Au clou !

Tennis – « David Goffin, der erste Belgier, der den Sprung in die Top Ten schaffte, wird seine aktive Laufbahn nach der Saison 2026 beenden. Er ist nicht der einzige Spieler, der den Schläger nach der laufenden Saison an den Nagel hängen wird. Auch Stan Wawrinka und Gael Monfils werden am Ende der Saison in den Ruhestand eintreten. » (lien)

L’expression « etwas an den Nagel hängen » avait à l’origine un sens littéral : à la fin de sa journée de travail, l’ouvrier ou l’artisan accrochait ses outils et son tablier ou sa blouse à un clou, au mur. Il n’avait pas de casier individuel ou de placard à sa disposition pour y déposer ses instruments, sa tenue de travail ou ses objets personnels. Lorsqu’il cessait définitivement son métier (pratiqué en général depuis longtemps), il accrochait définitivement ces objets « au clou ».

Avec le temps, « an den Nagel hängen » a pris une signification plus générale : c’est abandonner ses activités, sa profession, ou sa carrière de sportif, c’est prendre sa retraite, comme l’ont annoncé David Goffin, Stan Wawrinka ou Gaël Monfils cette année.

L’expression allemande ne se traduit pas par « mettre au clou », mais par « raccrocher », avec ou sans complément d’objet : par exemple « il / elle a décidé de raccrocher à la fin de la saison ». Cette métaphore est surtout utilisée dans le domaine du sport : ainsi un joueur de football « raccroche ses crampons », c’est-à-dire qu’il met fin à sa carrière sportive. L’expression « raccrocher sa raquette ».

L’expression française « mettre au clou » a une tout autre signification, même si, à l’origine, il s’agit bien d’accrocher quelque chose à un clou. C’est mettre un objet en gage, pour obtenir un prêt en échange. Une fois la mauvaise passe terminée et le prêt (plus les intérêts) remboursé, le propriétaire peut récupérer son bien.

Les moins pauvres mettaient en gage un bijou, une montre, un tableau. Les moins fortunés, eux, laissaient en gage des objets de moindre valeur comme des vêtements, un parapluie ou des articles ménagers qui étaient alors suspendus à des clous ou à des crochets. C’est de cette pratique que vient l’expression : « mettre au clou ».

C’est aussi la raison pour laquelle on a surnommé « le Clou » l’institut de prêt sur gage. Le premier a vu le jour en France en 1610, à l’initiative d’une congrégation mariale de laïcs à Avignon. En réalité, ce n’était pas tout à fait « en France » car, à cette époque-là, le Comtat Venaissin faisait partie des Etats pontificaux : il ne sera annexé à la France qu’en 1792.

Ce premier Mont-de-Piété s’inspirait d’un modèle italien : pour lutter contre les abus des prêteurs sur gages qui pratiquaient des tarifs usuraires, la ville de Pérouse – qui faisait, elle aussi, partie des États du pape – avait créé, dès 1462, un « monte di pietà » pour venir en aide aux plus pauvres.

La piété et la pitié Le terme Mont-de-piété (littéralement Pietät- / Frommigkeitsberg) est né d’une traduction erronée de l’italien qui signifie en réalité crédit de pitié : il est composé de monte = le montant, et de pietà, la pitié. (1)

Cette erreur d’interprétation se retrouve – dans le terme espagnol monte de piedad, – et, en partie, dans le néerlandais: Berg van Barmhartigheid : si « Bamhartigkeit » (Barmherzigkeit = charité, miséricorde) est un synonyme (approximatif) de pietà / pitié, Berg est, comme le français « mont », une traduction fautive du « monte » italien.

Une tante bienveillante Mettre un objet en gage au Mont-de-piété n’était pas – et n’est toujours pas (2) – agréable à avouer. Ainsi, pour expliquer cette rentrée d’argent, certains prétendaient avoir reçu l’aide financière d’un membre de leur famille. C’est la raison pour laquelle le Mont-de-piété était appelé familièrement non seulement « le Clou », mais aussi « ma tante ».

Cette appellation « ma tante », synonyme euphémique du Mont-de-piété, résulte d’un malentendu – ou d’un jeu de mots – qui remonte au XIIe siècle : à cette époque-là, dans le pays wallon, on appelait un usurier ou un prêteur sur gages mon oncle. L’expression a traversé la Manche, traduite en my uncle’s, pour désigner un pawnshop. Les Anglais utilisent également d’expression Oncle Monty Pete, qui combine l’oncle généreux avec une déformation du mot français « Mont-de-piété ». L’oncle et le crochet… En réalité, cet « oncle » serait une traduction erronée ou humoristique du latin « uncus » (crochet, grappin), confondu (intentionnellement ou pas) avec avunculus (l’oncle maternel). Comme le clou, ce crochet servait à accrocher les objets mis en gage chez le prêteur, ou à les attraper lorsqu’ils se trouvaient en hauteur sur des étagères. (lien) Tante Dorothée Les Autrichiens à court d’argent avaient-ils recours, eux aussi,  à un parent bienveillant ? On trouve effectivement une locution similaire en allemand, mais seulement à partir du XIXe siècle, Tante Dorothee désigne, par pudeur, le Mont-de-piété. D’abord appelé Versatzamt au moment de sa création à Vienne (en 1707 sous le règne de Joseph 1er), l’institut de prêt sur gages a emménagé 80 ans plus tard dans l’ancien Dorotheerkloster, d’où son nom de Dorotheum, qui est devenu officiel en 1918. (3)

Quand Tante Dorothee rime avec Wiener Schmäh « Tante Dorothee » est une chanson connue de Ludwig Hirsch (1946-2011), né en Styrie mais représentant typique de ce qu’on appelle le « Wiener Schmäh ». Alliant humour noir, sarcasme et mélancolie, la chanson est une sorte d’inventaire à la Prévert (en moins poétique, plus morbide et sans raton-laveur…) : une longue énumération d’objets, de personnes et de concepts hétéroclites.

L’héritage d’une tante imaginée par Hirsch est vendu aux enchères par un commissaire-priseur : on y trouve, entre autres, des objets comme « le masque mortuaire de Beethoven avec des protège-oreilles », ou le « pot de chambre du jeune Mozart », des personnes comme un « petit Chanteur viennois naturalisé », ou « une audience auprès de Dieu en personne »… (Texte et chanson de 1978)

368 ans plus tôt, au Mont-de-piété nouvellement créé à Avignon, Jeanne Caresme avait mis en gage « une ceinture d’argent, deux anneaux d’or dont l’anneau « esposalis », trois linceuls (des draps de lit), quatre chemises d’homme et deux douzaines de serviettes » contre le prêt de 24 livres tournois (4) destinées à sortir son mari de prison. (lien)

Pour être au courant

1- Le mot italien pietà se traduit en français par pitié, compassion ou miséricorde et pas « piété » Ainsi, la Pietà, oeuvre d’art (peinture, sculpture) représentant la Vierge Marie sur ses genoux le corps inanimé de son fils Jésus-Christ, peu après sa descente de la croix. est une « vierge de compassion / de pitié ».

2- Le Mont-de-piété a été remplacé en 1918 par une autre institution : le Crédit municipal.

3- Graz possède aussi son Dorotheum, à la fois hôtel des ventes et maison de prêt sur gage. Le Versatzamt de la capitale styrienne, fondé en 1755, se trouvait sur la Mehlplatz, avant d’être installé en 1826 dans la Bürgergasse. Aujourd’hui, le Dorotheum se trouve sur la Place Jakomini.

4- Au XVIIe siècle, 24 livres tournois représentaient une somme substantielle, équivalant à au moins un mois de salaire pour un ouvrier qualifié ou un artisan. Ce n’était pas une fortune, mais une somme importante pour le commun des mortels.

Le charlatan

Avis Google diffamatoireTraiter un médecin de charlatan peut coûter cher ! Pour avoir vertement critiqué un médecin en ligne – à cause d’une « erreur de diagnostic » -, le mari d’une patiente a été condamné à lui verser 6 000 euros » pour diffamation – (lien).

Au sens moderne du terme, un charlatan est un imposteur qui exploite la crédulité d’autrui. On rencontre cette espèce dans toutes sortes de domaines, dans les affaires (les escrocs), en politique (les démagogues), comme dans le domaine médical (les guérisseurs, rebouteux…). A l’origine, un charlatan était un marchand ambulant qui, après avoir débité son boniment, vendait des drogues prétendument miraculeuses, comme l’orviétan – de la «poudre de perlimpinpin» – une expression employée à plusieurs reprises par Emmanuel Macron. Il (le charlatan, pas le président…) arrachait aussi les dents sur les places publiques.

Charlatans d’hier et d’aujourd’hui ont un point commun : ce sont des menteurs, des beaux parleurs « qui vivent aux dépens de ceux qui les écoutent » (comme le ‘Maître Renard’ de la fable de la Fontaine).

La malhonnêteté des charlatans, plus bouchers que dentistes, est devenue proverbiale puisqu’on dit encore aujourd’hui « mentir comme un arracheur de dents», expression dont l’équivalent allemand est « lügen, dass sich die Balken biegen » : (littéralement) mentir à en faire plier les poutres (sous le poids du mensonge) : « Approchez, approchez ! Je vous promets que vous ne sentirez rien… » Et pendant l’opération, les cris des pauvres patients, charcutés sans anesthésie et avec des instruments barbares, étaient couverts par des roulements de tambour (1)

Le mot charlatan est attesté en français à partir de 1572 : il est emprunté à l’italien ciarlatano qui a le même sens. Les linguistes pensent que c’est le résultat d’un croisement entre – le gentilé Cerretano : habitant du village de Cerreto, près de Spoleto, connu au Moyen-âge pour ses marchands de drogues, – et le verbe ciarlare qui signifie bavarder, jaser, autrement dit « tchatcher« , « avoir de la tchatche » en français familier. Le charlatan est donc, littéralement, un baratineur, un bavard qui excelle dans l’art du boniment.

L’allemand connaît également le mot Scharlatan, cependant Quacksalber est utilisé plus couramment pour désigner un guérisseur, un médicastre : Medikaster, Kurpfuscher, ou même Urinprophet !

Dérivé du néerlandais kwakzalver, il apparaît à la même époque que charlatan en français et réunit en un mot les caractéristiques du personnage : un bonimenteur qui étourdit son public par son bavardage (en allemand moderne et familier : jemanden vollquatschen) et qui, même pour soigner les maladies les plus graves, vend de simples pommades ou autres remèdes à l’efficacité douteuse, le plus souvent à prix d’or.

95 000 euros, par exemple… C’est la somme obtenue en 2017 par un spécialiste « en exploration de conscience » (Bewusstseins-forscher) autoproclamé – peut-être parce qu’il était concessionnaire automobile auparavant ? 😀 – pour opérer le « nettoyage énergétique » de l’hôpital Nord de Vienne (Autriche) en « neutralisant les flux d’énergie non naturelle », c’est-à-dire en chassant les « mauvaises ondes ».

Si l’histoire a consterné les autorités sanitaires compétentes, elle a fait la joie des médias – jusqu’en France (lien) – et suscité l’ironie du diocèse de la capitale autrichienne qui a tweeté « Ein einfacher Segen wäre günstiger gewesen » (Une simple bénédiction aurait été moins coûteuse).

Pour être au courant

1- Les arracheurs de dents sévissaient encore dans les campagnes et les petites villes au début du XXe siècle comme en témoigne cet article du site millavois.com, illustré d’une photo. A Millau (département de l’Aveyron / Occitanie), l’arracheur de dents, accompagné de deux musiciens (chargés de couvrir les cris des patients avec leur trompette et leur tambour), procédait à l’extraction devant de nombreux badauds – (lien).

 La pâquerette et sa jupette

Connaissez-vous la fleur Bellis perennis ? C’est le nom savant de la pâquerette. Son nom vernaculaire est généralement interprété comme étant dérivé de la fête de Pâques, du fait que la période de floraison principale des pâquerettes se situe au début du printemps.

De nombreux lexicologues, dont Littré, sont cependant d’avis qu’il s’agit d’une étymologie populaire erronée, d’autant plus que, aujourd’hui, la pâquerette pousse partout en France (1) presque tout au long de l’année et pas seulement au moment de Pâques.
En outre, Pâques est une fête mobile : sa date peut varier entre le 22 mars, au plus tôt, et le 25 avril, au plus tard.

Autre argument infirmant l’étymologie populaire : dans les autres langues romanes, son nom n’a aucun lien avec la fête pascale (2).

– En espagnol, on utilise indifféremment le mot margarita pour désigner la marguerite et la pâquerette. Cette dernière est aussi appelée margarita menor, chiribita ou maya.

– En portugais, également, pâquerette et marguerite portent le même nom : margarida. On emploie aussi le diminutif margaridinha pour désigner la première.

– En italien, la fleur s’appelle aussi petite marguerite, soit margheritina, mais également pratolina, un nom qui se réfère à l’endroit où elle pousse habituellement : le pré : il prato.

En français, son nom est, comme « pratolina », d’origine toponymique : il vient de l’ancien français pasquier qui signifie « prairie, pâturage » ou « droit de pâturage » (3). Le mot est dérivé du latin pascuarium (de pascere, paître.

L’anglais daisy ne se réfère ni à la période ni au lieu où pousse la fleurette, mais à une de ses particularités : pendant la nuit, la pâquerette referme ses pétales blancs sur son coeur jaune pour les rouvrir au lever du soleil. Son nom vient de l’ancien anglais « dægeseage » – « day eye » en anglais moderne, littéralement « oeil du jour ». Elle rappelle un oeil qui s’ouvre au réveil.

Son nom allemand, Gänseblümchen (attesté à partir du XVIe siècle et dérivé du moyen allemand gensebluome) vient du fait que cette fleur très répandue dans les prés servait souvent de nourriture aux troupeaux d’oies. Selon une autre théorie, elle doit son nom à la ressemblance de ses pétales blancs avec les plumes des oies, et de son coeur jaune avec le bec de ces volatiles.

En Styrie, la pâquerette s’appelle Ruckerl et a donné son nom à l’une des collines de la ville de Graz : le Ruckerlberg (dans l’arrondissement de Walterndorf)
Comme la pâquerette (une sorte de version miniature de la marguerite), le Ruckerl possède un suffixe diminutif en -erl (4).
Sa racine Ruck est probablement une variante dialectale (sud-bavaroise et styrienne) du mot Rock, la jupe : les pétales de la fleur entourent son coeur  jaune comme une jupette blanche.


Pour être au courant

1- Originaire du Caucase, la pâquerette est aujourd’hui répandue dans toute l’Europe. Mais, jusqu’à la fin du Moyen Age, elle ne poussait en France que dans le Midi.

2- Le mot « Pâques » vient de l’hébreu Pessa’h (le passage), par l’intermédiaire du grec pascha. Il désigne à l’origine la fête juive, la pâque, célébrant la libération du peuple hébreu de l’esclavage en Égypte et le passage de la mer Rouge.

3a- Le patronyme Pasquier est assez répandu en France, surtout dans les régions de l’ouest. Il désignait à l’origine un berger, un propriétaire de pâturages ou une personne habitant près d’un pré.
3b- Autres termes dérivés de pascere : le pasteur, le pâtre, mais aussi – un invité surprise ! – le repas :
– le mot est attesté au milieu du XIIe siècle sous la forme « repast » et dans le sens de « nourriture en général » ;
– au XVIe siècle, il prend le sens actuel de « nourriture prise à des heures fixes ».

4- « –erl » est un suffxe diminutif, comme « –chen » ou « –lein« . On le retrouve, en autres, dans les mots Manderl (petit bonhomme), Sackerl (sachet), Glaserl (un petit verre), Busserl (bisou), Zuckerl (bonbon), ein bisserl (un chouïa = un petit peu), etc.

Avoir un boulevard devant (chez) soi

La route qui relie l’aéroport international de Palm Beach à Mar-a-Lago – résidence et club privé de Donald Trump – porte désormais, à titre honorifique (1), le nom de « President Donald J. Trump Boulevard ».
D. Trump a maintenant un boulevard à son nom devant chez lui… à défaut d’avoir un boulevard devant lui pour les élections de mi-mandat ! (2)

Avoir un boulevard devant soi, c’est voir s’ouvrir des perspectives très favorables. L’expression est très parlante : pour atteindre son but, pas besoin d’avancer sur un chemin étroit et tortueux, on a devant soi une large avenue bien rectiligne, sans obstacles.

Le mot « boulevard » se définit aujourd’hui comme « une large avenue, souvent plantée d’arbres ». On le retrouve dans de nombreuses langues : de l’allemand (Boulevard) au roumain (bulevard) en passant par le polonais (bulwar), le turc (bulvar) ou le finnois (bulevardi), etc… .

Mais, à l’origine, c’était un terme militaire, emprunté à une langue germanique (3), « bolwerk » (littéralement : ouvrage en planches / poutres. Il a désigné
– tout d’abord une simple palissade constituée de pieux enfoncés dans la terre,
– puis un ouvrage fortifié avancé, construit en madriers et en terre.
– Avec l’évolution des techniques de fortification, le boulevard est devenu une sorte de bastion (3) en maçonnerie.
– Devenues inefficaces avec le perfectionnement de l’artillerie, la plupart des fortifications entourant les villes ont été rasées, et les grandes avenues aménagées sur leur ancien emplacement ont gardé le nom de « boulevard ».

D’obstacle militaire (rempart), le boulevard est devenu un axe de circulation dégagé.

A Paris, les Grands Boulevards (du Temple, Saint-Martin, des Italiens, Beaumarchais, de la Madeleine…) ont été créés à la fin du XVIIe siècle sur l’emplacement des fortifications de Charles V. Ils ont été réaménagés par le baron Haussmann sous le Second Empire.

Par analogie, d’autres avenues larges portent le nom de Boulevard (par ex. le Boulevard Saint-Michel à Paris) bien qu’elles n’aient pas de rapport avec les fortifications.

A Vienne, la Ringstraße a été aménagée à partir de 1857 sur les terrains laissés libres par le démantèlement (4) des remparts qui avaient résisté aux assauts des Turcs, lors des sièges de 1529 et 1683.

A Graz, les fortifications ont été élargies et modernisées par l’architecte italien Domenico dell’Allio dans les années 1570. Elles étaient qualifiées de « Bollwerk an des Reiches Grenzzaun », rempart (contre les Turcs) aux frontières de l’Empire.
Comme à Vienne, et à la même époque, elles ont laissé la place à un boulevard circulaire, le « Ring » (Joanneum Ring, Opernring, Burgring…)

Pour être au courant

1- « à titre honorifique »… et symbolique !
Les autorités locales de Floride ont précisé que ce changement de nom était purement symbolique. C’est une pratique inhabituelle aux États-Unis, où les hommages de ce type sont généralement accordés à d’anciens présidents après la fin de leur mandat, le plus souvent à titre posthume.

2- Notons que, dans le domaine des métaphores routières, « avoir un boulevard devant soi » est le contraire de « être dans une impasse, un cul-de-sac, une voie sans issue ».

3- Les lexicologues sont divisés quant à l’origine du mot boulevard, emprunté ou bien au moyen néerlandais « bolwerc » (bastion) ou bien au moyen haut allemand « bolwërc » (idem).
– Dans les textes français, on trouve le mot orthographié « bolevers » (1365), « bollewerc » (1425), « bollevart » (1429), puis « bolvert » (1509), dans le sens de « ce qui protège ».
– La forme actuelle, boulevard, est attestée en 1541.
– Le mot est encore orthographié avec un « t » final mais, pour la première fois avec son sens moderne, en 1803 (Dictionnaire de Boiste) : « Boulevart promenade plantée d’arbres autour d’une ville sur l’emplacement d’anciens remparts ».

4- « bastion » est le seul mot courant terminé en -tion qui soit de genre masculin (les deux autres exceptions étant « cation » et « himation ». Tous les autres substantifs en -tion (de l’action à la vulgarisation) sont féminins.

5- démanteler, démantèlement viennent bel et bien de « manteau » (mantel en ancien français). Ce mot désignait non seulement le vêtement de protection connu encore aujourd’hui, mais aussi une enceinte destinée à protéger une place-forte. Dans les châteaux-forts, les endroits stratégiques – comme le donjon – étaient entourés d’une muraille supplémentaire : la chemise, appelée aussi « manteau » dans les châteaux de l’Est de la France. En allemand, on utilise aussi les mots « Mantelmauer » et « Ummantelung ».

Prix de la Carpette anglaise

« Le 16 décembre 2025, l’académie de la Carpette anglaise a décerné son prix d’indignité civique à Mme Stéphane Palles, présidente-directrice générale de la Française des Jeux qui a décidé de rebaptiser la FDJ en « FDJ UNITED » pour symboliser, dit-elle, son ouverture à l’international. »

Ce prix est attribué, chaque année depuis 1999, à une personne qui s’est distinguée par « son acharnement à promouvoir la domination de l’anglo-américain en France et dans les institutions européennes au détriment de la langue française. »

Mais pourquoi les défenseurs de la langue française ont-ils baptisé cette distinction le « Prix de la Carpette anglaise » ?
Le mot carpette (1) désigne non seulement un petit tapis, un objet posé sur le sol qui est donc piétiné et qui sert même parfois de paillasson, mais aussi – au sens figuré – une personne lâche qui s’aplatit servilement, qui se soumet, autrement dit un Kriecher, un lèche-bottes (littéralement, un rampant, celui qui pratique l’aplaventrisme !) Ce comportement indigne est aussi appelé « lécher la carpette ».
Le Prix de la Carpette anglaise dénonce donc l’auto-soumission culturelle à l’anglais.

Cette « distinction » française possède un équivalent allemand, le « Sprachpanscher des Jahres ».
Comme son homologue français, ce prix – créé en 1997 sous le nom de « Sprachschuster (2) des Jahres » – dénonce « die Sprachverhunzung (…), das Vermanschen des Deutschen mit dem Englischen zu einem Pidgin-Dialekt namens Denglisch » (une dénaturation de la langue, le panachage de l’allemand avec l’anglais dont résulte un dialecte pidgin, une sorte de sabir nommé Denglisch.)

Le verbe « panschen » (trafiquer, frelater) vient du français « panacher » (3) (mélanger).
Das Panschen (qui se traduit en français par « adultération », un mot de la même famille que l’adultère) est une pratique frauduleuse qui consiste à ajouter un produit de moindre valeur à un autre produit, par exemple l’addition d’huile de colza dans de l’huile d’olive vierge première pression… ou de glycol dans certains vins autrichiens (voir le scandale de 1985).

En 2014, le Sprachpanscher des Jahres a été attribué à Ursula von der Leyen, alors ministre allemande de la Défense, pour avoir prononcé son discours en anglais lors de la 50ème Conférence sur la sécurité à Munich.

Récidiviste, elle est également lauréate du prix spécial du jury de la Carpette anglaise 2021, à titre étranger, alors qu’elle était présidente de la Commission européenne, pour avoir décidé seule de promouvoir l’anglais au rang de langue unique de travail de la Commission, au détriment des autres langues européennes et, notamment, de la langue française, en dépit du Brexit. (4)

En 2019, c’est une filiale du groupe La Poste qui, battant tous les records de « soumission aux diktats des puissances financières mondialisées », avait remporté le Prix de la Carpette anglaise pour avoir dénommé sa banque mobile « Ma French Bank ». En outre, sa campagne publicitaire était ridiculement truffée de franglais. Un exemple : « When elle rêve d’eaux turquoises (sic), but ton compte is in le rouge », ou encore « When tu check la liste de everybody qui te doit de la money » (d’après ALF : Avenir de la Langue Française).

Une suggestion pour le Prix de la Carpette anglaise 2026 : le nouveau burger de McDo, appelé « Big Arch » (5) en France. Un nom qui a provoqué les moqueries dans l’Est de l’Hexagone : les Alsaciens l’ont rebaptisé « Gros cul », une traduction littérale de « big » (en anglais) et « Arsch » (en allemand). Y verraient-ils un rapport entre ce surnom et les généreuses 1076 kcal du super-méga-burger ?

Pour éviter toute confusion, les pays germanophones – Allemagne, Autriche et Suisse – ont préféré commercialiser le « Big Arch » (5) sous un nom plus neutre « der M ». (lien)

Pour être au courant

1- Carpette fait partie d’un groupe de mots français qui, après avoir traversé la Manche (souvent dès le XIe siècle, avec les conquérants normands) sont revenus en France quelques siècles plus tard avec une prononciation – ainsi qu’une orthographe – quelque peu déformée, et avec un sens modifié.
Attesté en français sous la forme « carpite » au XIIe siècle, il désignait un tissu d’ameublement épais, une tenture ou une étoffe destinée aux vêtements d’apparat. Transformé par les Anglais en carpet, avec le sens de tapis de table ou de lit, il a été « rapatrié  » en France au milieu du XIXe siècle dans le sens de petit tapis mobile : par exemple une descente de lit ou un tapis de couloir.

2- « Schuster » se traduit, au sens propre, par « cordonnier » et, au sens figuré, par « bousilleur », « gâcheur », « saboteur », équivalent de « Pfuscher », celui qui fait du mauvais travail.
Le mot « gniaf » (CNRTL) possède également ces deux sens : « Schuster » + « Pfuscher ».

3- « Panacher » signifie à l’origine orner de diverses couleurs. En effet, le panache est un bouquet de plumes, souvent de différentes couleurs, utilisé comme ornement, par ex. sur un casque. Le mot dérive du latin pinna (la plume).
Un panaché est un verre de bière coupée de limonade, autrement dit un Radler. Les Autrichiens apprécient surtout le Almradler, un mélange de bière et de Almdudler (boisson gazeuse aromatisée aux herbes des montagnes).

4- Le Royaume-Uni, qui a quitté l’UE le 1er février 2020, est le seul pays européen dont la langue est l’anglais. En effet, l’Irlande a déclaré le gaélique comme langue officielle, et Malte, le maltais.

5- Le nom « Big Arch » fait référence à l’arche dorée (le grand « M ») du logo de l’enseigne américaine.

Piéton(n)isation

« Fermeture des commerces en centre-ville : la piétonnisation est-elle vraiment coupable ? » (lien)
L’aménagement des villes qui accorde davantage de place aux piétons au prix de difficultés de circulation pour les automobilistes est-il vraiment le principal responsable des problèmes des commerçants ?

Un néologisme récent se reconnaît souvent à son orthographe hésitante : c’est le cas du mot « piéton(n)isation » tantôt orthographié avec deux « n », comme dans l’exemple ci-dessus, tantôt avec un seul.
Une recherche dans Google montre cependant que la première forme – la plus logique (1) – semble l’emporter.

Quoi qu’il en soit, le phénomène de la piéton(n)isation fait couler beaucoup d’encre… sous les ponts de Paris, de Toulouse, de Graz ou d’ailleurs.

Bannir l’accès des centres-villes aux véhicules motorisés est-ce un remède à la piètre qualité de l’air des métropoles ou une bien piètre stratégie visant à stigmatiser les automobilistes ? Les avis divergent … mais les mairies « vertes » avancent leurs pions.

Le mot piéton, personne qui marche à pied, désignait à l’origine un fantassin, (2) un soldat de l’infanterie.
Ce mot a la même origine latine (pedo, -onis) que le peón / péon (paysan pauvre ou ouvrier agricole des haciendas d’Amérique latine) et le pion, surveillant dans un établissement scolaire, ou pièce de jeu sur un damier. Rappelons qu’aux échecs le pion s’appelle Bauer en allemand.

L’étymologie de l’adjectif « piètre » (très médiocre) est moins évidente mais a aussi un rapport avec le pied et donc avec le piéton : en effet, ce mot est dérivé du latin pedester (qui va à pied), et il a pris le sens de misérable, lamentable, dépourvu de valeur, en raison de la condition inférieure de ceux qui se déplaçaient à pied.

Certaines villes, plutôt que d’interdire l’accès de leur centre à la circulation automobile, ont choisi de le restreindre en instaurant un péage (3).
Ce mot nous réserve aussi une surprise : contrairement à ce qu’on pourrait imaginer, il ne vient pas du verbe payer, mais dérive – comme le piéton – de pied (latin : pes, pedis).
C’était, littéralement, le droit de » mettre le pied » sur une route, dans une ville… et donc d’emprunter une voie ou d’entrer dans une cité. Cette taxe s’appliquait aux piétons comme aux véhicules, aux marchandises comme aux animaux.

En Autriche, la piéton(n)isation des voies publiques avance également à marche forcée… c’est le cas de le dire ! Il est question de fußgängergerechte Gestaltung. Pour faire plus simple, certains n’hésitent pas à proposer Fußgängerisierung, un néologisme aux connotations intéressantes ! (4)

Alors, fußgängergerechte Gestaltung, Fußgängerisierung ou – pourquoi pas – Fußgängerung ou Fußgängung ? Quel mot va l’emporter ? L’usage tranchera…, tout comme il décidera de l’orthographe de « piéton(n)isation ».


Pour être au courant

1- La logique voudrait qu’on écrive « piétonnisation » avec deux « n », comme « rue piétonne » ou « chemin piétonnier ».
Pourtant, contacté en mars 2016 par la mairie de Puteaux qui voulait en avoir le coeur net, Patrick Vannier, de l’Académie française, a répondu que « piétonisation » était la seule forme correcte. Cependant, le mot est absent du Dictionnaire de l’Académie, alors qu’il est entré – avec deux « n » – dans le Larousse en 2012 et dans le Petit Robert en 2017.

2- Notons au passage que « fantassin » et « infanterie » dérivent tous les deux du latin « infans, – antis », enfant. Le fantassin (avec aphérèse de la syllabe initiale « in- ») était un jeune soldat ; la chair à canon était de la chair fraîche…

3- Le péage routier n’est pas une invention des temps modernes. Après la disparition de la corvée organisée sous Charlemagne (IX° siècle) pour aménager et entretenir le réseau routier, son financement est assuré par la taxe que perçoivent les seigneurs locaux à l’entrée des ponts ou aux portes des villes.

4- Le mot valise « Fuzo » (pour Fußgänger Zone) est déjà couramment utilisé à Graz pour désigner les zones piétonnes (lien)

Embarquer, démarrer, arriver puis débarquer

En Ukraine, un homme a signalé à la police qu’il venait de tuer le conjoint de sa mère. Comme les routes étaient enneigées, les forces de l’ordre ont donc embarqué à bord d’un véhicule tout-terrain pour s’assurer d’arriver à bon port. Quelle n’a pas été leur surprise quand ils ont débarqué sur les lieux du « crime » : ils ont constaté que la victime supposée était “saine et sauve, et que personne ne l’avait attaquée”. L’individu souhaitait en fait que les forces de l’ordre finissent de déneiger sa route. Pour cet « appel abusif », il n’encourt qu’une amende  de 3,5 euros maximum (d’après l’article).

Certains mots ont connu une évolution sémantique si profonde que leur sens primitif est tombé dans l’oubli. C’est le cas d’arriver, verbe polysémique qui signifie aujourd’hui parvenir dans un lieu (ankommen, eintreffen), se produire (geschehen, sich ereignen), atteindre un objectif, réussir (es schaffen, fertigbekommen)…

Pourtant, son étymologie est claire : il se compose ad + ripa (la rive en latin) et, quand il apparaît au XIe siècle, il s’emploie dans le domaine maritime avec le sens de « toucher la rive, aborder, accoster » (anlegen, andocken).

Cela explique l’origine de l’expression « arriver à bon port » qui signifiait « atteindre un port, un lieu sûr, après un voyage en bateau ». La locution a aujourd’hui un sens plus général qui n’est plus limité aux déplacements sur l’eau : arriver à bon port, c’est atteindre son objectif sans incident, arriver à destination sain et sauf, sans encombre.

De nombreux autres mots empruntés au domaine de la navigation sont aujourd’hui employés dans un contexte tout à fait différent.
• On ne s’embarque plus seulement dans une barque, un bateau (sich einschiffen, an Bord gehen), mais également dans un véhicule comme un 4 x 4 (einsteigen) ou, au sens figuré, dans une aventure, une affaire risquée (sich auf etw. einlassen, verwickelt werden).
• De même, débarquer ne signifie plus exclusivement quitter une embarcation, aller à terre (sich ausschiffen, an Land gehen) mais aussi, au sens figuré, arriver à l’improviste (aufkreuzen (2)).

On peut dire que les policiers se sont fait « mener en bateau » (3) par cet individu qui les a mystifiés. N’écoutant que leur courage, ils ont embarqué – non pas dans un bateau – mais dans leur 4 x 4 (qui a bien voulu démarrer (4) par un froid glacial) et, malgré les routes enneigées, ils sont arrivés à bon port.

Tout est bien qui finit bien : le beau-père n’a pas été poignardé ; le « plaisantin » n’a pas été embarqué par les policiers, et la route a été dégagée … pour la modique somme de 3,5 euros !

Pour être au courant

1- Débarquer quelqu’un signifie le forcer à quitter son poste, le congédier, le virer. Son équivalent en allemand, « jn ausbooten », et son contraire « jn ins Boot holen, mit ins Boot nehmen » (faire entrer qn, intégrer qn dans une équipe), viennent du même domaine.

2- Le verbe aufkreuzen (employé au sens figuré de débarquer : unerwartet eintreffen, auftauchen) est, lui aussi, emprunté au lexique de la navigation où il signifie « gegen den Wind segeln », c’est-à-dire tirer des bords (naviguer en zigzag – tantôt à bâbord, tantôt à tribord – pour avancer contre un fort vent de face).
Employé dans le domaine maritime, le verbe français « croiser » (kreuzen), signifie « aller et venir dans des parages déterminés, pour y surveiller la navigation », d’où les substantifs « croiseur » (Kreuzer – navire de guerre assurant des missions de protection, de surveillance ou de reconnaissance), et « croisière ».

3- Je dois avouer à regret que l’expression « mener quelqu’un en bateau », si bien adaptée au sujet du jour, n’a pourtant aucun rapport avec une embarcation.
Un bateau, de l’ancien français bastel, est un instrument d’escamotage (et par extension l’escamotage lui-même) dont se servaient… les bateleurs qui exécutaient des tours d’adresse sur les places publiques et dans les foires.
Il ne faut donc pas confondre les bateleurs – qui menaient leurs spectateurs en bateau en les mystifiant -, avec les bateliers – qui mènent leurs passagers en bateau, mais sur l’eau.

4- Le verbe démarrer est, lui aussi, emprunté au domaine de la navigation puisqu’il signifie à l’origine « détacher ce qui est retenu par des amarres, pour appareiller, quitter le port ».

Embarquer, démarrer, arriver puis débarquer

En Ukraine, un homme a signalé à la police qu’il venait de tuer le conjoint de sa mère. Comme les routes étaient enneigées, les forces de l’ordre ont donc embarqué à bord d’un véhicule tout-terrain pour s’assurer d’arriver à bon port. Quelle n’a pas été leur surprise quand ils ont débarqué sur les lieux du « crime » : ils ont constaté que la victime supposée était “saine et sauve, et que personne ne l’avait attaquée”. L’individu souhaitait en fait que les forces de l’ordre finissent de déneiger sa route. Pour cet « appel abusif », il n’encourt qu’une amende  de 3,5 euros maximum (d’après l’article).

Certains mots ont connu une évolution sémantique si profonde que leur sens primitif est tombé dans l’oubli. C’est le cas d’arriver, verbe polysémique qui signifie aujourd’hui parvenir dans un lieu (ankommen, eintreffen), se produire (geschehen, sich ereignen), atteindre un objectif, réussir (es schaffen, fertigbekommen)…

Pourtant, son étymologie est claire : il se compose ad + ripa (la rive en latin) et, quand il apparaît au XIe siècle, il s’emploie dans le domaine maritime avec le sens de « toucher la rive, aborder, accoster » (anlegen, andocken).

Cela explique l’origine de l’expression « arriver à bon port » qui signifiait « atteindre un port, un lieu sûr, après un voyage en bateau ». La locution a aujourd’hui un sens plus général qui n’est plus limité aux déplacements sur l’eau : arriver à bon port, c’est atteindre son objectif sans incident, arriver à destination sain et sauf, sans encombre.

De nombreux autres mots empruntés au domaine de la navigation sont aujourd’hui employés dans un contexte tout à fait différent.
• On ne s’embarque plus seulement dans une barque, un bateau (sich einschiffen, an Bord gehen), mais également dans un véhicule comme un 4 x 4 (einsteigen) ou, au sens figuré, dans une aventure, une affaire risquée (sich auf etw. einlassen, verwickelt werden).
• De même, débarquer ne signifie plus exclusivement quitter une embarcation, aller à terre (sich ausschiffen, an Land gehen) mais aussi, au sens figuré, arriver à l’improviste (aufkreuzen (2)).

On peut dire que les policiers se sont fait « mener en bateau » (3) par cet individu qui les a mystifiés. N’écoutant que leur courage, ils ont embarqué – non pas dans un bateau – mais dans leur 4 x 4 (qui a bien voulu démarrer (4) par un froid glacial) et, malgré les routes enneigées, ils sont arrivés à bon port.

Tout est bien qui finit bien : le beau-père n’a pas été poignardé ; le « plaisantin » n’a pas été embarqué par les policiers, et la route a été dégagée … pour la modique somme de 3,5 euros !

Pour être au courant

1- Débarquer quelqu’un signifie le forcer à quitter son poste, le congédier, le virer. Son équivalent en allemand, « jn ausbooten », et son contraire « jn ins Boot holen, mit ins Boot nehmen » (faire entrer qn, intégrer qn dans une équipe), viennent du même domaine.

2- Le verbe aufkreuzen (employé au sens figuré de débarquer : unerwartet eintreffen, auftauchen) est, lui aussi, emprunté au lexique de la navigation où il signifie « gegen den Wind segeln », c’est-à-dire tirer des bords (naviguer en zigzag – tantôt à bâbord, tantôt à tribord – pour avancer contre un fort vent de face).
Employé dans le domaine maritime, le verbe français « croiser » (kreuzen), signifie « aller et venir dans des parages déterminés, pour y surveiller la navigation », d’où les substantifs « croiseur » (Kreuzer – navire de guerre assurant des missions de protection, de surveillance ou de reconnaissance), et « croisière ».

3- Je dois avouer à regret que l’expression « mener quelqu’un en bateau », si bien adaptée au sujet du jour, n’a pourtant aucun rapport avec une embarcation.
Un bateau, de l’ancien français bastel, est un instrument d’escamotage (et par extension l’escamotage lui-même) dont se servaient… les bateleurs qui exécutaient des tours d’adresse sur les places publiques et dans les foires.
Il ne faut donc pas confondre les bateleurs – qui menaient leurs spectateurs en bateau en les mystifiant -, avec les bateliers – qui mènent leurs passagers en bateau, mais sur l’eau.

4- Le verbe démarrer est, lui aussi, emprunté au domaine de la navigation puisqu’il signifie à l’origine « détacher ce qui est retenu par des amarres, pour appareiller, quitter le port ».

Cris de mouette, signe de tempête

Vous croyez que le Carnaval est terminé ? Pas à Dunkerque, en tout cas, ville où il dure plus de trois mois, de mi-janvier à fin avril. Depuis 2013, le championnat du cri de la mouette est l’un des temps forts des festivités ! Chaque participant se crée un surnom, un personnage et un costume, puis se présente sur scène pour lancer son cri, strident, parfois hargneux, sous les applaudis-sements – ou les sifflets – du public survolté.

Costume à plumes et lunettes de soleil en forme de cœur, verre de champagne à la main, c’est Laurie Duhaudt, alias «Maître Mouette et Chandon», qui a remporté cette année le championnat (lien).

Relayées par de nombreux médias et les réseaux sociaux, ces « performances » et la remise du prix sont une excellente occasion de combiner divertissement carnavalesque et publicité. Au cas où le public n’aurait pas saisi l’allusion au nom de la célèbre maison de champagne d’Épernay, la présence du verre de champagne brandi par la championne du cri de la mouette 2026 était là pour l’expliciter.

Mais existe-t-il un rapport étymologique entre l’oiseau palmipède aquatique qui peuple la côte dunkerquoise et la marque champenoise ?

Le  » t  » final du patronyme Moët (2) est prononcé [moɛt], ce qui pourrait s’expliquer par une origine étrangère.

La famille descendrait de colons néerlandais ou allemands qui se sont établis dans la région de Champagne au tout début du XVe siècle, selon certains généalogistes. D’autres estiment que le nom remonte au XIVe siècle, époque où un lointain ancêtre, Jean le Clerc, était surnommé « le mouet » ou « le moët », un terme qui n’a rien à voir avec la mouette, ni avec l’adjectif muet. Il signifie « qui fait la moue », qui boude, qui « fait la lippe » (3).
(Néanmoins ce n’est pas la famille Moët qui a créé le « biscuit rose de Reims », un boudoir craquant, célèbre pour sa texture, qui ne se ramollit pas dans le champagne).

Mais la moue, c’est aussi le nom de la mouette en ancien français. Le suffixe diminutif « -ette » lui a été accolé au XIIIe siècle pour distinguer la mouette d’autres oiseaux marins de plus grande taille comme les goélands (4).

Si le mot « goéland » est d’origine celtique (il est emprunté au breton gwelan : mouette), « mouette » vient, par contre, du vieux norrois már (pluriel mávar).

Mouette, l’allemand Möwe, le néerlandais meeuw et l’ancien anglais mew sont des variantes onomato-péiques reproduisant le cri aigu et plaintif de l’oiseau.
Un cri que les participants au championnat de Dunkerque se sont efforcés d’imiter, avec plus ou moins de succès, mais beaucoup d’humour et d’autodérision !

Un bon conseil : baissez le son – avant de lancer la vidéo !

Pour être au courant

1- Le championnat du monde du cri de la mouette a vu le jour en 2013. Cette année-là, Dunkerque était capitale régionale de la Culture. Ce concours « ornithologique » est venu enrichir (?) l’offre culturelle de la ville.

2- Fondée à Épernay (Marne / Champagne / région Grand Est) en 1743 par Claude Moët, négociant en vin français, la maison ne produit, à cette époque, pas encore de vins effervescents.
Elle prend son nom actuel de Moët et Chandon en 1833 lorsque Pierre-Gabriel Chandon de Briailles, le gendre de Jean-Rémy Moët (petit-fils du fondateur), a été associé à la gestion de l’entreprise.

3- L’expression est attestée dès 1176, sous la forme « faire la moe » – « moe » désignant la bouche. Ce substantif vient de l’ancien bas-francique mauwa, qui a aussi donné le moyen néerlandais « mouwe » : « grosse lèvre » et « moue ».
« Faire la lippe » est synonyme de « faire la moue ». Le mot « lippe » (emprunté au moyen néerlandais au XIIIe siècle, d’où l’allemand « Lippe » : au sens général de « lèvre ») désigne une lèvre inférieure épaisse et proéminente. Le mouvement accusé de cette lèvre traduit généralement la mauvaise humeur, l’insatisfaction, le dépit, voire le mépris.

4- Mouette et goéland. Dans la plupart des langues, on emploie le même terme, parfois accompagné d’un qualificatif, pour désigner ces deux espèces : par exemple Möwe et Silbermöwe en allemand ; en italien, le terme gabbiano englobe les mouettes et les goélands. Même phénomène en espagnol avec le mot « gaviota » et en portugais avec « gaivota ».

Quies, qu’est-ce ?

Dans « Attachez vos ceintures… décollage immédiat ! », Isabelle Tronquet, hôtesse de l’air qui travaille depuis plus de 15 ans sur des vols long courrier propose une belle collection de « perles » de passagers, parmi lesquels ce monsieur qui se plaint du goût infect des bonbons offerts à bord. « Et pour cause, ce sont des boules Quies ! » s’amuse l’hôtesse. (article)

Comme Frigidaire (pour réfrigérateur) ou Kleenex (mouchoir en papier) (1), le nom de marque Quies est devenu un nom générique en France où il désigne couramment les bouchons d’oreille destinés à protéger contre le bruit : par exemple à bord d’un avion, sur un chantier ou dans un atelier

Mais c’est pour sauver la paix d’un ménage que ces protections auditives ont été inventées en 1918 par M. Pascal, un pharmacien parisien, à la demande d’une cliente gênée dans son sommeil par les ronflements (2) de son époux. Reconnaissant au pharmacien d’avoir résolu ce grave problème conjugal, le mari s’associe avec lui pour fonder une entreprise produisant ces protections à introduire dans le conduit auditif pour atténuer les bruits.

D’abord appelées « sourdine », les petites boules en cire rose sont rebaptisées Quies : le mot – qui se prononce comme l’interrogation ‘qui est-ce ?‘ – s’écrit sans accent. Ce qui est logique puisque c’est un mot latin : l’adjectif « quies » qui signifie calme, repos. (3)

Faut-il pour autant pousser un « cocorico » (4) ? Monsieur Pascal est-il le véritable inventeur des protections pour les oreilles ?
Selon la légende, c’est Ulysse, le héros de l’Odyssée, qui en a eu l’idée le premier. Sur le chemin du retour vers Ithaque où attend Pénélope, son bateau s’approche des côtes du détroit de Messine, hantées par les sirènes, divinités de la mer qui, par leurs chants mélodieux et irrésistibles, ensorcèlent les navigateurs. Leurs bateaux vont alors se fracasser sur les récifs, et les marins sont dévorés par les sirènes.

Mis en garde par la magicienne Circé, Ulysse fait couler de la cire dans les oreilles de son équipage et se fait lui-même attacher au mât du navire pour pouvoir écouter le chant des sirènes tout en résistant à la tentation.
Jusqu’à présent, les preuves manquent pour attester de la véracité de cette aventure qui se serait passée plus de douze siècles avant notre ère…

Quiétude et paix…
Passons de l’Antiquité aux villes du début du XXe siècle où l’industrialisation et la circulation automobile constituent de nouvelles sources de bruit (5). Différents brevets sont alors déposés pour protéger les oreilles contre cette pollution sonore.
En 1907, donc 11 ans avant son confrère parisien, un pharmacien de Potsdam, Maximilian Negwer est inspiré par l’histoire d’Ulysse : il imagine des bouchons d’oreilles en cire et fonde l’entreprise Ohropax. Comme son homologue Quies, Ohropax est composé d’un terme latin : ce mot-valise est en effet la combinaison de l’allemand Ohr (oreille) et du latin pax (paix).

Guerre et Paix…
C’est la tragédie de la Grande guerre qui va assurer le succès d’Ohropax. En 1916, en plein conflit mondial, ce produit est adopté par l’armée allemande pour protéger les oreilles des soldats – principalement des artilleurs – contre le bruit des canons (6). Revenus à la vie civile – du moins pour ceux qui ont eu la chance de survivre à ce conflit – c’est eux qui vont contribuer à faire connaître la marque qui, comme les boules Quies en France, est devenue le nom générique de ce produit dans l’espace germanophone.

Les deux marques produisent aujourd’hui aussi bien les traditionnelles boules en cire rose que des bouchons en mousse. Ont-ils vraiment un goût infect, comme l’assure le passager – distrait ou atteint de la maladie de Pica (7) – qui les a goûtés dans l’avion ? Je n’ai pas encore essayé…

Pour être au courant

1- Autres exemples d’antonomase (nom propre ou nom de marque devenu nom commun) :
Poubelle, Bic (stylo-bille / Kuli), Scotch (bande adhésive / Tixo), Klaxon (avertisseur sonore / Hupe), Abribus (Buswartehäuschen), Sopalin (essuie-tout / Küchenrolle), Vaseline, Velcro (« velours à crochets », Klettverschluss), fermeture Eclair (Reißverschluss), etc.

2- Ronfler et schnarchen ont tous les deux un radical onomatopéique : ronfl- et snark- imitent les sons exprimant le bruit du souffle qui sort des voies respiratoires.

3- Quiétude, inquiétude, inquiet appartiennent à la même famille de mots que « Quies ».

4- Cocorico : cette interjection – qui désigne le chant du coq (Kikeriki) – est utilisée pour traduire la jubilation patriotique (voire chauviniste) après une victoire française, par ex. celle des danseurs sur glace français, Guillaume Cizeron et Laurence Fournier Beaudry, vainqueurs (le 11/2/26)  aux Jeux Olympiques de Milan-Cortina.

5- Pollution sonore : à Berlin, le bruit est alors tel que le philosophe Theodor Lessing fonde le « Deutscher Lärmschutzverband » (Association allemande de protection contre le bruit).
Les artistes sont les premiers à adopter Ohropax. Franz Kafka, hypersensible au bruit, avoue être incapable d’écrire ou de dormir sans protection auditive : « Ohne Ohropax bei Tag und Nacht ginge es gar nicht. » Dans « Le Silence des sirènes » (1917), il réécrit à sa manière l’aventure d’Ulysse qui, pour ne pas entendre les sirènes – d’ailleurs muettes – non seulement se fait enchaîner au mât, mais se bouche aussi les oreilles.

6- Contre le bruit de la guerre : les soldats britanniques sont équipés de « Ear defenders » à partir de 1916. L’armée française, elle, ne protégeait pas les oreilles de ses soldats : ceux-ci utilisaient les moyens du bord pour se protéger du bruit et bouchaient leurs oreilles avec du coton, de la cire, de la graisse, ou des morceaux de tissu. Le haut commandement se montrait réticent à l’utilisation de bouchons d’oreille qui pouvaient empêcher les soldats d’entendre les ordres des supérieurs ou les bruits de l’ennemi.

7- Maladie de Pica ou allotriphagie : trouble du comportement alimentaire, caractérisé par l’ingestion durable de substances non comestibles (terre, sable, cailloux, plastique, papier, cheveux… ou bouchons d’oreille en cire ou en mousse). Son nom vient du latin pica (pie / Elster), l’oiseau étant réputé pour avoir ce comportement.