Plus dure sera la chute…

Éliminés en quarts de finale de la Ligue des champions par Arsenal, finalistes malheureux de la Coupe du Roi, distancés en Liga, les Merengues (1) risquent fort de connaître une saison sans titre ni trophée.

La presse germanophone titre « Hochmut kommt vor dem Fall » (article). Les commentateurs sportifs critiquent l’arrogance des joueurs et du staff du Real Madrid, habitués à la victoire et qui, après cette série de défaites, »tombent de haut ».

Le proverbe « Hochmut kommt vor dem Fall » est d’origine biblique : il vient du Livre des Proverbes : « Stolz führt zum Sturz, und Hochmut kommt vor dem Fall! » (16:18) – L’orgueil précède la ruine, Et la morgue précède la chute.

Connu pour sa sagesse légendaire (2) et son règne prospère, le roi Salomon veut mettre en garde son fils contre l’orgueil. Mais ces sages principes ont été ignorés par son successeur, Roboam, qui a succombé à l’arrogance et à l’orgueil, ce qui a conduit à la division du royaume d’Israël.

L’expression n’est pas devenue proverbiale en français, mais elle trouve son équivalent dans la locution « Il n’y a pas loin du Capitole à la Roche tarpéienne » qui, elle, est d’origine latine (3a).

Le Capitole (l’une des sept collines de Rome où se trouvaient le temple consacré à Jupiter, Junon et Minerve, ainsi que le Sénat) était le cœur du pouvoir religieux et politique de la République romaine.

La roche Tarpéienne se trouve sur la même colline et surplombe le Tibre : c’est de son sommet que les condamnés à mort étaient précipités dans le vide pour être exécutés.

Parmi eux se trouvaient surtout des notables (3b), des hommes puissants qui, du jour au lendemain, sont passés des plus grands honneurs à la mort la plus infamante.

Une expression équivalente – mais moins littéraire – a été popularisée par un film américain, sorti en 1956 « The Harder They Fall » dont le titre a été traduit en français par « Plus dure sera la chute ». Réalisé par Mark Robson, il s’inspire en partie de la vie du boxeur Primo Carnera qui a connu un destin tragique. C’est le dernier rôle interprété par Humphrey Bogart.

L’origine de la locution est controversée, mais différentes sources affirment que ce serait la traduction d’un proverbe chinois : « Plus on s’élève, plus la chute est dure », c’est-à-dire que, plus on est important, puissant ou prospère, plus on a à perdre, plus on tombe de haut lorsqu’on connaît une défaite ou un revers.

Pour être au courant

1- Le surnom les « Merengues » – aussi appelés les « Galactiques » ou le « Ballet blanc » – désigne le club de foot du Real Madrid.

2- Le jugement de Salomon est une décision sage, la résolution d’un conflit difficile. L’expression se réfère à l’histoire biblique où Salomon tranche un litige entre deux femmes qui prétendent toutes les deux être la mère d’un même enfant. Le roi propose de couper le nouveau-né en deux et d’en remettre une moitié à chacune. Pour sauver la vie de son enfant, la vraie mère préfère qu’il soit donné à l’autre femme, prouvant ainsi sa maternité.

3a- En latin : « arx Tarpeia Capitoli proxima ». 3b- Le commun des mortels, les « simples » criminels et malfaiteurs étaient exécutés de manière moins spectaculaire que les puissants. Le consul Spurius Cassius Vecellinus, lui, a été précipité de la Roche tarpéienne en 485 av. J.-C. pour avoir tenté de devenir roi. Le consul Marcus Manlius Capitolinus a subi le même sort en 384 av. J.-C. pour les mêmes raisons. Sextus Marius, propriétaire de mines d’or et de cuivre, immensément riche, mais accusé d’inceste avec sa fille, a été exécuté en ce lieu en 33 après JC ; l’empereur Tibère en a profité pour s’approprier lesdites mines.

Tennis 2025 – Première manche

Le tournoi de tennis de Roland-Garros vient de commencer.

Si le jeu de tennis moderne a bel et bien été codifié par les Anglais (dans les années 1870), ce sport – et une partie de son vocabulaire très spécifique – s’est inspiré du Jeu de Paume (1) qui, lui, est d’origine française.

D’ailleurs son nom même, « tennis », vient directement du « tenez » (impératif du verbe tenir) lancé par le serveur au Jeu de Paume, pour s’assurer que son adversaire était prêt à retourner la balle. Un appel qu’on pourrait traduire par « Nehmen Sie doch (den Ball) an! » ou par « Halten Sie sich bereit! (tenez-vous prêt !)

En passant dans la langue anglaise au XIVe siècle, « tenez » s’est transformé successivement en « tenetz », puis « teneys » et « tenys » (toujours avec prononciation du « z » ou du « s » final), pour se fixer sous la forme et la prononciation que nous connaissons aujourd’hui « tennis ».

Mais pourquoi parle-t-on de « service » pour désigner la « mise en service de la balle », et de « serveur » pour celui qui l’effectue ? Ces emplois s’expliquent par le fait que, alors que le Jeu de Paume était pratiqué presque exclusivement par la haute noblesse, c’était un serviteur (« serveor » au XIIIe siècle) qui mettait la balle en jeu. De cette « servitude », il n’est resté, sur les courts de tennis modernes, que les ramasseurs de balle.

Pour être au courant

1- Le Jeu de Paume doit son nom au fait que, à l’origine, ce sport – ou deport (2), comme on disait en ancien français – de balle était pratiqué à main nue. On envoyait et renvoyait la balle avec la paume de la main. Peu à peu, les joueurs ont protégé leur dextre (s’ils étaient droitiers…) avec un gant, puis ont adopté successivement un battoir (comme une batte de base-ball), une raquette pleine, et, finalement, une raquette à tamis, avec un cadre en bois et des cordes en chanvre ou en boyau, surtout de mouton.

Vu leur prix élevé, ces accessoires étaient réservés aux nobles. Les « vilains », eux, devaient se contenter de frapper la balle avec la paume de la main, ce qui a donné naissance à l’expression « Jeu de mains, jeu de vilains » (es wird noch böse enden) qui signifie aujourd’hui qu’une petite dispute peut rapidement dégénérer en une violente bagarre et, sous-entendait donc que les « rustres » en viennent facilement aux mains.

2- Attesté en français seulement à partir des années 1820, le mot « sport » est un emprunt à l’anglais, ou plus exactement un réemprunt puisqu’il vient de l’ancien français « deport », dérivé du verbe « deporter, desporter » et signifiant « plaisir, distraction ». Il était donc lié à l’idée de divertissement et pas forcément d’activité physique ou de compétition, un nouveau sens qu’il a acquis dans la langue anglaise. L’espagnol, « deporte » rappelle l’origine française du mot « sport ».

Tennis 2025 – Deuxième manche

Le tournoi de Roland-Garros continue, tout comme notre recherche des mots français dans le jargon tennistique.

Au tennis, la manière de compter les points (15, 30, 40, puis 60 – remplacé par « jeu ! ») peut paraître bizarre. C’est, là aussi, un héritage de l’ancêtre du tennis, le Jeu de Paume.

Au Moyen-âge, le système numérique sexagésimal, basé sur le nombre 60 (et, par extension, ses sous-multiples 15, 30, 45) était très répandu : – l’heure est divisée en 60 minutes (même si, en général, les horloges anciennes n’indiquaient que les heures et n’avaient pas d’aiguille des minutes (1), elles sonnaient tous les quarts d’heure : à 15, puis 30, puis 45 et, finalement, à chaque heure pleine, au bout de 60 minutes) ; – pendant des siècles, le nombre 60 a été la base du système monétaire français : ainsi l’écu d’or, créé par Louis IX (alias Saint Louis) dans la 2ème moitié du XIIIe siècle, avait une valeur de 60 sols. Plus tard, le louis d’or (créé par Louis XIII en 1640) vaudra aussi 60 sols.

On ne sait pas exactement pourquoi « 40 » a remplacé « 45 » dans le comptage des points. C’est probablement parce que « quarante » est plus court et plus simple à prononcer que « quarante-cinq » : c’est une solution de facilité – du moins en français car, en anglais « forty » présente l’inconvénient d’être plus facilement confondu avec « thirty » que « forty-five ».

S’il est bien connu que la lettre « A  », utilisée pour indiquer une égalité de points lors d’un jeu, (par exemple 15-A pour 15-15), fait référence au mot anglais « All » (« tous », sous-entendu : tous les joueurs ont le même nombre de points), d’autres formules sont plus  déroutantes.

Ainsi, l’annonce du score « fifteen-love », « thirty-love » ou « forty-love » signifie que le serveur vient de marquer un, deux ou trois points d’affilée alors que son adversaire n’en a gagné aucun.

Mais quel est son rapport avec l’amour ? Aucun ! Le mot tennistique « love » vient, lui aussi, de la langue de Molière et résulte de l’agglutination (en l’occurrence de l’article élidé et du substantif) de « l’œuf », un mot dont l’orthographe a varié au cours des siècles, passant du latin « ovum » à l’ancien français « of » et « uef » (XIIe siècle), puis en moyen français « oef » (XIVe siècle), « euf » (XVe siècle).

La forme ovale du chiffre « 0 » (zéro) était ainsi associée à celle de l’œuf. Au Jeu de Paume, un score de 15 à 0 était en effet annoncé « quinze-l’oef », une forme qui s’est transformée Outre-Manche en « fifteen-love ». (2)

L’expression «deuce» serait, elle aussi, empruntée au système comptable du Jeu de Paume. Lorsque les deux joueurs se trouvaient à égalité 45 à 45, pour remporter le jeu, l’un d’eux devait marquer encore deux points consécutifs, c’est-à-dire obtenir d’abord l’avantage (A – 45) puis le point gagnant. A 45-45, les joueurs étaient « à dous » (donc à deux points de la victoire). Prononcé à l’anglaise, ce « dous » s’est transformé en « deuce ». (3)

Pour être au courant

1- La Tour de l’Horloge (Uhrturm) emblème de la ville de Graz, a été construite au XIIIe siècle, mais elle n’indique l’heure que depuis le XVIe siècle, lorsqu’on l’a munie de trois cadrans. Cette horloge a une particularité : l’aiguille des heures est plus grande que celle des minutes. L’horloge n’avait à l’origine qu’une très grande aiguille (de 4 m de long pour un cadran de 5 m de diamètre) indiquant les heures. Le quatrième cadran a été ajouté sur la façade nord en 1712 lorsqu’on on a remplacé le mécanisme de l’horloge par un autre qui permettait d’indiquer aussi les minutes avec une certaine précision : l’aiguille des minutes qu’on a ajoutée sur chaque cadran à cette occasion était nettement plus petite que celle des heures.

2- Aujourd’hui, c’est aussi par analogie de forme qu’une manche perdue au tennis sur le score de 6 à 0 – où l’un des joueurs n’a pas remporté un seul jeu – est une « roue de bicyclette« . S’il perd les deux sets 6-0 et 6-0, il « prend deux roues de bicyclette » ou il « repart à vélo » (avec des roues ovales… qui rendent ledit vélo inutilisable).

3- En ancien français, le « s » final de « dous » (dérivé du latin « duos ») était prononcé, ce qui explique sa transformation en « deuce » en anglais.

Tennis – fin du tournoi

Le Tournoi de Roland-Garros vient de s’achever par la victoire, chez les hommes, de Carlos Alcaraz contre Jannik Sinner, respectivement  avec 7 et 8 aces sur l’ensemble de la partie.

Mais d’où vient le nom de ce service sans retour, où la balle n’est pas touchée par le relanceur ? On l’associe généralement à l’as du jeu de cartes : en effet, en anglais, les deux mots sont écrits (ace) et prononcés de la même façon. (1) Cependant, comme ils ont été tous les deux empruntés au français (au XIIIe siècle), ce n’est pas forcément  la preuve d’une étymologie commune.

Selon certains lexicologues, le mot « ace » (le service imparable) viendrait de l’ancien français « ais » (avec prononciation du « s » final) où il désignait une planche de bois (2). A la courte paume, jouée en salle, les joueurs pouvaient faire rebondir la balle sur les murs, et même sur le toit en pente  de la galerie, pour atteindre des « cibles » leur permettant de gagner des points. Le « coup d’ais » était particulièrement difficile à exécuter : seuls les champions, les as, arrivaient à envoyer la balle, de volée, percuter percuter un « ais », une planche maçonnée dans le mur, réalisant ainsi un « ace » spectaculaire.

Le nom de la balle utilisée au Jeu de Paume, l’esteuf, est, lui, d’origine germanique. Il est apparenté au mot « étoffe » (Stoff en allemand moderne) ← du francique « stopfôn » qui signifiait « mettre, fourrer, enfoncer dans » (comme le verbe moderne allemand « stopfen »).

En effet, au moyen âge, l’esteuf était une boule de poils ou de laine compressée, serrée dans une peau animale (donc, du cuir). Peu à peu, sa fabrication s’est perfectionnée : au XVIe siècle, la balle avait un coeur en liège – un matériau à la fois solide et léger – entouré de bandelettes d’étoffe renforcées de cuir.

Contrairement aux balles modernes, fabriquées en caoutchouc naturel ou synthétique, l’esteuf rebondissait mal. C’est pour cela que, à la courte paume, on jouait sur une surface dallée très dure – appelée le « carreau  » – pour compenser le manque d’élasticité de la balle.

C’est de là que vient l’expression « rester sur le carreau » qui signifiait, au sens propre, que le joueur tombé sur le sol dallé ne pouvait plus se relever car il était soit grièvement blessé, soit mort (3). Le sens de la locution s’est atténué : elle est synonyme de « se trouver en difficulté », « être hors de combat » ou « rester en rade »:  « auf der Strecke bleiben, außer Gefecht sein ». (4)

Avec ses « coups d’ais » sensationnels, ses joueurs « restés sur le carreau », le Jeu de Paume était spectaculaire pour le public, massé dans les galeries aménagées autour de l’aire de jeu, et protégées par des filets. Au XVIe siècle, par métonymie, le mot « galerie » a désigné les spectateurs qui assistent à la partie. C’est de là que vient l’expression « épater la galerie ».

A l’origine, elle signifie disputer une partie en suscitant une admiration « à en couper les jambes » et, par extension, « à faire tomber à la renverse » (umhauen, au sens propre et au sens figuré du terme). En effet, le premier sens du verbe « épater » (é-patter) est « couper une / les patte/s » à un animal.

Vous voilà épaté, n’est-ce pas ? L’étymologie est une science épatante.

Pour être au courant

1- Si, en français « hexagonal », on distingue l’as (du jeu de cartes) de l’ace (service gagnant), au Québec, les deux mots sont orthographiés « as ».

2- Évincé par « planche », le mot « ais » ne subsiste plus en français que dans des emplois techniques (par ex. en menuiserie, en reliure).

3- Le roi Louis X, dit « le Hutin, compte parmi les victimes du Jeu de Paume. En 1316, après une partie exténuante au Bois de Vincennes, le souverain est allé se rafraîchir avec du vin glacé. Il a contracté une pneumonie à laquelle il a succombé quelques jours plus tard.

4- auf der Strecke bleiben : l’expression vient du jargon des chasseurs où le mot « Strecke » signifie l’ensemble du gibier tué. Les animaux abattus et les joueurs battus restent étendus, hors de combat, sur le sol… ou le carreau.

Armes blanches : un tableau noir de la situation

Selon un rapport remis au Premier ministre le 28 mai 2025, « l’arme blanche est impliquée dans 57% des homicides commis par des mineurs. Depuis 2019, entre 16% et 23% des mis en cause pour port d’arme sont mineurs, soit près de 3.000 jeunes chaque année ». (article)

Mais qu’est-ce qu’une « arme blanche » ? Utilisé aujourd’hui en opposition à « arme à feu », ce terme désigne des armes offensives très variées (1) : du simple couteau au marteau, en passant par le poignard, l’épée, la machette, la serpe, les flèches… il y en a pour tous les goûts et toutes les bourses ! Contrairement à une arme à feu (canon, mousquet, pistolet, fusil…) qui emploie la force d’une explosion, l’arme blanche emploie la force humaine.

Le qualificatif « blanc » se réfère à l’origine à la lame de ce type d’arme. Si elle est dite « blanche », ce n’est pas parce qu’elle permet de « saigner à blanc » – c’est-à-dire jusqu’à la dernière goutte de sang – la victime, mais parce qu’elle est fabriquée avec un acier « blanc » et non « bronzé ».

Autrefois – et jusqu’à il y a moins d’un siècle – l’acier était de moins bonne qualité qu’aujourd’hui. Pour empêcher que les armes rouillent, on les « bronzait », c’est-à-dire qu’on oxydait leur surface en appliquant un acide : il se formait alors une couche protectrice noirâtre ou noir-bleuté.

Par contre, on ne bronze jamais la lame d’une arme blanche : en effet, l’oxydation abîmerait le tranchant, et l’arme émoussée deviendrait inefficace.

En allemand, on parle aussi de « blanke Waffe » ou « Blankwaffe« . Les deux adjectifs « blanc » et « blank » (2) ont la même origine, à savoir le vieux francique « blank » qui signifiait non pas blanc/weiß, mais plus généralement « clair, brillant ». Le mot est de la même famille que l’allemand blinken (scintiller, luire, clignoter).

Les Romains n’avaient pas de mots pour qualifier le « blanc », le « brun » ou le « blond » (3) : ils ont emprunté ces adjectifs au germanique pour qualifier la robe des chevaux ou la couleur de cheveux des Germains. Le « bleu » et le « gris » (4) sont également d’origine germanique.

Par contre, l’azur est emprunté – avec déglutination (5) – à l’arabe « lāzaward » – à la fois nom du lapis-lazuli et couleur de la pierre.

Pour être au courant

1- Armes tranchantes, perforantes, contondantes… armes tranchantes : ex. le couteau – armes perforantes : ex. le poignard, les flèches – armes contondantes : ex. le coup de poing américain, ou même des boules de pétanque !

2- Blank se retrouve dans de nombreuses locutions dans lesquelles il exprime – soit la blancheur, et par extension la propreté (etw. blank putzen : astiquer, faire reluire) ; – soit le manque de protection (die Drähte blank legen : dénuder les fils ; den Degen blankziehen : dégainer l’épée ; die Nerven liegen blank : avoir les nerfs à vif ; blank sein : être fauché, être sur la paille, à sec, sans le sou).

3- Dans l’Antiquité, la conception des couleurs était bien différente de la nôtre. Le latin ne connaissait pas le blanc, mais possédait des adjectifs permettant de distinguer des nuances de luminosité : clair / brillant (notion qui se référait aussi bien au blanc qu’au bleu lumineux), ou céruléen (caeruleus) pour désigner un ciel clair. Flavus désignait à la fois le jaune, le doré et la couleur claire des cheveux (très rare chez les Romains, le blond était considéré comme « barbare », ou c’était la couleur de la chevelure des prostituées.) Cette classification des couleurs aux frontières mouvantes se retrouve par ex. en breton où l’adjectif « glas » désigne la couleur (changeante…) de la mer, du bleu au vert en passant par le gris !

4- Gris est de la même famille que Greis, le vieillard, probablement à cause de la couleur des cheveux.

5a- la déglutination : l’arabe « lāzaward » s’est transformé en « l’azur ». Le mot français résulte d’une coupure non étymologique : en l’occurrence, la voyelle intiale du mot arabe a été considérée comme un article défini élidé – « l' » en français. 5b – l’agglutination est le phénomène inverse : par exemple, « tante » est une altération enfantine de l’ancien français ante (ta ante), lui-même issu du latin amita (sœur du père). On le retrouve dans l’anglais aunt.

poule mouillée, canard boiteux ou alter Hase ?

« TACO, le surnom qui horripile Donald Trump »… qui déteste qu’on le prenne pour une poule mouillée ! » (vidéo)

TACO est l’acronyme (1) de « Trump Always Chickens Out », c’est-à-dire « Trump finit toujours par se dégonfler».

Inventé par Robert Armstrong, éditorialiste du Financial Times, il ne doit pas être confondu avec la tortilla mexicaine du même nom, ni avec le « tacot », un terme familier et dépréciatif qui désigne une voiture démodée et en mauvais état, une vieille bagnole.

Pourtant, c’est bien de « poule » et de « voiture » qu’il est question dans le « jeu » auquel semble se livrer le président des États-Unis. L’issue des négociations commerciales qu’il a lancées avec – ou contre – le reste de la planète pourrait bien dépendre de sa capacité à bluffer, comme au poker.

C’est le principe même du « chicken game », appelé « jeu de la poule mouillée » en français. Il consiste à foncer l’un vers l’autre, en voiture, sur une route étroite ou sur un pont. La « poule mouillée », c’est celui qui se défile et donne un coup de volant au dernier moment pour éviter le choc.

Naturellement, cette épreuve peut aussi se terminer par un match nul : il y a alors deux « poules mouillées » qui craquent en même temps – ou deux gagnants. Courageux… mais peut-être morts !

L’expression poule mouillée – attestée à la fin du XVIIe siècle – désigne une personne timide et peureuse, qui perd courage – donc qui « se dégonfle » – au moment d’agir.

Mais pourquoi une poule plutôt qu’un autre animal ? Vous avez sûrement déjà vu un chat trempé jusquaux os : il a l’air ridicule, mais essaie de fuir.
Le comportement de la poule est différent : surprise par la pluie et incapable de s’envoler avec ses plumes trempées, elle reste immobile, à l’écart des autres animaux, comme honteuse.

Différents animaux sont accusés de lâcheté, de couardise dans les expressions métaphoriques : à côté de la poule ou du poulet (avec « être une poule mouillée » en français, « to chicken out » en anglais, « ser un gallina » en espagnol), on trouve le chat (« fraidy-cat », « scaredy cat » en anglais) ou le lièvre : peureux, « couard (2) comme un lièvre » en français, « coniglio » en italien, « Angsthase » en allemand, « angsthaas » en néerlandais). Dans le Roman de Renart (XIIe-XIIIe siècles), Couart, est d’ailleurs le nom du lièvre.

Le lièvre doit sa réputation de lâcheté à son comportement particulier face au danger. Il ne peut compter que sur deux atouts : le camouflage que lui offre son pelage, et sa rapidité.
Il attend, parfaitement immobile, les yeux ouverts et les oreilles aux aguets, comme paralysé, et il ne s’enfuit qu’au dernier moment. C’est cette paralysie due à la peur qui est à l’origine des termes « Angsthase » et « Hasenfuß ».

Les récentes frappes aériennes américaines sur les sites nucléaires iraniens commandées par Donald Trump vont-elles faire taire les détracteurs du président en prouvant qu’il n’est pas un TACO, une poule mouillée, mais un « alter Hase » (3), c’est-à-dire un vieux briscard, un homme très expérimenté. Avant de devenir un « lame duck » (4) à la fin de son mandat…

Pour être au courant

1- Acronyme ou sigle ?
– L’acronyme se prononce syllabiquement, comme un mot ordinaire : on dit « TACO », comme « tacot ».
Certains acronymes se sont lexicalisés : comme le « radar » ou le « laser », ils sont devenus des noms à part entière.
– Le sigle se prononce alphabétiquement, en épelant lettre après lettre : HLM, SNCF, PIB…

2- Un couard, étymologiquement, c’est celui qui porte la queue basse : le mot vient du latin cauda (queue) → bas-latin : coda → coue, puis cüe en ancien français, avec le suffixe péjoratif « -ard ».
Le mot n’est plus très utilisé en français, mais il a donné naissance à l’italien « codardo », à l’espagnol « cobarde » et à l’anglais « coward » (qui a été influencé par… « cow », la vache !)

3- alter Hase : les « vieux lièvres », ceux qui vivent le plus longtemps, sont ceux qui sont assez habiles pour échapper à leurs ennemis et qui peuvent donc acquérir de l’expérience.

4- Donald, un prénom associé au canard (des studios Disney…)
En politique, un « lame duck » (littéralement « canard boiteux ») désigne un élu dont le mandat arrive à son terme, mais qui est toujours en poste, alors que son successeur a déjà été élu mais n’a pas encore pris ses fonctions.

la sieste

« Sieste Eurêka – Des chercheurs de l’université d’Hambourg en Allemagne viennent de démontrer que s’accorder une sieste de 20 minutes est bénéfique pour le cerveau et permet de résoudre des problèmes jusqu’alors insolubles. » (article)

Le mot sieste nous vient, via l’espagnol siesta, du latin sixta qui désignait la sixième heure de la journée, ce qui correspondait chez les Romains (1) à l’heure de midi. La sieste était donc « le sommeil de midi » (Mittagsschlaf), le petit somme après le déjeuner.

Ce repos s’appelait aussi « méridienne » (de meridiana hora = heure de la moitié du jour). Ce terme est aujourd’hui régional ou vieilli. Mais il a donné son nom à un lit de repos, la méridienne (2), à ne pas confondre avec la récamière, deux meubles appelés indistinctement « Chaiselongue » en allemand.

A côté du « Mittagsschlaf », l’allemand connaît le « Nickerchen« . Ein Nickerchen machen peut se traduire par « piquer un roupillon », « faire une petite ronflette ».

Alors que le mot sieste évoque une pause volontaire et assumée, un Nickerchen est une envie de dormir qui s’empare de quelqu’un dans une position pas forcément favorable au repos. En effet, le terme est apparenté au verbe (ein)nicken, défini ainsi dans le DWDS : « im Sitzen (ein)schlafen, wobei der Kopf nach vorn sinkt » (s’endormir en position assise, avec la nuque (Nacken, Genick) qui s’incline vers l’avant). Cette « micro-sieste » ou « sieste-flash« , ne pas être confondue avec le Sekundenschlaf qui gagne le conducteur, et que l’on traduit en français par « somnolence au volant ».

Des « bars à sieste » contre le « coup de barre » ? Contrairement aux pays asiatiques ou aux Etats-Unis, dans les pays européens la sieste est souvent considérée comme un signe de paresse, du temps volé au travail. Cependant les choses bougent dans ce domaine, et depuis le début des années 2010, des « bars à sieste » s’ouvrent dans les grandes villes de France.

Pour être au courant

1- les heures de la journée et de la nuit dans la Rome antique – Comme nous, les Romains divisaient la nuit et le jour en 12 heures chacun : minuit (media nox = milieu de la nuit) et midi (meridies = milieu du jour) étaient placés à la 6ème heure. Mais la durée de chaque heure variait selon les saisons. Ainsi, le 23 décembre, l’heure du jour atteignait sa durée minimum avec 44 minutes et 30 secondes, tandis qu’elle atteignait sa durée maximum le 25 juin avec 75 minutes et 30 secondes !

2- La méridienne (illustration – tableau de Degas) a connu une grande mode à l’époque du Premier Empire et de la Restauration. Ce lit de repos possède deux chevets de hauteur inégale (le plus haut étant du côté de la tête), contrairement à la récamière (illustration – tableau de J-L David) dont le chevet et le pied sont de même hauteur, et qui doit son nom à Juliette de Récamier (1777-1849).

définitivement polarisant ?

« Dass Carlos Alcaraz sein Erstrundenmatch bei den US Open gegen Aufschlaghünen Reilly Opelka mit 6:4, 7:5, 6:4 ins Trockene brachte, war nur eine Randnotiz. Auf weit größeres Interesse stieß hingegen der neue Look, mit dem sich der Weltranglistenzweite präsentierte – nämlich quasi kahlgeschoren. Eine „Frisur“, die definitiv polarisiert. » (article)

La victoire prévisible de Carlos Alcaraz, numéro 2 mondial au classement ATP, lors de son premier match à Flushing meadows n’a guère été commentée. Ce qui a attiré l’attention, c’était sa nouvelle coupe de cheveux : il avait « la boule à zéro » !

Faux amis – Si Google traduit bien « Frisur » par « coiffure » et pas par « frisure », le service de traduction en ligne n’évite pas le piège de l’adverbe « definitiv » ni celui du verbe « polarisieren ».

Le crâne rasé de Carlos Alcaraz n’est pas une coiffure « qui polarise définitivement », mais qui est clivante, qui divise incontestablement, au sujet de laquelle les avis sont, indubitablement, partagés.

Le verbe « polariser » a le même sens en français et en allemand quand il est employé au sens propre (par exemple en optique ou en physique). Cependant, au sens figuré, il est synonyme en français de « être un point d’attirance, de convergence » : – « polariser l’attention », c’est l’attirer, la concentrer, la focaliser sur qc / qn ; – « cliver », par contre, signifie « diviser, partager, séparer » ou « scinder », un terme utilisé par exemple par les diamantaires : « cliver un diamant », c’est le fendre – au lieu de le scier – en suivant ses joints naturels.  (1)

Si l’étrange coupe de cheveux du joueur de tennis espagnol a bien attiré tous les regards, concentré, focalisé l’attention, elle a surtout divisé l’opinion, certains la trouvant originale – et en tout cas plus « aérodynamique » –  d’autres estimant son nouveau look « affreux ».

Pour être au courant

Cliver a été emprunté au néerlandais « klieven au XVIIIe siècle. En effet, dès la fin du XIVe siècle, la Hollande possédait une industrie diamantaire florissante.

se tirer une balle dans le pied

Droits de douane : Donald Trump « s’est tiré une balle dans le pied », analyse (…) Mathieu Plane, directeur adjoint à l’Observatoire français des conjonctures économiques, parce que « le consommateur américain va vite voir sa facture monter très clairement. » (article)

Selon l’expert de l’OFCE, l’augmentation des droits de douane imposés à de nombreux pays par Donald Trump risque aussi « d’impacter les consommateurs et les entreprises outre-Atlantique ». Le président américain n’agit-il pas contre les propres intérêts de son pays ?

Se tirer une balle dans le pied est un calque de l’anglais to shoot oneself in the foot.
L’expression apparaît dans la presse au milieu du XIXe siècle et elle est à prendre au sens propre, mais il s’agit d’une action involontaire. Ce genre d’accident est fréquent au Far West américain – où colons et cow-boys sont prompts à tirer – car les pistolets à barillet ne disposent pas encore d’un système de sécurité. Il n’était donc pas rare que le coup parte avant que le tireur ait pu complètement dégainer son arme, et que la balle aille se loger dans son pied ou sa jambe.

Pendant la 1ère Guerre mondiale, dans l’armée française comme dans celle de la k. u. k. Monarchie, les expressions « se tirer une balle dans le pied » et « sich ins eigene Knie schießen » (1) se rapportent à des cas de mutilation volontaire.

Au début du conflit, pour échapper aux affrontements meurtriers et à l’enfer des tranchées et être ramenés à l’arrière, certains soldats simulent des maladies : d’abord, ces combines fonctionnent, mais peu à peu les simulateurs sont soumis à des examens plus approfondis et se voient démasqués.

C’est pourquoi, au fur et à mesure que le conflit s’éternise, les soldats ont recours à l’automutilation pour quitter définitivement le front, en se tirant une balle dans la main ou le pied, sans risque d’atteindre un organe vital ou un vaisseau important.

Il est parfois difficile aux médecins militaires de prouver qu’il s’agit d’un acte volontaire. Cependant les soldats convaincus d’imposture sont envoyés devant le Conseil de guerre et risquent de se retrouver devant le peloton d’exécution. Au lieu de mettre le soldat à l’abri, cet acte d’automutilation risque donc d’avoir une conséquence fatale.

Aujourd’hui, la locution est utilisée presque exclusivement au sens figuré (même s’il y a toujours des imprudents, des maladroits et / ou des imbéciles…).
Se tirer une balle dans le pied, c’est se nuire, se faire du tort, agir contre son propre intérêt. Parmi les synonymes, citons une expression empruntée – en français comme en allemand – au domaine du sport, et plus particulièrement du foot : marquer un CSC, c’est-à-dire (un but) contre son camp = ein Eigentor schießen.

On passe de la « balle dans le pied » au jeu de « ballon au pied », et le résultat est beaucoup moins dramatique. Quoique… Certains CSC (contre son camp) peuvent se révéler catastrophiques pour leur auteur, voire un drame pour toute une nation ! (2)

Pour être au courant

1- Le pied ou le genou ? Comme les Anglais, les Espagnols (pegarse un tiro en el pie), les Italiens (darsi la zappa sui piedi), les Norvégiens (skyte seg I foten), les Néerlandais (zich in de eigen voet schieten), les Français se tirent dans le pied. En allemand, il s’agit du genou, de la jambe ou de la chair (sich ins eigene Fleisch schneiden). Pourquoi cette différence anatomique ?

2- Un contre-son-camp tragique – Le Colombien Andres Escobar qui avait marqué un CSC contre les USA pendant la Coupe du Monde 1994 a payé très cher sa maladresse. Il a été assassiné à son retour en Colombie !

c’est la pagaille

Bruxelles, Londres, Berlin : une cyberattaque sème la pagaille dans des aéroports européens (article).

La pagaille, c’est un grand désordre, le chaos.
Le mot est également (bien que plus rarement) orthographié pagaïe, une forme qui rappelle son étymologie.
Il a été introduit en Europe par Christoph Carl Fernberger von Egenberg (1), le premier Autrichien à avoir fait le tour du monde à la voile dans les années 1620.

On trouve le terme – orthographié « pengeia » – dans le récit de voyages rédigé – sous la dictée de Fernberger – par son frère Mathias et intitulé « Unfreiwillige Reise um die Welt ». Un périple involontaire de sept ans qui l’a mené d’Amsterdam jusqu’aux Philippines (2).

« Pengeia » est emprunté au malais des Moluques « peñgāyūh »  : il désigne une rame à double pelle utilisée par les autochtones pour naviguer avec leurs pirogues.

Jusqu’au XIXe siècle, le mot reste cantonné au domaine de la marine : « mouiller ou appareiller  en pagaïe » ou « en pagaille », c’est faire des manœuvres (comme jeter l’ancre ou au contraire la lever) à la hâte et en désordre.

Le glissement de sens  s’explique par une allusion aux mouvements désordonnés et irréguliers qu’on fait avec cette sorte de rame (2).

Par extension, mettre des objets « en pagaïe » dans la cale d’un navire, c’est les jeter pêle-mêle, au hasard : c’est de là que dérive l’expression moderne familière « en pagaille », c’est-à-dire en grande quantité, en abondance.

L’idée de désordre se retrouve dans l’expression « semer la pagaille », c’est-à-dire créer le chaos.
Le trafic aérien a été perturbé par une cyberattaque visant les systèmes d’enregistrement et d’embarquement : cela a semé la pagaille dans plusieurs aéroports européens.

Pour être au courant

1- Christoph Carl Fernberger von Egenberg (sans double « g »), est né vers 1596 au château d’Eggenberg, situé en Haute-Autriche, près de Gmunden, et qu’il ne faut pas confondre avec le château d’Eggenberg de Graz (Styrie)
Officier de l’armée impériale, Fernberger commande une compagnie de lansquenets dans les Provinces des Pays-Bas à l’époque où elles se révoltent contre les Habsbourg d’Espagne.
Pour rejoindre ensuite l’Autriche, Fernberger choisit la voie maritime : il s’embarque en 1621 à Amsterdam, et compte passer par Venise puis traverser les Alpes. Malheureusement, son bateau fait naufrage au large des îles du Cap-Vert. Secouru par une flotte de la Compagnie hollandaise des Indes Orientales qui fait route vers l’Indonésie, il s’embarque dans un tour du monde involontaire : pour prix de son sauvetage, il doit s’engager à bord du navire. Arrivé à Jakarta et libéré de ses obligations, il se lance dans le commerce.
En 1627, une rumeur lui apprend que les Turcs auraient conquis Vienne et occuperaient l’Autriche. Inquiet du sort de sa famille, Fernberger décide de regagner sa patrie le plus vite possible. Bien que la nouvelle se soit révélée fausse, il reprend le chemin de l’Europe.
Carte du périple de Fernberger
En savoir plus sur Carl Christoph von Fernberger (en allemand)

2- Différence entre la pagaie et l’aviron
– la pagaie ne prend pas appui sur le canot
– l’aviron prend appui sur un tolet.