par la peau offerte du dormeur... A chaque escale, sa langue, à la fois solide et évocatrice, fige ces instantanés dans son atlas intime, pas aussi "inquiet" que le titre de son livre voudrait le laisser croire.
Avant tout, Christoph Ransmayr est un œil. Chacun de ses tableaux commence d'ailleurs par ces mots simples : "Je vis..." Echantillon : "Je vis une accordéoniste, une petite Indienne devant une joaillerie, sur le trottoir d'une rue ombreuse de Mexico." Ou : "Je vis le fils en pleurs du jardinier sur le perron d'un manoir dans le comté irlandais de Cork." Puis le récit se déploie le temps de quelques pages. Et, refermant cet Atlas, à son tour, le lecteur se dira sans doute : « Je vis un écrivain autrichien, assis à son bureau de Vienne, dresser une carte poétique du monde à l'aide de simples mots. »

Le Monde -
Les voyages presque extraordinaires
Christoph Ransmayr n’est pas de ces auteurs qui bombardent le public avec un roman tous les deux ou trois ans. Il faut savoir attendre, mais cette patience est toujours récompensée. Après La Montagne volante (Albin Michel, 2008), voici que paraît Atlas d’un homme inquiet, toujours magnifiquement traduit par Bernard Kreiss. Il ne s’agit pas à proprement parler d’un roman mais d’une suite de moments qui emmènent le lecteur aux quatre coins du monde.
Car l’écrivain autrichien est un grand voyageur, cela transparaît dans tous ses livres. Dans Effrois de la glace et des ténèbres (Maren Sell, 1989), son premier grand roman, qui l’a aussitôt propulsé sur la scène internationale, une expédition austro-hongroise rejoint l’Arctique, en 1872, pour découvrir de nouvelles terres, mais le bateau est pris dans les glaces puis dans la longue nuit polaire. Dans Le Dernier des mondes (Flammarion/POL, 1989), un disciple d’Ovide part aux confins du monde barbare pour essayer de retrouver le poète que l’empereur Auguste a exilé au bord de la mer Noire. Dans Le Syndrome de Kitahara (Albin Michel, 1997), un jeune Autrichien meurt sur une île au large du Brésil sans pouvoir échapper à l’histoire criminelle de son village natal. Dans La Montagne volante (Albin Michel, 2008), étonnante épopée versifiée, « deux frères partent en voyage et un seul revient », résume laconiquement Ransmayr, qui aime pourtant autant narrer que voyager. « Les histoires n’arrivent pas, les histoires se racontent », écrit-il d’ailleurs dans l’avant-propos de son nouveau livre, où il a rassemblé soixante-dix histoires de découvertes, d’étonnements, de réflexions, dans « une tentative d’appréhender la globalité du monde de façon subjective ». (...)

Libération - Les taons du dormeur du val -
Un pot-pourri d’illuminations à travers le monde de l’Autrichien Christoph Ransmayr
«Les vivants et les morts ont de grandes oreilles/Les vivants et les morts entendent l’eau qui dort» : ces vers de Raymond Queneau, tirés de l’Instant fatal, serviront ici d’exergue au nouveau livre de Christoph Ransmayr. L’auteur de l’Effroi de la glace et des ténèbres (Maren Sell) et de la Montagne volante (Albin Michel), ce grand voyageur et narrateur épique unit volontiers les passants des deux rives. Il a grandi en Haute-Autriche, près de chez Thomas Bernhard. Il écrit plutôt sous le signe de Hölderlin : l’action et l’imaginaire humains y sont confrontés à la puissance ensorcelée, souvent mortelle, de la nature. Il ne les oppose pas : il les met en miroir et enrichit les uns par l’autre. La nature accueille l’œil de l’homme, à ses risques et périls ; l’écrivain en fait une vision. Chaque livre a une forme différente, adaptée aux visions qu’il déploie. Ce peut être le journal fictif d’un marin ayant participé à une expédition polaire tournant au désastre, le roman en vers d’un Irlandais partant à la recherche de son frère disparu au Népal, le récit d’Ovide exilé sur la mer Noire. Cette fois, ce sont soixante-dix souvenirs de l’auteur ; un pot-pourri d’illuminations.
Dans une ruelle de New Delhi, après l’assassinat d’Indira Gandhi par l’un de ses gardes sikhs, Ransmayr est hébergé par un Sikh en plein quartier hindou et sent qu’il doit vider les lieux. Il rêve de tabassage et de pogroms et, un matin, allant à la boulangerie, voyant à terre un homme ensanglanté avec un turban sikh entouré d’une foule, il croit que son rêve est la réalité : «L’image du pogrom ne se dissipa que lorsque je vis des centaines de piments répandus sur le sol et, couchée au bord de la rue, une bicyclette chargée de paniers encore solidement arrimés dessus.» C’est un vendeur de piments qui est tombé, qui hurle dès qu’on le touche. Saisi par l’actualité des massacres, le rêve a transformé la scène en vision, avant que la vue et l’analyse ne fassent retomber le soufflé ; mais voici la chute, où, par la vue, la vision reprend autrement ses droits. Depuis le début du chapitre, Ransmayr est dans un taxi qui doit le conduire à la gare et d’où il nous raconte les événements et ses rêves. Comme souvent en Inde, tout est encombré, il a le temps de laisser son esprit vagabonder, mais il craint de rater son train ; un rempart de sacs de sable transforme en impasse la ruelle où le chauffeur s’est engagé, l’obligeant à reculer : «Et c’est alors que je vis le paon. Du toit en terrasse d’une maison voisine où flottait du linge à sécher, il sauta sur le rempart de sacs de sable, s’avança majestueusement jusqu’en son milieu, fit mine de déployer sa longue queue en une roue dont les nombreux yeux devaient simuler un monstre et effrayer tout agresseur potentiel, referma cependant son éventail de plumes à peine entrouvert, comme s’il venait seulement de remarquer que la ruelle trouée de nids de poule était déserte, déserte à l’exception d’un taxi qui rampait en arrière suivant une ligne serpentine, déserte : pas un rival en vue, pas un admirateur, pas un ennemi.» La phrase se déploie comme l’éventail du paon avant de se replier sur la ruelle en impasse que, dans un contexte de massacres, il signe. L’une de ses plumes a dû tomber dans la main de l’écrivain qui s’en va.
Atlas d’un homme inquiet réunit des instants fatals nés de choses vues, de petits événements vécus par Ransmayr d’un bout à l’autre du globe depuis trente ans. Chaque chapitre commence par l’expression «Je vis» («Je vis un rempart de sacs de sable…»). Ce passé simple ouvre sur une scène parfois mortelle, parfois édénique, parfois les deux, une explosion visuelle et verbale qui, trois ou cinq pages plus loin, s’abolit, comme les colombes du Greco dans la nuit d’un musée, sur la blancheur du papier. On parlerait volontiers de prose poétique, si l’on ne craignait que l’expression soit synonyme, pour beaucoup, de mollesse ou d’évanescence - de «pouët», comme écrivait Queneau. Or, rien n’est plus ferme ni précis que la phrase de Ransmayr. La poésie est l’encre et le nerf de sa guerre.
D’une part, il resserre le champ sur ce qu’il a vu, en Inde, au Népal, au Mexique, en Autriche, en Chine, au Chili, sur l’île sud-américaine de Robinson Crusoé victime d’un tsunami non médiatisé ; d’autre part, il élève l’observation jusqu’à son essence poétique, sans jamais quitter la description ni glisser dans la pensée proprement dite, ou, pire, le discours (pacifiste, écologique). Le lecteur se sent appartenir à cette terre où tout l’émerveille, l’inquiète et le rend interdit. La mélancolie se noue à la surprise et la beauté, comme souvent, accompagne la menace ou la violence. La nature est aussi là pour rappeler à l’homme que les actions qu’il y commet font l’objet d’une transformation, ou d’une destruction, qui lui échappe. La méditation et les jugements de l’écrivain sont implicites. La phrase lève comme un brouillard sur la plaine. C’est le règne vivant de la métaphore.
On croise au Nouveau-Mexique, en plein désert, une fantastique procession de pénitents ; l’un d’eux jette des pierres vers l’auteur, témoin agaçant ; puis un policier l’arrête, comme dans les films, parce qu’il fuit trop vite dans la poussière. On évite les balles de mitrailleuse d’un avion militaire en Bolivie, près du lac Titicaca, parce que sa guide lui a montré le poing : un coléoptère émerge de l’herbe sèche de l’altiplano puis s’envole, aussi lentement qu’est faite sa description, «indifférent à ce qui se passait dans ce monde dominé par un avion de chasse et son ombre rapide, peuplé de titans qui écrasaient ses semblables sans même le remarquer». Et l’auteur, couché, croit «entendre le léger bruissement de son vol malgré le moteur rugissant de l’avion». La nature fixe l’échelle de l’instant vécu. Elle dépose Ransmayr au point d’hallucination, de confusion et d’élucidation qu’on éprouve dans les moments extrêmes, de maladie, d’euphorie, de souffrance : ces moments que la fièvre unit.
C’est pourquoi l’une des plus belles histoires est aussi, finalement, l’une des plus simples - et des plus courtes : dans les Préalpes de Haute-Autriche, Ransmayr observe un homme qui dort au soleil, près d’une rivière, à l’heure du cagnard. Deux enfants se moquent de lui et font des commentaires tout en tuant avec virtuosité les taons qui se posent sur son corps. En sueur, il ne s’éveille que lorsqu’une vache s’approche tant qu’elle le couvre de son ombre. Chaque enfant verse le contenu de son gobelet dans sa «grande main ouverte» : «Il comptait les taons, disait un chiffre et jetait ensuite d’un geste ample de semeur les insectes morts dans le contre-courant proche de la rive. Des libellules exécutaient des manœuvres de vols acrobatiques au-dessus des semences rapidement emportées au fil de l’eau.» On sent frissonner le vent de certaines nouvelles de Maupassant, de Hemingway, ce mélange de sensualité et de morbidité fondu dans l’intensité du paysage. Le dormeur du val compte les taons, paie les enfants qui ont protégé son sommeil, se lève, entre dans l’eau, s’y enfonce, «se retourna une dernière fois en s’ébrouant vers ceux qu’il laissait derrière lui, leur fit signe du bras avant de nager avec des mouvements vigoureux à la poursuite du semis de taons crevés». Tout finit dans ce lieu où ce qu’on vit rejoint ce qu’on rêve, au milieu du gué, sur la page. Queneau : «Les vivants et les morts bayent aux corneilles/Les vivants et les morts à la fin s’évaporent