Imbu…vable
Quand Trump humilie ses visiteurs (et l’Amérique par la même occasion)
Personne n’est à l’abri d’une gaffe. Mais, pour le président américain, imbu de lui-même et peu enclin à lire les fiches que lui préparent ses collaborateurs, les échanges avec ses interlocuteurs tournent souvent à l’insulte, volontairement ou pas. » (lien)
Quelqu’un qui est imbu de lui-même est souvent… imbuvable, qu’il ait bu ou pas. Pour une fois, l’apparence ne trompe pas : « imbu » et « imbuvable » dérivent bien du verbe boire.
Etre imbu de soi-même, de sa supériorité, c’est être convaincu de sa propre valeur et prétentieux. L’ancien verbe français « emboire », dérivé du latin imbibere, signifiait imbiber.
Un verbe qu’on utilise au sens propre pour les matières absorbantes (ex. : une éponge imbibée de vinaigre, un chiffon imbibé d’huile, un baba imbibé de rhum), mais aussi – depuis la fin du XIXe siècle – au sens figuré pour les humains : être imbibé (d’alcool), c’est être soûl, noir, rond, donc complètement ivre.
Un homme imbu de lui-même est aussi « plein » de lui-même, de son importance. Entièrement absorbé par sa propre personne, il ignore son entourage et se montre imbuvable, c’est-à-dire odieux, infect : son comportement, son humeur et / ou ses remarques sont insupportables.
Les dictionnaires n’expliquent pas comment l’adjectif « imbuvable » a fini (dans les années 1950) par s’appliquer à une personne : est-ce tout simplement parce qu’un tel individu est aussi désagréable qu’une boisson trop infecte pour être bue ?
L’équivalent allemand n’a rien à voir avec la boisson, mais reste dans le domaine de l’alimentation : quelqu’un d’insupportable est dit ungenießbar (littéralement : « immangeable », « non comestible »).
Redensarten-index.de explique que son contraire, genießbar, était déjà utilisé au sens figuré au XVIIIe siècle. On le trouve dans un écrit de Johann Caspar Lavater : « Wenn [wir uns] wie Geschwister umarmen (…), wir einander immer nahe, immer genießbar sein können… » Et il n’était pas question de cannibalisme !
Le verbe genießen avait en ancien allemand le sens très large de « posséder », « bénéficier de ». Aujourd’hui encore, on dit « in den Genuss einer Sache kommen » (bénéficier de qn), et un Genosse est un « compagnon, camarade, membre d’une coopérative ». Littéralement : der, die Nutznießung hat, celui qui jouit (2) d’un droit, qui en a la jouissance.
Après s’être limité au domaine de la boisson et de la nourriture, le sens de genießen s’est à nouveau élargi puisqu’il signifie de nos jours plus généralement savourer qc, jouir de qc ou profiter de qc.
Pour être au courant ![]()
1- Gaspard Lavater (1741-1801) : théologien suisse réformé, écrivain de langue allemande et ami de Goethe, il est surtout connu pour son ouvrage sur la physiognomonie (Physiognomik). La citation ci-dessus est tirée de l’œuvre Aussichten in die Ewigkeit / Vues sur l’éternité, tome 3).
2- Pour éviter les quiproquos regrettables, n’utilisez le verbe « jouir » sans complément qu’en toute connaissance de cause : en effet, quand il est employé de manière intransitive, le verbe signifie « éprouver le plaisir sexuel jusqu’à son aboutissement », autrement dit avoir un orgasme.
Les « moustigres »…
Avec l’arrivée des fortes chaleurs, les moustiques tigres, vecteurs de maladies comme la malaria, la dengue, le Zika et le chikungunya, prolifèrent. Face à cette invasion, la ville de Toulouse teste une nouvelle méthode, la TIS (technique de l’insecte stérile) qui consiste à produire industriellement des moustiques mâles stériles non piqueurs.
Lâchés dans la nature, ils s’accouplent avec des femelles sauvages – qui ne se reproduisent qu’une fois dans leur vie – qui pondent alors des œufs non fécondés. Grâce à cette méthode, la population de moustiques peut diminuer de 60 à 70% la 1ère année. Et jusqu’à 90% la deuxième, selon la cofondatrice de la première « ferme à moustiques » de France, située à Montpellier.
En français, les différentes espèces de moustiques ne se distinguent que par l’ajout d’un complément du nom : moustiques communs (Culex pipiens), moustiques tigres (Aedes albopictus), moustiques tropicaux (Anopheles) ou moustiques des marais (Aedes vexans).
En allemand, on distingue Stechmücke et Moskito : ce deuxième terme désigne les moustiques tropicaux. Mais les deux mots sont aujourd’hui le plus souvent utilisés indifféremment pour désigner tous ces diptères piqueurs.
Cependant, en Autriche, plutôt que Stechmücke ou Moskito (1), on emploie le terme Gelse, d’origine onomatopéique : il reproduit le bourdonnement – ou zonzonnement – des moustiques. Ce son aigu et strident est produit par le battement de leurs ailes. (2)
Moustique et Moskito dérivent tous les deux de l’espagnol « mosquito », diminutif de « mosca », la mouche, qui vient lui-même du latin « musca », de même sens.
Alors que Moskito est une transcription germanisée de l’espagnol, il s’est produit en français une inversion de syllabes (une métathèse) : le « mousquitte », attesté au tout début du XVIIe siècle dans une oeuvre de Champlain, s’est transformé en « moustique », probablement sous l’influence du mot « tique ».
Pour être au courant ![]()
1- Un cousin du moustique… Parfois, de manière erronée, le moustique est appelé Schnake en allemand : or, le cousin n’appartient pas à la famille des moustiques. De plus, il ne pique pas et se nourrit uniquement de nectar ou de rosée.
2- Seules les femelles moustiques émettent ce zonzonnement « zzzzzzz » irritant. Il résulte du battement extrêmement rapide (jusqu’à 1000 fois par seconde) de leurs ailes et il est destiné à attirer les mâles – et à rendre fous les humains ?
3- Le latin « musca » quant à lui vient de la racine indo-européenne « mū– » qui est onomatopéique et imite le bourdonnement ou le bruit de l’insecte. Mouche, moucheron, moustique, mosquito, Moskito, Mücke, midge en sont dérivés.
4- Parfois les métathèses sont réversibles : prenons, pour rester dans le domaine animal, l’exemple du crocodile.
Le latin crocodilus a donné – au début du XIIe siècle – le français cocrodrille ou cocrodrile, ainsi que l’espagnol cocodrillo – tous deux avec métathèse de « co » et « cro ».
Alors que le mot espagnol n’a plus été modifié, le français est revenu à une forme proche du latin au XVIe siècle. Cependant les graphies cocodrille et crocodile ont coexisté jusqu’au XIXe siècle.
Les boulangers dans le pétrin
Le conflit en Iran et au Moyen-Orient a de fortes répercussions sur les prix de l’énergie qui s’envolent… mettant les boulangers dans le pétrin.
Le pétrissage, étape essentielle de la fabrication du pain, a donné naissance à une expression employée aujourd’hui au sens figuré : « être dans le pétrin », c’est-à-dire dans une situation embarrassante, inextricable, dont il est difficile de sortir.
Le pétrin était un coffre de bois muni d’un couvercle à charnières, dans lequel on pétrissait la pâte à la main. Aujourd’hui, la plupart des artisans-boulangers n’ont plus besoin de « mettre la main à la pâte » – au sens propre du terme : le travail de pétrissage est effectué dans une cuve métallique par un appareil électrique, appelé lui aussi « pétrin ».
Quand on connaît la consistance élastique et collante de la pâte à pain, on n’a pas de mal à imaginer comment l’expression est née : celui qui tomberait dans le pétrin aurait bien du mal à s’en sortir, à se dépêtrer de cette masse collante. (1)
Celui qui se trouve dans le pétrin a du mal à se débarrasser de la pâte, à s’en « dépatouiller ». Malgré les apparences – et un seul « t » -, ce verbe n’est pas dérivé du mot « pâte », mais de « patte ». Patouiller signifie « marcher patauger dans la boue », ce qui rappelle l’expression allemande équivalente de « être dans le pétrin » : in der Patsche sitzen, littéralement « être assis dans la boue ». (2)
La couleur sombre, souvent brunâtre de la boue, son aspect dégoûtant, voire sa mauvaise odeur, rappellent certaines caractéristiques des excréments qui, eux aussi, ont donné naissance à des locutions du même sens – mais plus vulgaires – : être dans la me*de jusqu’au cou, bis zum Hals in der Schei*e stecken.
Pourtant « Schlamassel » (avec un seul « m »), qui a le même sens figuré que « pétrin » – à savoir « embarras », « situation fâcheuse », « inextricable », n’a rien à voir avec la boue (« Schlamm », qui s’écrit avec deux « m »). Le mot vient du yiddish « schlemasl » ou « schlimasl », composé du morphème négatif « schle » ou « schli » (radical de l’adjectif allemand « schlimm ») et de « masol » ou « mazzal » : il signifie littéralement « mauvaise étoile » et par extension « manque de chance ».
On retrouve ce radical dans l’expression « masel tov! » (en allemand) / « mazel tov ! » (en français) – littéralement « bonne constellation », c’est-à-dire « que vous soyez / que tu sois né sous une bonne étoile ! » et donc « bonne chance ! »
« Il ne suffit pas de dire aux gens « bonne chance ! » ; il faut la leur offrir », rappelle Daniel Boulanger, écrivain français (1922-2014)… qui n’était pas boulanger, mais avait probablement un lointain ancêtre qui exerçait cette profession et qui, sans pétrin mécanique, devait mettre la main à la pâte au sens propre et au sens figuré du terme.
Pour être au courant ![]()
1- Rappelez-vous les aventures de Max und Moritz (1865) de Wilhelm Busch : dans le 6ème épisode (leur sixième mauvais tour), les deux garnements s’introduisent dans le fournil par la cheminée et tombent dans le pétrin. Tout englués dans la pâte, ils sont surpris par le boulanger qui n’hésite pas à les transformer en deux gros pains qu’il enfourne en un tournemain ! (texte) (illustration)
2) in der Patsche sitzen a pour équivalent français – au propre comme au figuré – « être / se trouver dans un bourbier », « être embourbé », la bourbe étant « une boue épaisse qui se forme et se dépose au fond d’une eau stagnante ». (CNRTL)
3) « boue, bourbe » de même que « Patsche / Schlamm » sont employés par euphémisme pour éviter d’utiliser un terme plus vulgaire (me*de ou Schei*e). On retrouve ce procédé d’atténuation dans l’expression « jn durch den Kakao ziehen », (charrier qn, le tourner en ridicule, le mettre en boîte), où le cacao / chocolat remplace la matière fécale.

Les abeilles font leur miel à Graz (1)
Le 20 mai, c’est la journée mondiale des abeilles.
Dans la capitale styrienne, le nombre de ruches est estimé à près d’un millier. Avec ses jardins privés, ses massifs fleuris, ses parcs et jardins municipaux, Graz offre aux butineuses une diversité de fleurs encore plus grande que dans les zones rurales environnantes où prédominent les monocultures.
Le verbe butiner et le déverbal butin (m) sont dérivés du moyen allemand bǖten (Tauschhandel treiben, verteilen, wegnehmen, erbeuten), qui a donné Beute, le produit d’un vol, de la pêche ou de la chasse.
Par contre, le mot ruche nous vient du gaulois (2).
Il dérive de rusca qui signifiait écorce. En effet, les ruches étaient à l’origine réalisées avec des écorces d’arbres comme le chêne-liège.
Mais, bien avant de domestiquer les abeilles et de leur construire des abris, les hommes recueillaient le miel sauvage dans les troncs d’arbres creux où ces insectes avaient élu domicile.
Plus tard, ils ont eux-mêmes fabriqué des ruches-troncs, en évidant le bois. C’est cette pratique qui a donné en allemand naissance au mot Bienenstock (ruche), le terme Stock désignant à l’origine une souche d’arbre (3).
Mais, aujourd’hui encore, le mot Beute (de l’ancien allemand biuta) désigne une ruche rustique, et le miel sauvage est qualifié de « Beutenhonig », par opposition à celui des abeilles domestiques.
A Paris aussi, les ruches se multiplient : initiative louable ou écologie de façade ? (lien)
Paris compte environ 1500 ruches aujourd’hui. Il en résulte une concurrence accrue et contre-productive entre abeilles domestiques et abeilles sauvages, Les pollinisateurs sauvages sont les perdants de cette compétition, avertissent les spécialistes.
En outre, les abeilles domestiques sont plus spécialisées et plus difficiles que leurs cousines sauvages : elles ne butinent pas toutes les espèces de fleurs, qui risquent alors de ne plus pouvoir se reproduire. Le nombre croissant de ruches dans l’espace urbain n’est donc pas sans conséquences sur la biodiversité.
Pour Hemminki Johan (Chargé d’études naturalistes de l’Agence régionale de la biodiversité en Île-de-France), « la multiplication des ruchers domestiques en ville apparaît comme du « greenwashing » (4) de la part de certaines entreprises qui développent un discours de « protection de la biodiversité ».
Pour être au courant ![]()
1- faire son miel de qc : c’est tirer profit, parti, avantage d’une situation, l’exploiter : Vorteil aus etw. ziehen – Profit schlagen aus etw. – Sich etw. zunutze machen.
On retrouve là l’idée de « butin » (produit d’un vol, d’un pillage), à la racine du verbe « butiner ».
La comparaison entre le comportement de ceux qui savent tirer profit de certaines choses ou situations avec celui des abeilles qui exploitent les fleurs est attestée dès le XVIe siècle : « Il ressemble à l’abeille, laquelle tire son profit de toutes fleurs pour en faire son miel » (Amadis Jamyn, poète champenois).
La locution est parfois employée avec une connotation négative : « Cette information fait le miel de la presse à scandale » :
Es ist ein gefundenes Fressen für die Regenbogen-, Klatsch-, Boulevardpresse.
2- Le nombre de mots français d’origine gauloise est estimé à seulement une centaine. La plupart d’entre eux sont
– des termes agricoles : arpent, bief, charrue, glaise, sillon,
– des noms de végétaux : bouleau, bruyère, chêne, if…
– ou d’animaux : alouette, blaireau, bouc…
3- Stock est employé dans ce sens-là (staudenähnliche oder bäumchenähnliche Pflanze) dans Wein- ou Rebstock (pied de vigne, cep) et Rosenstock (rosier, plant de rosier).
4- greenwashing se traduit en français par : écoblanchiment ou blanchiment écologique. En allemand, on emploie Grünfärberei, grüner Anstrich oder Grünwaschen.

Ganz aus dem Häuschen!
Wegen dieser Sichtung sind Vogelfans aus dem Häuschen Bei der diesjährigen Wasservogelzählung in Kärnten (…) wurde ein Seeadler gesichtet. (lien)
Lors du recensement annuel d’oiseaux aquatiques, un pygargue à queue blanche (Haliaeetus albicilla) a été aperçu dans le ciel de Sankt Kanzian (près de Völkermarkt / Carinthie) C’est une sensation, car ce rapace pêcheur est devenu très rare en Autriche (1). Les ornithophiles sont dans tous leurs états !
« Ganz aus dem Häuschen ». De quelle « maisonnette » s’agit-il ? Dans la plupart des cas, la locution a un sens positif, c’est « être fou de joie ». C’est un synonyme de « außer sich geraten vor Freude » et de son équivalent français : « être hors de soi (de joie, d’excitation) ».
C’est cependant avec une connotation négative que l’expression « aus dem Häuschen sein » est attestée pour la première fois, dans une épigramme de Goethe intitulée « Feindseliger Blick » (publiée en 1827) : « Warum gleich aus dem Häuschen, Wenn einer dir mit Brillen spricht? » L’écrivain manifeste là son antipathie pour les porteurs de lunettes, et l’embarras, le malaise, le trouble qu’ils engendrent chez lui. « Que puis-je savoir d’un homme dont je ne vois pas les yeux pendant que je parle, et qui a le miroir de son âme voilé par deux morceaux de verre qui m’aveuglent ? » (2)
Selon certains lexicologues, le mot « Häuschen » pourrait être une métaphore dans laquelle le corps humain est considéré comme le siège, la « maison » de la raison, de l’esprit et de l’âme. On retrouve l’image de l’esprit rationnel qui semble se dissocier de son enveloppe corporelle dans différentes expressions : « aus dem Häuschen sein », « être hors de soi » = « außer sich sein » (vor Freude oder Wut), « sortir de ses gonds », c’est se trouver dans état d’excitation (joyeuse ou furieuse…) si intense qu’on perd le contrôle de soi.
Mais la locution a – plus probablement – une origine française, et la « maisonnette » en question serait bel et bien un édifice. Il s’agirait là d’une allusion aux « Petites Maisons ». (3)
Cette institution, créée à Paris au milieu du XVIe siècle, a pris la place d’une ancienne maladrerie (ou léproserie). Les lépreux devenant de plus en plus rares, l’établissement accueille désormais des « insensés, faibles d’esprit », communément appelés « fous ». Mais il héberge aussi d’autres malades, logés séparément dans trois autres sections : des personnes souffrant de maladies vénériennes, des malades de la teigne et des vieillards pauvres, mais encore valides.
C’est ce dernier département qui hébergeait – de loin – le plus grand nombre de pensionnaires. Cependant, ce sont les aliénés qui ont valu leur réputation de « maison de fous » à cette institution.
Un dicton – aujourd’hui un peu oublié – affirme : « Tous les fous ne sont pas aux Petites Maisons« . Autrement dit : beaucoup d’insensés sont en liberté dans la nature !
Les Petites Maisons – qui existaient encore à l’époque de Goethe – ont disparu (4) Mais la ‘folie’ reste une maladie stigmatisée. Le dicton se référant aux Petites Maisons a été remplacé par l’expression « être bon pour Charenton » : mériter d’être interné (5)« Plus on est de fous, plus on rit ! » On peut être « fou » tout court, (c’est-à-dire insensé), « fou à lier », « fou furieux », mais aussi fou de colère ou de douleur, ou « fou de joie », comme les ornithophiles à la vue du pygargue dans le ciel de Carinthie.
Pour être au courant ![]()
1- Victime de la chasse, d’empoisonnement au plomb, ainsi que de la réduction et de la dégradation de son habitat, le pygargue a disparu d’Autriche pendant un demi-siècle (1945-2001). On compte aujourd’hui entre 45 et 50 couples de ces « aigles de mer », implantés essentiellement dans l’est du pays (March-Donau-Auen et Neusiedler See). (lien)
2- Goethe s’est expliqué de son aversion à l’égard des porteurs de lunettes dans ses « Conversations » avec Eckermann : « Cela me gêne tant, qu’une grande partie de ma bienveillance s’évanouit sur le champ ; je me trouble, et il ne faut plus penser à un développement naturel simple de mes idées… Il me semble toujours que je vais servir de sujet d’observation minutieuse à ces personnes, et qu’elles veulent avec leurs yeux ainsi armés scruter le fond le plus caché de mon âme, et inspecter les plus petits plis de mon vieux visage. Et pendant qu’elles cherchent ainsi à me connaître, toute égalité loyale est supprimée entre nous, et je ne peux me dédommager en les examinant de mon côté, car que puis-je savoir d’un homme dont je ne vois pas les yeux pendant qu’il parle, et qui a le miroir de son âme voilé par deux morceaux de verre qui m’aveuglent ? » (texte en allemand)
3- L’origine du nom des Petites Maisons est simple : les cours de cet établissement étaient entourées de maisons basses, en général sans étage.
4- Ces « Petites Maisons » se trouvaient à l’emplacement actuel du Square Boucicaut, derrière « Le Bon Marché » (dans le 7e arrondissement). Les bâtiments ont été rasés en 1863, dans le cadre des grands travaux haussmanniens de transformation de Paris sous le Second Empire.
5- « être bon pour Charenton », c’est être complètement fou, cinglé, détraqué, dingue… * En effet, c’est dans cette commune du Val-de-Marne que se trouve l’asile créé par Les Frères de la Charité en 1641 pour accueillir des malades mentaux. Occasionnellement, il hébergeait aussi des pensionnaires envoyés par lettre de cachet, comme le marquis de Sade qui y a été interné (de 1801 à sa mort en 1814).
La lettre de cachet servait à transmettre un ordre particulier du roi, permettant par exemple l’incarcération sans jugement, l’exil ou l’internement de personnes jugées indésirables par le pouvoir. L’établissement de Charenton a fusionné en 2011 avec l’hôpital national de Saint-Maurice.* pour enrichir votre vocabulaire 😀 : être fou, c’est aussi être atteint, azimuté, barjo, braque, cinoque, dément, dérangé, désaxé, déséquilibré, fada, fêlé, fondu, frappé, givré, maboule, marteau, piqué, siphonné, timbré, toqué, zinzin… La liste des équivalents allemands est sûrement aussi longue !

Des navets et des croûtes indigestes
« Le Diable s’habille en Prada 2 » : une suite à la mode navet Meryl Streep et Anne Hathaway reprennent leurs rôles de papesse de la mode et d’assistante [dans cette] suite peu inspirée de la comédie culte de 2006. (lien)
Comédie « peu inspirée », navet, film « décevant », « scénario creux », « dialogues supposés être drôles » mais qui « tombent à plat », « intrigue terriblement convenue, Standard-), à l’image de cette fin Bisounours où tout le monde s’en sort bien à grands renforts de de sourires niais ». L’auteur de cette critique n’y va pas de main morte et dézingue (1) ce film sorti en salles le 29/4/2026.
Mais pourquoi le traiter de navet ? Quel est le rapport avec cette plante comestible ?
Trois théories s’affrontent – et se complètent probablement – quant à l’origine de l’expression. Dès le XIIIe siècle, le navet était synonyme de chose de peu de valeur : en effet, il était extrêmement répandu et bon marché. En outre, comme c’est un légume dit « de garde », on en mangeait tout au long de l’année. Cependant, les navets consommés à la fin de l’hiver n’avaient plus la saveur et le croquant des petits légumes fraîchement cueillis. D’où leur mauvaise réputation.Au XVIe siècle, « des naveaulx ! » (variante de navet) était une expression familière de refus, un équivalent de « des nèfles ! » ou « des clous ! » employé dans le sens de « Ça ne vaut même pas des navets / des nèfles / des clous ».
C’est à la fin du XVIIIe siècle que le navet désigne une œuvre ratée. De la Campagne d’Italie, le général Bonaparte avait rapporté en 1798 la statue antique d’Apollon du Belvédère de Rome (2). A cette époque révolutionnaire, les sculptures classiques antiques n’étaient plus particulièrement appréciées. Par dérision, de jeunes artistes français auraient surnommé le bel Apollon « le navet épluché » : sculpté dans du marbre blanc et représenté nu, le dieu présente des formes lisses, sans muscles apparents… et rappelant la chair fade et pâle du navet !
Au siècle suivant, et particulièrement avec les premières expositions de peinture impressionniste, le navet va désigner un mauvais tableau – ce qu’on appelle aujourd’hui une croûte (par allusion à une couche de peinture mal appliquée).
On trouve le terme dans L’œuvre (1886) d’Emile Zola : « Un navet ! tous répétaient le nom avec conviction, ce mot qu’ils jetaient d’habitude aux dernières des croûtes, à la peinture pâle, froide et plate des barbouilleurs. »
Avec la naissance et le développement du 7ème art, le navet va qualifier un mauvais film puis, plus généralement, un mauvais spectacle.
En allemand, on emploie l’anglicisme Trashfilm (de l’anglais trash : ordures, déchets) pour désigner un film raté. Plus généralement, on qualifie un film / spectacle / livre de mauvaise qualité de Schund– (exemple : Schundliteratur) : ce mot – qui est aussi l’équivalent de camelote (marchandise sans valeur) – est à l’origine un mot d’argot signifiant crasse (Dreck, Schmutz), excrément… S’il est aussi péjoratif que « navet », il possède cependant une connotation morale que l’on ne retrouve pas dans le mot français.
Une croûte, un mauvais tableau est qualifié de Schinken. Pourquoi le comparer à un jambon ? Le mot a d’abord (au XVIIIe siècle) désigné les livres possédant une reliure en cuir qui se patinait en vieillissant et finissait par prendre l’aspect de la surface d’un vieux jambon cru salé (le salage était à cette époque la seule façon de conserver la viande), c’est-à-dire brun foncé. Certaines peintures qui vieillissent mal prennent aussi une teinte plus sombre, brunâtre.
Dans le domaine cinématographique, le mot Schinken – contrairement à « navet » – ne désigne pas forcément une œuvre ratée : on l’emploie plutôt (depuis les années 1950) pour qualifier un vieux film à grand spectacle (3) souvent kitsch, tourné dans des décors artificiels ou dans des paysages stéréotypés, avec une foule de figurants. On parle ainsi de Hollywood-Schinken, Heimat-Schinken, 50er-Jahre-Schinken.
Les navets, c’est peu reluisant, mais c’est nourrissant… Jean Richard, acteur français qui a incarné le personnage du Commissaire Maigret dans de nombreux téléfilms, n’avait aucune honte à avouer qu’il lui était arrivé « de nourrir [ses] lions avec des navets », autrement dit qu’il avait tourné dans de mauvais films, uniquement pour « gagner sa croûte »… et celle des fauves de son zoo d’Ermenonville (Oise, Picardie) – qui ne se contentaient probablement pas de manger des navets !
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1- dézinguer : le terme vient de l’argot militaire (1ère Guerre mondiale) où le zinc (sens propre : Zink ; sens figuré : Flugzeug, fliegende Kiste) désigne un avion de combat. Dézinguer un avion, c’était le descendre, autrement dit l’abattre. Par extension, dézinguer un film ou une pièce de théâtre, c’est critiquer violemment, démolir, éreinter l’œuvre.
2- L’Apollon du Belvédère, ou « le navet épluché » : cette statue romaine en marbre (du IIème siècle) a été cédée par le pape Pie VI à la France, selon les termes du Traité de Tolentino (1797) et elle a été exposée au Musée des Arts de Paris. Elle y est restée jusqu’en 1815, année où elle a été restituée au Vatican.
3- le péplum (en allemand : Sandalenfilm) est une sorte de Schinken : un film à grand spectacle ayant pour sujet un épisode de l’Antiquité, comme Spartacus, Les Derniers jours de Pompéi, Cléopâtre, Quo vadis, Les Dix Commandements…
Montaigne et la bataille de l’oignon
Depuis la réforme orthographique de 1990, il est recommandé d’écrire ognon, sans « i » intermédiaire, une graphie qui correspond à la prononciation… mais qui n’a pas encore été vraiment adoptée par les Français.
Les personnes d’un certain âge sont rebelles au changement. C’est leur côté « Gaulois réfractaire » dénoncé par Emmanuel Macron. Certains, et beaucoup de linguistes parmi eux, contestent le bien-fondé de cette réforme, en se référant à Michel de Montaigne.
Si le mot oignon se prononce o-gnon [ɔ ɳ ɔ̃] depuis son apparition dans la langue française (au XIIIe siècle), sa graphie a varié au cours des siècles. Deux formes sont en concurrence : oignon et ognon : tantôt l’Académie française recommande l’une, tantôt elle accepte les deux.
Mais que vient faire l’écrivain Michel de Montaigne (1533-1592) dans cette galère orthographique ? On sait, grâce à ses écrits, qu’il souffrait de la « gravelle » ou « maladie de la pierre » – comme on disait au XVIe siècle – et qu’il avait donc des calculs rénaux (lien). Mais il ne fait nulle part allusion à ses « oignons » !
Rappelons que, historiquement, ce « i » qui s’intercale entre la voyelle et le « gn » était muet : il indique seulement qu’il faut prononcer le « gn » comme dans campagne [c ɑ̃ p a ɳ] – une prononciation dite « mouillée » -, et pas comme dans gnou [g n u] ou pugnace [p y g n a s].
Ainsi, le nom de Montaigne se prononçait… Montagne !
Même remarque pour le nom de famille de Philippe de Champaigne, peintre et graveur du XVIIe siècle qu’on prononçait « champagne » [ʃ ɑ̃ p a ɳ] (comme la région et le vin pétillant).
Jusqu’au XVIIIe siècle, on a également écrit Allemaigne, Espaigne, aigneau, compaignon, besoigne…, sans pourtant prononcer le « i ».
Par contre , oignon a conservé ce « i » intermédiaire. Mais pourquoi modifier son orthographe aujourd’hui, et pas celle de seigneur ou d’encoignure, par ex. ? C’est un manque de logique que dénoncent certains linguistes.
La plus grande partie des Français restent cependant indifférents à cette controverse linguistique : ils estiment que ce n’est pas leurs oignons (es ist nicht ihr Bier) et qu’ils ont d’autres chats à fouetter (Wichtigeres zu tun haben) !
Oignon contre Zwiebel : un ou deux ?
Le mot oignon vient du latin populaire unionem (accusatif de unio), mot dérivé lui-même de unus (un) parce que, à la différence de l’ail qui a plusieurs gousses, l’oignon est constitué d’un bulbe unique.
Dans la Gaule du Nord, le latin populaire unionem (→ unnium puis → oingnum en ancien français) a supplanté le latin classique caepa dont dérive l’équivalent de l’oignon dans les autres langues romanes :
– en occitan et catalan : ceba ; en roumain ceapă ;
– et sous une forme diminutive en espagnol : cebolla, en italien cipolla, en portugais cebola ;
– On retrouve cette parenté dans la ciboule et la ciboulette, termes qui sont tous les deux d’origine provençale.
La racine caepa est aussi présente dans le mot Zwiebel (← zwibolla en ancien haut allemand) : il a été emprunté à l’italien cipolla, interprété à tort comme un mot composé de « zwie » + « Bolle » ou zweifache Bolle (littéralement double bulbe, ce qui est botaniquement erroné). Le mot Bolle est une variante de Knolle, große Zwiebel.
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L’oignon : significations et expressions
– un oignon (de pied) : Hallux valgus
– un oignon (= montre de gousset de forme rebondie) : Zwiebel(uhr), Taschenuhr.
– la technique de l’oignon (layering) consiste à superposer plusieurs couches de vêtements légers pour réguler la température corporelle = Schichtenlook ;
– être, se mettre en rang d’oignons : sur une seule ligne = wie die Orgelpfeifen / wie Zinnsoldaten dastehen ;
– soigner quelqu’un aux petits oignons = jn bestens versorgen ;
– ce ne sont pas mes oignons : ça ne me regarde pas = es ist nicht mein Bier, nicht meine Angelegenheit, das geht mich nichts an ;
– occupe-toi – ou – mêle-toi de tes oignons : occupe-toi de ce qui te regarde ! Scher dich um deinen Kramm / um deine eigenen Angelegenheiten / um dein Bier !
En italien, les choux remplacent les oignons : Fatti i cavoli tuoi! (litt. : fais-toi tes propres choux).
La tulipe et le turban
En avril, c’est le festival de la tulipe à Istanbul. En effet, c’est la fleur emblématique de l’Empire ottoman. (lien)
Le nom de la tulipe vient d’un malentendu. Et c’est un personnage très intéressant, à la fois diplomate, humaniste et botaniste qui en est à l’origine. Né près de Lille en 1522 et mort près de Rouen, Ogier Ghislain de Busbecq a fait carrière comme ambassadeur des Habsbourg (1), en particulier auprès de la Sublime Porte, à Constantinople (2).
Comme beaucoup de lettrés (par ex. Erasme) ou de monarques de son temps – comme l’empereur Charles Quint (3) -, il était polyglotte et parlait couramment le latin, l’italien, le français, le flamand, l’allemand, l’espagnol et connaissait le grec. Mais, apparemment, il maîtrisait assez mal le turc ! C’est lui qui, dans la relation de son ambassade en Turquie (Itinera Constantinopolitanum – 1554), fait pour la première fois mention de la tulipe – sous la forme latine de tulipan.La tulipe – originaire des steppes d’Asie centrale, tout comme les Turcs, d’ailleurs – était à cette époque considérée dans l’empire ottoman comme une des fleurs les plus nobles, et le sultan Soliman, dit le Magnifique, aimait en orner son turban. Illustration – La tulipe et le turban de Soliman le Magnifique (1ère moitié du XVIe siècle).
C’est ce qui explique l’erreur de Busbeck : il aurait confondu le nom de la fleur (qui se dit lâle en turc et lāla en persan) avec celui du turban du sultan, appelé tülbent en turc et dulband en persan.Au XVIe siècle, l’exportation de bulbes de tulipes hors de l’Empire ottoman était strictement interdite. Cependant, lorsqu’il quitte son poste à Constantinople, Busbecq peut emporter dans ses bagages des bulbes et des graines de tulipe, offerts par Soliman. (4)
Il en envoie une partie à son ami Carolus Clusius (Charles de l’Ecluse), médecin et botaniste flamand qui réside à la cour impériale de Vienne. C’est lui qui, ayant obtenu la chaire de botanique à l’université de Leyde (Hollande) (5), introduit la culture des tulipes aux Pays-Bas.
Voilà pourquoi on croit généralement que la tulipe est la fleur « hollandaise » par excellence, alors qu’elle n’est devenue un symbole national qu’au XVIIe siècle. C’est à cette époque que la « tulipomanie » a été à l’origine de la première « bulle spéculative » (la « bulle du bulbe » en quelque sorte…) de l’Histoire. La chute de 95% du cours de la tulipe a ruiné de nombreux investisseurs.
Pour être au courant ![]()
1- Lille, ville des Flandres, faisait partie de l’empire des Habsbourg au XVIe siècle. Il est donc naturel que Busbecq se soit mis au service des empereurs Charles Quint puis Ferdinand 1er, Maximilien II et Rodolphe II… et pas de François 1er et de ses successeurs.
2- Tour à tour Byzance, Constantinople et Istanbul : Byzance a été fondée au VIIe siècle av. J.-C. par des colons grecs. Rebaptisée Constantinople par l’empereur Constantin (en 330 de notre ère), elle a été successivement capitale de l’Empire romain d’Orient et celle de l’Empire ottoman après 1453 (prise de Constantinople par les troupes ottomanes). Elle a pris le nom d’Istanbul en 1930, et Ankara est devenue la capitale de la Turquie.
3- Charles Quint, un polyglotte – Le français était sa langue maternelle (celle de sa mère, Marie de Bourgogne) mais il a appris l’espagnol, l’italien, le flamand et l’allemand. On lui attribue la phrase : « Je parle espagnol à Dieu, italien aux femmes, français aux hommes et allemand à mon cheval ».
4- Busbecq a introduit plusieurs autres plantes en Europe comme le lilas, le glaïeul ou le marronier d’Inde.
5- Contrairement à Busbecq, catholique, Charles de l’Ecluse était de confession protestante. Après avoir passé 14 ans à Vienne, au service de Maximilien II, en tant que médecin de cour et responsable du jardin impérial, il a dû quitter la ville après l’accession au trône de Rodolphe II qui a renvoyé tous les protestants de la Cour. C’est la raison pour laquelle, devenu professeur de botanique à Leyde, Charles de l’Ecluse a terminé sa vie dans cette ville qui était, à l’époque, un bastion du protestantisme.