Le mot du jour franco-autrichien
 

 

 

CERVOISE

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Presque en même temps que le Beaujolais nouveau, l'Astérix nouveau est arrivé...

Tous les deux ans sort une nouvelle aventure du célèbre Gaulois.
En 2021, elle est intitulée "Astérix et le Griffon".

Tout commence avec le rêve prémonitoire du druide Panoramix qui sent qu'un danger menace son homologue chaman du peuple des Sarmates (nomades qui vivaient dans l'est de l'Europe). Il vole à son secours, accompagné d'Astérix, d'Obélix - jamais sans Idéfix - et d'une gourde de potion magique qui, malheureusement, va geler en chemin et perdre ses propriétés miraculeuses.


Je ne vais pas divulgâcher (1) la suite de l'histoire. Je me contenterai d'ajouter que "tout est bien qui finit bien" : les héros revenus du pays des Sarmates et les habitants du village gaulois se retrouvent autour du traditionnel banquet où ils se régalent de sanglier rôti. Et la cervoise coule à flots...
A propos...

- la cervoise et la bière, est-ce la même chose ?
- la cervoise, un peu oubliée mais popularisée par les aventures d'Astérix, se boit-elle fraîche ou tiède ?
- et, plus sérieusement, quelle est  l'origine - étymologique et géographique - de ces deux boissons ?


Non, la cervoise et la bière, ce n'est pas du même tonneau ! (nicht dasselbe sein, nicht vom gleichen Kaliber sein).

La fabrication de la cervoise remonte "à la nuit des temps" : on connaissait déjà cette boisson dans l'Égypte des pharaons. Chez les Celtes - donc aussi chez "nos" Gaulois Astérix et Cie -  c'était la boisson alcoolique la plus consommée car sa fabrication nécessitait peu d'ingrédients et peu de temps. 

On utilisait ce qu'on avait sous la main : de l'eau, des céréales (en général de l'orge germé puis grillé), mais aussi des herbes aromatiques, des épices ou même du miel. La fermentation se faisait ensuite dans des tonneaux.


Il existait donc une grande variété de "cervoises", selon les céréales et les plantes locales employées.
• On sait - par les écrivains latins - qu'à Massilia (future Marseille), la bière était aromatisée au fenouil, au thym et à l'anis sauvage !
• Les Bretons, eux, (ceux de la Bretagne continentale, appelée Armorique à l'époque d'Astérix, et pas ceux de la "Grande"-Bretagne insulaire...) préféraient y ajouter des fleurs de bruyère.


Par la force des choses (en l'absence de réfrigérateur), la cervoise se buvait à température ambiante, c'est-à-dire tiède et, donc, les "Grands-Bretons" ne se différenciaient guère en cela des Gaulois, même si Obélix se plaint de la température trop élevée de la boisson qu'on lui sert outre-Manche à l'auberge du "Rieur sanglier" (2), suggérant ainsi - à tort - qu'elle est servie bien fraîche en Gaule.


Les Romains, de leur côté, n'appréciaient guère la "cerevisia" - la boisson des "barbares" (comme les Gaulois, Germains, Noriques... ou  Sarmates) - et lui préféraient le vin.

En Gaule, le vin - importé et donc cher - est surtout consommé par les membres de l'élite gallo-romaine, tandis que le peuple boit de la cervoise (résultats d'une étude récente).


A partir du XVe siècle, la bière - le nom et la boisson - va supplanter la cervoise : ce qui différencie ces deux boissons, c'est l'utilisation du houblon (Hopfen) - qui lui confère son amertume si appréciée et qui manquait à la cervoise.


"Cervoise" vient du latin "cervisia", "cerevisia" : contrairement à une thèse largement répandue, le mot ne dériverait pas de Cérès (déesse romaine de l'agriculture, des moissons et de la fécondité) mais serait d'origine gauloise et apparenté au celtique insulaire "kurmi" (3) qui a donné "cuirm" en vieil irlandais, "cwrw" (ne me demandez pas comment ça se prononce) en gallois, "coruf" en cornique (langue de Cornouailles) et "coreff" en ancien breton.


En ce qui concerne l'origine du mot "bière", c'est encore plus compliqué.
Plusieurs théories s'affrontent :

- selon certains, il viendrait du latin bibere ("boire") → biber ("boisson" - et pas "castor"...). Le terme "bibine" (übles Gesöff), qui désigne en français une boisson de mauvaise qualité - en particulier de la bière -, pourrait confirmer cette hypothèse.
Le fait que le brassage de la cervoise se faisait au Moyen-âge essentiellement dans les monastères (où le latin était de rigueur) plaiderait également en faveur d'une parenté avec "bibere".

- d'autres lexicologues estiment que le mot doit être d'origine germanique : c'est en effet par les Flandres et les Pays-Bas (où la brasserie et la culture de houblon étaient fort développées à la fin du Moyen-âge) que la bière a été importée en France et dans le reste du monde "roman" (du Portugal à l'Italie en passant par l'Espagne) (4). Selon eux, "bière" est peut être apparentée
• à la famille de "brauen" ("brasser" en allemand) et / ou "brouwen" (en néerlandais),
• à moins qu'il ne dérive du germanique beuwo (orge) → bior (en ancien haut allemand, IXe siècle)...
• ou qu'il ne vienne de la racine indo-européenne b(e)u, b(h)u qui a le sens de "gonfler, faire des bulles". Selon cette dernière hypothèse, la bière serait donc, littéralement "la mousseuse" = das Aufschäumende, Blasenwerfende.


Où est la vérité ? Dans le vin, affirme le dicton ("in vino veritas") - et pas dans la bière ? (5) C'est là qu'on s'aperçoit que la tâche des lexicologues, "ce n'est pas de la petite bière" ! = das ist kein Honigschlecken.

 

     Pour être au courant


1-
divulgâcher signifie gâcher le plaisir de quelqu'un en dévoilant  prématurément un élément-clé de l'intrigue, en divulguant  la fin d'une histoire, d'un film ou les moments les plus palpitants. Cela tue le suspense !
C'est la version "gauloise"  (en réalité "québécoise") de l'anglais "spoiler", du verbe to spoil (anglais : gâcher, abimer) qui - rendons à César ce qui lui appartient - est dérivé de l'ancien français "espoillier", lui-même issu du latin "spoliare" qui a donné "spolier" et "dépouiller" en français moderne.


2- de la cervoise tiède et du sanglier bouilli... A l'auberge de "La gauloise amphore", Relax, le patron propose aux deux compères :
"– Qu'est-ce que je vous sers pour arroser le sanglier bouilli [dans une sauce à la menthe, comble de l'horreur culinaire] ? De l'eau chaude, de la cervoise tiède, ou du vin rouge glacé [comble de l'hérésie œnologique] ?"

Peut-être que c'était pour rire (l'humour anglais étant très spécial...), juste pour chambrer Obélix !
chambrer un vin : le laisser prendre la température ambiante = temperieren, auf Zimmertemperatur anwärmen    
chambrer qn : se moquer de qn, le taquiner = jn auf den Arm nehmen


3- On connait une citation de l'époque gallo-romaine évoquant ce "curmi / kurmi" : "Nata uimpi, curmi da" (Belle fille, donne de la bière !) C'est en quelque sorte une version antique de la chanson "Quand Madelon vient nous servir à boire !", très populaire pendant la Première Guerre mondiale.


4- bière ou cervoise ?
Alors que le français a abandonné "cerveise / cervoise" pour "bière, l'espagnol (cerveza), le catalan (cervesa) et le portugais (cerveja) ont conservé le mot d'origine celte pour désigner la bière.
Par contre, l'italien (birra) a adopté le mot d'origine germanique, mais conserve "cervògia " pour désigner la cervoise.


5- Il est vrai que les dictons en langue gauloise ne sont pas parvenus jusqu'à nous, puisque c'était une langue de tradition orale.


La cervoise
d'Astérix (Obélix, lui, ne buvait que du lait de chèvre - et n'avait pas droit à la potion magique...) devait être assez différente de la bière d'aujourd'hui : moins alcoolisée, plus aromatisée.
Quant au vin bu à cette époque, il n'avait pas grand-chose à voir avec les grands crus d'aujourd'hui : additionné d'épices et d'herbes aromatiques, conservé dans des amphores dont l'intérieur était enduit de résine, il était consommé coupé d'eau.

du champion au champignon... les dés sont pipés, les cartes manipulées

 

Une question à poser ou un commentaire à faire ?   Précision - Les mots traduits
figurent sous leur forme de base :
infinitif pour les verbes ;
singulier pour les substantifs ;
masculin singulier pour les adjectifs.

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