Piéton(n)isation

« Fermeture des commerces en centre-ville : la piétonnisation est-elle vraiment coupable ? » (lien)
L’aménagement des villes qui accorde davantage de place aux piétons au prix de difficultés de circulation pour les automobilistes est-il vraiment le principal responsable des problèmes des commerçants ?

Un néologisme récent se reconnaît souvent à son orthographe hésitante : c’est le cas du mot « piéton(n)isation » tantôt orthographié avec deux « n », comme dans l’exemple ci-dessus, tantôt avec un seul.
Une recherche dans Google montre cependant que la première forme – la plus logique (1) – semble l’emporter.

Quoi qu’il en soit, le phénomène de la piéton(n)isation fait couler beaucoup d’encre… sous les ponts de Paris, de Toulouse, de Graz ou d’ailleurs.

Bannir l’accès des centres-villes aux véhicules motorisés est-ce un remède à la piètre qualité de l’air des métropoles ou une bien piètre stratégie visant à stigmatiser les automobilistes ? Les avis divergent … mais les mairies « vertes » avancent leurs pions.

Le mot piéton, personne qui marche à pied, désignait à l’origine un fantassin, (2) un soldat de l’infanterie.
Ce mot a la même origine latine (pedo, -onis) que le peón / péon (paysan pauvre ou ouvrier agricole des haciendas d’Amérique latine) et le pion, surveillant dans un établissement scolaire, ou pièce de jeu sur un damier. Rappelons qu’aux échecs le pion s’appelle Bauer en allemand.

L’étymologie de l’adjectif « piètre » (très médiocre) est moins évidente mais a aussi un rapport avec le pied et donc avec le piéton : en effet, ce mot est dérivé du latin pedester (qui va à pied), et il a pris le sens de misérable, lamentable, dépourvu de valeur, en raison de la condition inférieure de ceux qui se déplaçaient à pied.

Certaines villes, plutôt que d’interdire l’accès de leur centre à la circulation automobile, ont choisi de le restreindre en instaurant un péage (3).
Ce mot nous réserve aussi une surprise : contrairement à ce qu’on pourrait imaginer, il ne vient pas du verbe payer, mais dérive – comme le piéton – de pied (latin : pes, pedis).
C’était, littéralement, le droit de » mettre le pied » sur une route, dans une ville… et donc d’emprunter une voie ou d’entrer dans une cité. Cette taxe s’appliquait aux piétons comme aux véhicules, aux marchandises comme aux animaux.

En Autriche, la piéton(n)isation des voies publiques avance également à marche forcée… c’est le cas de le dire ! Il est question de fußgängergerechte Gestaltung. Pour faire plus simple, certains n’hésitent pas à proposer Fußgängerisierung, un néologisme aux connotations intéressantes ! (4)

Alors, fußgängergerechte Gestaltung, Fußgängerisierung ou – pourquoi pas – Fußgängerung ou Fußgängung ? Quel mot va l’emporter ? L’usage tranchera…, tout comme il décidera de l’orthographe de « piéton(n)isation ».


Pour être au courant

1- La logique voudrait qu’on écrive « piétonnisation » avec deux « n », comme « rue piétonne » ou « chemin piétonnier ».
Pourtant, contacté en mars 2016 par la mairie de Puteaux qui voulait en avoir le coeur net, Patrick Vannier, de l’Académie française, a répondu que « piétonisation » était la seule forme correcte. Cependant, le mot est absent du Dictionnaire de l’Académie, alors qu’il est entré – avec deux « n » – dans le Larousse en 2012 et dans le Petit Robert en 2017.

2- Notons au passage que « fantassin » et « infanterie » dérivent tous les deux du latin « infans, – antis », enfant. Le fantassin (avec aphérèse de la syllabe initiale « in- ») était un jeune soldat ; la chair à canon était de la chair fraîche…

3- Le péage routier n’est pas une invention des temps modernes. Après la disparition de la corvée organisée sous Charlemagne (IX° siècle) pour aménager et entretenir le réseau routier, son financement est assuré par la taxe que perçoivent les seigneurs locaux à l’entrée des ponts ou aux portes des villes.

4- Le mot valise « Fuzo » (pour Fußgänger Zone) est déjà couramment utilisé à Graz pour désigner les zones piétonnes (lien)

Les épinards de Popeye

« Ce n’est peut-être finalement pas le fer contenu dans les épinards qui fait la force de Popeye. D’après des scientifiques de la Freie Universität Berlin, ces légumes contiendraient un composant semblable aux stéroïdes, interdits par l’Agence mondiale antidopage. Cette substance, appelée ecdystérone, permettrait d’augmenter le développement des muscles et donc les performances des sportifs. » (lien)

Il paraît que les épinards sont un des aliments que les enfants détestent le plus. On a beau leur expliquer que c’est bon pour la santé (« c’est plein de vitamines ») et leur donner l’exemple de Popeye et de ses gros bras musclés, rien n’y fait !

Vous connaissez sûrement Popeye (1) the sailorman qui, selon la légende colportée depuis des générations, doit sa force aux épinards, un aliment réputé riche en fer. Ce que vous ignorez peut-être, c’est que ce personnage de bande dessinée a été créé en 1929 par Elzie Cryler Segar à la demande du gouvernement des Etats-Unis.

1929, c’est l’année du krach boursier (2) ; dans les années qui suivent, l’économie américaine est en pleine dépression, et il est à la fois difficile et coûteux de s’approvisionner en viande. Le gouvernement souhaite donc promouvoir la consommation de légumes et notamment d’épinards. Le personnage de Popeye est chargé d’en vanter les bienfaits : c’est à cet aliment qu’il doit sa force herculéenne et sa « santé de fer », comme il l’indique dans une de ses premières aventures. Par contre, il ne fait aucune allusion à leur forte teneur en fer.

Les scientifiques nous rappellent que c’est une légende : en effet, les algues, les légumes secs, les céréales, la viande rouge ou le chocolat ont une teneur en fer bien supérieure à celle des épinards ! D’ailleurs, les épinards contiennent aussi de l’acide oxalique qui rend le fer peu assimilable par l’organisme.

Par contre, Popeye n’a pas menti en affirmant que ce végétal est riche en vitamines (C et E, provitamine A, acide folique…). Ce qu’il ignorait – et que des études récentes viennent donc de prouver – c’est que l’ecdystérone, l’hormone stéroïde contenue dans les épinards, a un pouvoir dopant : elle agit comme anabolisant naturel, c’est-à-dire qu’elle augmente la masse musculaire.

Voilà qui pourrait peut-être inciter les enfants à manger des épinards ! Pour la petite histoire : il faudrait en consommer entre 250 grammes et 4 kilos par jour pour constater leur effet anabolisant !

Popeye connaissait-il l’origine étymologique de ses chers spinach – qui est également celle des épinards français ou du Spinat allemand ? (3) Ils sont tous dérivés de l’arabe-persan isfinaj qui désignait déjà cette plante potagère.

On estime que la culture de l’épinard a débuté au IVe siècle au Moyen-Orient et que ce sont les Arabes qui l’ont introduit en Andalousie vers l’an mille. Au début du XIIIe siècle, ce sont les Croisés européens qui l’ont ramené – involontairement – du Proche-Orient : en France, on l’appelle alors « espinache » ou « herbe de Perse ». C’était un passager clandestin : les graines épineuses de cette plante auraient voyagé, accrochées à leurs vêtements ou au pelage des chevaux, jusqu’en Europe.

En effet, contrairement aux variétés modernes, les variétés anciennes d’épinards ont des graines dites « épineuses« . Or, en latin, épine se dit spina. C’est donc par analogie phonique que le mot arabe isfinaj s’est transformé en spinachium en latin médiéval.

En France, les épinards ne sont devenus populaires qu’à la Renaissance, sous l’influence de Catherine de Médicis. Au début du XVIIe siècle, on les consommait de préférence cuisinés au sucre ! Des goûts et des couleurs, on ne discute pas. Aujourd’hui encore, il existe des recettes de tartes, de gâteaux, de gaufres, de muffins aux épinards au sucre.

Pour être au courant

(1) Pourquoi s’appelle-t-il Popeye ? Peut-être avez-vous remarqué que le célèbre marin est borgne. Il aurait perdu son œil droit quand il était tout enfant, lors d’un typhon qui a ravagé Santa Monica (Californie). D’où son nom « Popeye », littéralement « œil éclaté ».

(2) Le krach boursier : l’indice Dow Jones perd pratiquement 90 % entre son niveau le plus haut de 1929 et son plus bas en 1932. Crise boursière, crise bancaire, crise de la production industrielle… En 1932, quand Roosevelt est élu président, 25% de la population active est au chômage.

(3) un mot presque international :   spinazie (néerlandais), spinat (norvégien et danois), spenat (suédois), espinaca (espagnol), spinacio (italien), espinafre (portugais), spenót (hongrois), szpinak (polonais), špenát (tchèque), etc.

Embarquer, démarrer, arriver puis débarquer


En Ukraine, un homme a signalé à la police qu’il venait de tuer le conjoint de sa mère. Comme les routes étaient enneigées, les forces de l’ordre ont donc embarqué à bord d’un véhicule tout-terrain pour s’assurer d’arriver à bon port. Quelle n’a pas été leur surprise quand ils ont débarqué sur les lieux du « crime » : ils ont constaté que la victime supposée était “saine et sauve, et que personne ne l’avait attaquée”. L’individu souhaitait en fait que les forces de l’ordre finissent de déneiger sa route. Pour cet « appel abusif », il n’encourt qu’une amende  de 3,5 euros maximum (d’après l’article).

Certains mots ont connu une évolution sémantique si profonde que leur sens primitif est tombé dans l’oubli. C’est le cas d’arriver, verbe polysémique qui signifie aujourd’hui parvenir dans un lieu (ankommen, eintreffen), se produire (geschehen, sich ereignen), atteindre un objectif, réussir (es schaffen, fertigbekommen)…

Pourtant, son étymologie est claire : il se compose ad + ripa (la rive en latin) et, quand il apparaît au XIe siècle, il s’emploie dans le domaine maritime avec le sens de « toucher la rive, aborder, accoster » (anlegen, andocken).

Cela explique l’origine de l’expression « arriver à bon port » qui signifiait « atteindre un port, un lieu sûr, après un voyage en bateau ». La locution a aujourd’hui un sens plus général qui n’est plus limité aux déplacements sur l’eau : arriver à bon port, c’est atteindre son objectif sans incident, arriver à destination sain et sauf, sans encombre.

De nombreux autres mots empruntés au domaine de la navigation sont aujourd’hui employés dans un contexte tout à fait différent.
• On ne s’embarque plus seulement dans une barque, un bateau (sich einschiffen, an Bord gehen), mais également dans un véhicule comme un 4 x 4 (einsteigen) ou, au sens figuré, dans une aventure, une affaire risquée (sich auf etw. einlassen, verwickelt werden).
• De même, débarquer ne signifie plus exclusivement quitter une embarcation, aller à terre (sich ausschiffen, an Land gehen) mais aussi, au sens figuré, arriver à l’improviste (aufkreuzen (2)).

On peut dire que les policiers se sont fait « mener en bateau » (3) par cet individu qui les a mystifiés. N’écoutant que leur courage, ils ont embarqué – non pas dans un bateau – mais dans leur 4 x 4 (qui a bien voulu démarrer (4) par un froid glacial) et, malgré les routes enneigées, ils sont arrivés à bon port.

Tout est bien qui finit bien : le beau-père n’a pas été poignardé ; le « plaisantin » n’a pas été embarqué par les policiers, et la route a été dégagée … pour la modique somme de 3,5 euros !

Pour être au courant

1- Débarquer quelqu’un signifie le forcer à quitter son poste, le congédier, le virer. Son équivalent en allemand, « jn ausbooten », et son contraire « jn ins Boot holen, mit ins Boot nehmen » (faire entrer qn, intégrer qn dans une équipe), viennent du même domaine.

2- Le verbe aufkreuzen (employé au sens figuré de débarquer : unerwartet eintreffen, auftauchen) est, lui aussi, emprunté au lexique de la navigation où il signifie « gegen den Wind segeln », c’est-à-dire tirer des bords (naviguer en zigzag – tantôt à bâbord, tantôt à tribord – pour avancer contre un fort vent de face).
Employé dans le domaine maritime, le verbe français « croiser » (kreuzen), signifie « aller et venir dans des parages déterminés, pour y surveiller la navigation », d’où les substantifs « croiseur » (Kreuzer – navire de guerre assurant des missions de protection, de surveillance ou de reconnaissance), et « croisière ».

3- Je dois avouer à regret que l’expression « mener quelqu’un en bateau », si bien adaptée au sujet du jour, n’a pourtant aucun rapport avec une embarcation.
Un bateau, de l’ancien français bastel, est un instrument d’escamotage (et par extension l’escamotage lui-même) dont se servaient… les bateleurs qui exécutaient des tours d’adresse sur les places publiques et dans les foires.
Il ne faut donc pas confondre les bateleurs – qui menaient leurs spectateurs en bateau en les mystifiant -, avec les bateliers – qui mènent leurs passagers en bateau, mais sur l’eau.

4- Le verbe démarrer est, lui aussi, emprunté au domaine de la navigation puisqu’il signifie à l’origine « détacher ce qui est retenu par des amarres, pour appareiller, quitter le port ».

Cris de mouette, signe de tempête

Vous croyez que le Carnaval est terminé ? Pas à Dunkerque, en tout cas, ville où il dure plus de trois mois, de mi-janvier à fin avril. Depuis 2013, le championnat du cri de la mouette est l’un des temps forts des festivités ! Chaque participant se crée un surnom, un personnage et un costume, puis se présente sur scène pour lancer son cri, strident, parfois hargneux, sous les applaudis-sements – ou les sifflets – du public survolté.

Costume à plumes et lunettes de soleil en forme de cœur, verre de champagne à la main, c’est Laurie Duhaudt, alias «Maître Mouette et Chandon», qui a remporté cette année le championnat (lien).

Relayées par de nombreux médias et les réseaux sociaux, ces « performances » et la remise du prix sont une excellente occasion de combiner divertissement carnavalesque et publicité. Au cas où le public n’aurait pas saisi l’allusion au nom de la célèbre maison de champagne d’Épernay, la présence du verre de champagne brandi par la championne du cri de la mouette 2026 était là pour l’expliciter.

Mais existe-t-il un rapport étymologique entre l’oiseau palmipède aquatique qui peuple la côte dunkerquoise et la marque champenoise ?

Le  » t  » final du patronyme Moët (2) est prononcé [moɛt], ce qui pourrait s’expliquer par une origine étrangère.

La famille descendrait de colons néerlandais ou allemands qui se sont établis dans la région de Champagne au tout début du XVe siècle, selon certains généalogistes. D’autres estiment que le nom remonte au XIVe siècle, époque où un lointain ancêtre, Jean le Clerc, était surnommé « le mouet » ou « le moët », un terme qui n’a rien à voir avec la mouette, ni avec l’adjectif muet. Il signifie « qui fait la moue », qui boude, qui « fait la lippe » (3).
(Néanmoins ce n’est pas la famille Moët qui a créé le « biscuit rose de Reims », un boudoir craquant, célèbre pour sa texture, qui ne se ramollit pas dans le champagne).

Mais la moue, c’est aussi le nom de la mouette en ancien français. Le suffixe diminutif « -ette » lui a été accolé au XIIIe siècle pour distinguer la mouette d’autres oiseaux marins de plus grande taille comme les goélands (4).

Si le mot « goéland » est d’origine celtique (il est emprunté au breton gwelan : mouette), « mouette » vient, par contre, du vieux norrois már (pluriel mávar).

Mouette, l’allemand Möwe, le néerlandais meeuw et l’ancien anglais mew sont des variantes onomato-péiques reproduisant le cri aigu et plaintif de l’oiseau.
Un cri que les participants au championnat de Dunkerque se sont efforcés d’imiter, avec plus ou moins de succès, mais beaucoup d’humour et d’autodérision !

Un bon conseil : baissez le son – avant de lancer la vidéo !

Pour être au courant

1- Le championnat du monde du cri de la mouette a vu le jour en 2013. Cette année-là, Dunkerque était capitale régionale de la Culture. Ce concours « ornithologique » est venu enrichir (?) l’offre culturelle de la ville.

2- Fondée à Épernay (Marne / Champagne / région Grand Est) en 1743 par Claude Moët, négociant en vin français, la maison ne produit, à cette époque, pas encore de vins effervescents.
Elle prend son nom actuel de Moët et Chandon en 1833 lorsque Pierre-Gabriel Chandon de Briailles, le gendre de Jean-Rémy Moët (petit-fils du fondateur), a été associé à la gestion de l’entreprise.

3- L’expression est attestée dès 1176, sous la forme « faire la moe » – « moe » désignant la bouche. Ce substantif vient de l’ancien bas-francique mauwa, qui a aussi donné le moyen néerlandais « mouwe » : « grosse lèvre » et « moue ».
« Faire la lippe » est synonyme de « faire la moue ». Le mot « lippe » (emprunté au moyen néerlandais au XIIIe siècle, d’où l’allemand « Lippe » : au sens général de « lèvre ») désigne une lèvre inférieure épaisse et proéminente. Le mouvement accusé de cette lèvre traduit généralement la mauvaise humeur, l’insatisfaction, le dépit, voire le mépris.

4- Mouette et goéland. Dans la plupart des langues, on emploie le même terme, parfois accompagné d’un qualificatif, pour désigner ces deux espèces : par exemple Möwe et Silbermöwe en allemand ; en italien, le terme gabbiano englobe les mouettes et les goélands. Même phénomène en espagnol avec le mot « gaviota » et en portugais avec « gaivota ».

Quies, qu’est-ce ?

Dans « Attachez vos ceintures… décollage immédiat ! », Isabelle Tronquet, hôtesse de l’air qui travaille depuis plus de 15 ans sur des vols long courrier propose une belle collection de « perles » de passagers, parmi lesquels ce monsieur qui se plaint du goût infect des bonbons offerts à bord. « Et pour cause, ce sont des boules Quies ! » s’amuse l’hôtesse. (article)

Comme Frigidaire (pour réfrigérateur) ou Kleenex (mouchoir en papier) (1), le nom de marque Quies est devenu un nom générique en France où il désigne couramment les bouchons d’oreille destinés à protéger contre le bruit : par exemple à bord d’un avion, sur un chantier ou dans un atelier

Mais c’est pour sauver la paix d’un ménage que ces protections auditives ont été inventées en 1918 par M. Pascal, un pharmacien parisien, à la demande d’une cliente gênée dans son sommeil par les ronflements (2) de son époux. Reconnaissant au pharmacien d’avoir résolu ce grave problème conjugal, le mari s’associe avec lui pour fonder une entreprise produisant ces protections à introduire dans le conduit auditif pour atténuer les bruits.

D’abord appelées « sourdine », les petites boules en cire rose sont rebaptisées Quies : le mot – qui se prononce comme l’interrogation ‘qui est-ce ?‘ – s’écrit sans accent. Ce qui est logique puisque c’est un mot latin : l’adjectif « quies » qui signifie calme, repos. (3)

Faut-il pour autant pousser un « cocorico » (4) ? Monsieur Pascal est-il le véritable inventeur des protections pour les oreilles ?
Selon la légende, c’est Ulysse, le héros de l’Odyssée, qui en a eu l’idée le premier. Sur le chemin du retour vers Ithaque où attend Pénélope, son bateau s’approche des côtes du détroit de Messine, hantées par les sirènes, divinités de la mer qui, par leurs chants mélodieux et irrésistibles, ensorcèlent les navigateurs. Leurs bateaux vont alors se fracasser sur les récifs, et les marins sont dévorés par les sirènes.

Mis en garde par la magicienne Circé, Ulysse fait couler de la cire dans les oreilles de son équipage et se fait lui-même attacher au mât du navire pour pouvoir écouter le chant des sirènes tout en résistant à la tentation.
Jusqu’à présent, les preuves manquent pour attester de la véracité de cette aventure qui se serait passée plus de douze siècles avant notre ère…

Quiétude et paix…
Passons de l’Antiquité aux villes du début du XXe siècle où l’industrialisation et la circulation automobile constituent de nouvelles sources de bruit (5). Différents brevets sont alors déposés pour protéger les oreilles contre cette pollution sonore.
En 1907, donc 11 ans avant son confrère parisien, un pharmacien de Potsdam, Maximilian Negwer est inspiré par l’histoire d’Ulysse : il imagine des bouchons d’oreilles en cire et fonde l’entreprise Ohropax. Comme son homologue Quies, Ohropax est composé d’un terme latin : ce mot-valise est en effet la combinaison de l’allemand Ohr (oreille) et du latin pax (paix).

Guerre et Paix…
C’est la tragédie de la Grande guerre qui va assurer le succès d’Ohropax. En 1916, en plein conflit mondial, ce produit est adopté par l’armée allemande pour protéger les oreilles des soldats – principalement des artilleurs – contre le bruit des canons (6). Revenus à la vie civile – du moins pour ceux qui ont eu la chance de survivre à ce conflit – c’est eux qui vont contribuer à faire connaître la marque qui, comme les boules Quies en France, est devenue le nom générique de ce produit dans l’espace germanophone.

Les deux marques produisent aujourd’hui aussi bien les traditionnelles boules en cire rose que des bouchons en mousse. Ont-ils vraiment un goût infect, comme l’assure le passager – distrait ou atteint de la maladie de Pica (7) – qui les a goûtés dans l’avion ? Je n’ai pas encore essayé…

Pour être au courant

1- Autres exemples d’antonomase (nom propre ou nom de marque devenu nom commun) :
Poubelle, Bic (stylo-bille / Kuli), Scotch (bande adhésive / Tixo), Klaxon (avertisseur sonore / Hupe), Abribus (Buswartehäuschen), Sopalin (essuie-tout / Küchenrolle), Vaseline, Velcro (« velours à crochets », Klettverschluss), fermeture Eclair (Reißverschluss), etc.

2- Ronfler et schnarchen ont tous les deux un radical onomatopéique : ronfl- et snark- imitent les sons exprimant le bruit du souffle qui sort des voies respiratoires.

3- Quiétude, inquiétude, inquiet appartiennent à la même famille de mots que « Quies ».

4- Cocorico : cette interjection – qui désigne le chant du coq (Kikeriki) – est utilisée pour traduire la jubilation patriotique (voire chauviniste) après une victoire française, par ex. celle des danseurs sur glace français, Guillaume Cizeron et Laurence Fournier Beaudry, vainqueurs (le 11/2/26)  aux Jeux Olympiques de Milan-Cortina.

5- Pollution sonore : à Berlin, le bruit est alors tel que le philosophe Theodor Lessing fonde le « Deutscher Lärmschutzverband » (Association allemande de protection contre le bruit).
Les artistes sont les premiers à adopter Ohropax. Franz Kafka, hypersensible au bruit, avoue être incapable d’écrire ou de dormir sans protection auditive : « Ohne Ohropax bei Tag und Nacht ginge es gar nicht. » Dans « Le Silence des sirènes » (1917), il réécrit à sa manière l’aventure d’Ulysse qui, pour ne pas entendre les sirènes – d’ailleurs muettes – non seulement se fait enchaîner au mât, mais se bouche aussi les oreilles.

6- Contre le bruit de la guerre : les soldats britanniques sont équipés de « Ear defenders » à partir de 1916. L’armée française, elle, ne protégeait pas les oreilles de ses soldats : ceux-ci utilisaient les moyens du bord pour se protéger du bruit et bouchaient leurs oreilles avec du coton, de la cire, de la graisse, ou des morceaux de tissu. Le haut commandement se montrait réticent à l’utilisation de bouchons d’oreille qui pouvaient empêcher les soldats d’entendre les ordres des supérieurs ou les bruits de l’ennemi.

7- Maladie de Pica ou allotriphagie : trouble du comportement alimentaire, caractérisé par l’ingestion durable de substances non comestibles (terre, sable, cailloux, plastique, papier, cheveux… ou bouchons d’oreille en cire ou en mousse). Son nom vient du latin pica (pie / Elster), l’oiseau étant réputé pour avoir ce comportement.