Le mot du jour franco-autrichien

  pas de quoi pavoiser !

 

"Carton •• faire un carton : •• (1) des Bleus face à l'Afrique du Sud : Mbappé phénoménal, Giroud incontournable •• unumgänglich, unabkömmlich, nicht mehr wegzudenken •• ." (article)


L'équipe nationale de foot française, alias "les Bleus" ou "le Onze de France", a battu l'Afrique du Sud à plates coutures •• battre qn à plates coutures :
j-m eine vernichtende Niederlage bereiten; jn haushoch schlagen
••
, 5 à 0. Pas que quoi pavoiser, estiment la plupart des lecteurs qui commentent cet article dithyrambique •• überschwänglich, dithyrambisch •• .

D'une part, cette rencontre amicale •• Freundsschaftsspiel •• avait lieu à domicile •• match à domicile = Heimspiel
≠ match à l'extérieur : Auswärtsspiel
••
: les Bleus étaient donc en terrain conquis. D'autre part, l'équipe de foot d'Afrique du Sud est actuellement 68ème au classement FIFA, alors que la France est 3ème.
Cette victoire n'est donc guère significative.


Ce qui est plus intéressant, par contre, c'est l'origine du verbe "pavoiser •• frohlocken •• " qui signifie "triompher, manifester une fierté ostentatoire •• demonstrativ, prahlerisch, ostentativ •• " ou, en l'occurrence "chanter ou faire cocorico", "pousser des cocoricos", c'est-à-dire crier haut et fort •• laut und deutlich •• sa victoire.


A l’origine, pavoiser n'est pas une manifestation de triomphe, mais une manoeuvre de défense qui consiste à protéger le bord supérieur des bateaux avec des pavois, c’est-à-dire des boucliers •• Schild •• .

Tous ceux qui ont vu "Wickie et les hommes forts" connaissent l’image des drakkars •• Langschiff, Wikingerschiff •• vikings, dont le plat-bord •• Dollbord •• est défendu par une rangée de boucliers colorés.           

 



Les lecteurs d’Astérix, eux, ont en tête une autre image : celle du chef de la tribu •• Stamm •• porté sur son bouclier. Une erreur historique (2) d’ailleurs, car "hisser sur le pavois" le chef qu’on venait de choisir était une coutume germanique, qui ne sera introduite en Gaule par les Francs que cinq siècles plus tard.                          Abraracourcix porté sur le pavois →


Avec le temps, les pavois ont perdu leur fonction défensive : en signe de réjouissance •• zum Zeichen der Freude •• , par exemple après une victoire navale, on ornait le navire avec les pavillons •• Signalflagge •• et les pavois.

Par analogie, on utilise aujourd’hui "pavoiser •• beflaggen •• " au sens de garnir de drapeaux (des maisons, des bâtiments publics) à l’occasion d’une fête (par exemple pour le 14 juillet, fête nationale en France).

← fenêtre pavoisée pour le 14 juillet



Pavoiser, au sens figuré, c’est aussi "plastronner •• sich in die Brust werfen •• ", "se rengorger •• sich aufplustern •• " et - pour rester dans le domaine ornithologique (ou pas... comme on va le voir) - "se pavaner •• herumstolzieren •• ".

L’étymologie populaire a fait de "se pavaner" un mot dérivé du paon •• Pfau ; prononcer [ pɑ̃ ] •• . L’erreur est compréhensible car cet oiseau adore se pavaner en faisant la roue •• faire la roue : ein Rad schlagen •• . En réalité, le verbe vient de la "pavane", une danse lente et majestueuse en vogue aux XVIe et XVIIe siècles en Europe.

Le nom de cette danse vient de Padoue, Padova (nom dialectal : Pava → a la pavana = danse de Padoue).

Quant au mot "pavois", il dérive d’une autre ville italienne, Pavie, qui était au Moyen-âge un centre réputé de fabrication d’armes. Le "pavensis" était donc un bouclier fabriqué à Pavie.


Nous voilà bien loin du Grand stade de France (situé à Saint-Denis, au nord de Paris) et de la victoire française... puisque c’est à Pavie, en 1525, que François 1er a essuyé •• erleiden,, hinnehmen müssen •• une cuisante défaîte •• schmählich Niederlage, Schlappe •• contre les troupes impériales de Charles Quint.


Montrer une joie ostentatoire après une victoire et se réjouir de la défaite de l'adversaire - l'un étant souvent le corollaire •• logische Folge •• de l'autre - se dit en allemand "frohlocken", "jubilieren", "jauchzen", chacun de ces verbes exprimant une nuance de "pavoiser".

Frohlocken, c'est - littéralement - sauter de joie, autrement dit "exulter" (3). Le verbe locken (← lecken en moyen haut allemand) signifie "mit den Füßen ausschlagen, hüpfen".

Les verbes jubilieren et jauchzen y ajoutent une composante sonore : c'est pousser des cris de joie, manifester bruyamment son allégresse.

 

 

     Pour être au courant


1- faire un carton : il ne s'agit pas d'un carton rouge ou jaune sanctionnant •• bestrafen •• un joueur ; l'expression signifie : einen Riesenerfolg haben = remporter un grand succès.
Elle vient des fêtes foraines •• Jahrmarkt, Rummelplatz •• où l'on pouvait, au stand de tir •• Schießbude •• , viser des cibles •• Zielscheibe •• en carton et gagner un lot.


2- hisser le chef sur le pavois : cette erreur fait partie d'une longue liste d'incohérences et d'anachronismes - volontaires ou pas - relevés dans "Astérix". En voici quelques autres :

- violon : dans "Astérix le Gaulois", le barde Assurancetourix joue du violon, un instrument qui n'est apparu qu'au début du XVIe siècle (vraisemblablement à Cremona ou Brescia) ;
- brouette : dans "Astérix et les Goths", on découvre une brouette •• Schubkarre, Scheibtruhe •• , alors qu'elle n'a été utilisée en Europe qu'à partir du XIIIe siècle.
- menhirs : dans presque tous les albums, il est question de menhirs •• Hinkelstein •• (d'ailleurs Obélix exerce la profession de livreur de menhirs), alors que ces mégalithes ont été érigés •• aufstellen, errichten •• essentiellement entre 6 500 et 2 000 ans avant J.-C.
 

3- exulter : du latin ex(s)ultare : sauter, bondir, d'où "manifester vivement ses sentiments, sa joie".

à prendre avec des pincettes... ou pas Schmutzi, le lapin de Pâques ravi...

 

Une question à poser ou un commentaire à faire ?   Précision - Les mots traduits
figurent sous leur forme de base :
infinitif pour les verbes ;
singulier pour les substantifs ;
masculin singulier pour les adjectifs.

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